Vous voilà donc seule à Bade au moment où je vous écris. Ce serait le moment de travailler en effet, si vous aviez un libretto[127]. J'ai essayé de chercher quelques sujets, mais l'immense rhume de cerveau qui ne me quitte pas depuis dix jours m'a complètement abruti. Il faisait jusqu'ici un temps horriblement désagréable, froid, aigre, humide: on dirait que le bon Dieu a chargé quelque vieille fille bien acariâtre de présider à la température. Oh! mon Dieu, quelle différence entre Bade et cela!!
Le flot de gens qui me considèrent comme une vache à lait monte chaque jour. Ce sont pour la plupart des pauvres diables, des meurt-de-faim, d'anciens domestiques, etc... Refuser est presque impossible... mais il y a une limite à tout. Je me défends à l'aide de mon brave Kichinsky, l'intendant, tant que je puis, mais je laisse des plumes.
Nous avons aujourd'hui la première belle journée, et j'ai passé des heures entières dehors, à cuire mon misérable rhume au soleil. Je crois que cela m'a réussi jusqu'à un certain point. Assis sur un banc (comme dans la première lettre de ma nouvelle: Faust), j'ai dû penser à Viardot; inondée par la lumière la plus pure, tout imprégnée de parfums, de beauté, de tranquillité apparente, la terre autour de moi offrait un vrai champ de carnage: tout s'entre-dévorait avec frénésie, avec rage. J'ai sauvé la vie à une petite fourmi qu'une plus grosse fourmi entraînait, roulait dans le sable, avec des soubresauts de tigre, malgré une résistance désespérée. A peine avais-je délivré la petite, qu'avisant un moucheron à demi mort, elle l'empoigna avec la même férocité; cette fois-ci je laissai faire. Détruire ou être détruit; il n'y a pas de milieu: détruisons!
Il faisait admirablement beau, malgré cela; et si vous venez un jour à Spasskoïé, je vous mènerai à ce banc. Deux magnifiques pins d'une espèce rare, poussent, collés l'un à l'autre (ils sont déjà très grands, ils m'ont fait penser à Didie et Marianne[128]), au milieu d'une jolie pelouse; au delà, à travers les branches pendantes des bouleaux se montre l'étang, le grand étang ou plutôt le lac de Spasskoïé... Vous verrez, c'est très joli. Il y a des rossignols, qui ne chantent presque plus malheureusement, des fauvettes, des grives, des loriots, des tourterelles, des pinsons, des chardonnerets, et beaucoup de moineaux et de corbeaux; c'est un ramage incessant, auquel vient se mêler de loin le chant des cailles dans les blés... Vous verrez, c'est très joli. Il faut venir en masse.
Lundi.
Je compte les jours, il en reste douze. On commence déjà à faire les préparatifs du départ, ce que je puis voir du reste, aux flots de plus en plus nombreux des pétitionnaires. C'est une vraie cour des miracles! D'où sortent tous ces boiteux, ces aveugles, ces manchots, ces êtres décrépits et que la faim rend tout hérissés? Quelle profonde misère partout! La sainte Russie est loin d'être la Russie florissante; du reste, un saint n'est pas tenu à l'être.
Vous recevrez cette lettre deux jours avant mon arrivée, je puis donc dire au revoir. Mille choses à tout le monde.
Je vous baise les mains.
Votre
IV. TOURGUENEFF.