Cologne, hôtel du Dôme, 18/6 février 1871,
minuit.
Ecco mi al fine in Badi... Colonia, bien chère amie.
Tout a marché comme sur des roulettes, la mer était divine! J'ai trouvé Cologne et l'hôtel épouvantablement pleins de monde; dans ce moment on chante des chansons patriotiques dans la grande salle que vous connaissez. Le garçon vient de me dire que des masses de soldats arrivent de Berlin, du fond de l'Allemagne; il y en a vingt mille seulement à Cologne et plus de cent mille d'ici à Mayence. On croit ici que les Français n'accepteront pas les conditions de Bismarck, et on se prépare à les écraser définitivement. D'où sort cette tourbe innombrable? Dans la gare il y avait des tas de soldats dormant sur des paillassons, assis, debout... tous robustes, gras, roses, comme si le sang des Français qu'ils s'apprêtent à verser leur colorait les joues d'avance... C'est effrayant à voir, je vous assure. Un Allemand avec lequel je voyageais m'a dit: «Vor lauter Sieg gehen wir su Guande—aber wenn die Franzosen den Krieg fortsetzen wollen... Gott sei ihnen gnaedig! Frankreich wird aus gerottet[129]!» Il paraît que Bismarck a fixé le jour du 24 février comme fin de l'armistice, pour pouvoir entrer précisément ce jour-là à Paris... Cela lui ressemble.
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Je pars d'ici demain à 9 heures et j'arrive le soir à 8 heures et demie à Bade; naturellement je vous écrirai aussitôt.
Tout aussi naturellement, j'ai bien souvent pensé à vous et à toute la chère maison de Devonshire Place[130]. Dans ce moment, vous devez déjà être rentrée de votre soirée; je suis sûr que vous avez très bien chanté. Vous avez reçu mon télégramme d'Ostende, n'est-ce pas? Je vais me coucher. Je vous baise les mains.
Votre
IV. TOURGUENEFF.
LXIII
Saint-Pétersbourg, dimanche 26/14 février 1871,
minuit et demi.
Ma chère madame Viardot,