Louis XIV conserva religieusement le château construit par son père; il ne fit que l'agrandir successivement, à mesure que Versailles lui plaisait davantage. Il n'avait pas d'abord l'intention d'en faire l'immense palais qui existe aujourd'hui; il n'avait pas l'intention de faire de Versailles son séjour ordinaire. Les plans de construction furent plusieurs fois changés; de nombreuses démolitions furent nécessaires; de là le disparate si marqué entre la façade des jardins, si noble, si belle, si harmonieuse, et la façade de la ville, si compliquée, si travaillée, si irrégulière.

2º Saint-Simon nous a donné un tableau précieux de l'aspect du château de Versailles, le jour de la naissance du duc de Bourgogne, de la joie du roi, des transports de la cour, de l'enthousiasme populaire. M. Le Roi, d'après des documents originaux, ajoute quelques traits à ce tableau, et qui l'achèvent. Il nous apprend que ce fut la première fois qu'on confia à un médecin le soin d'accoucher une reine ou une Dauphine, que jusqu'alors les sages-femmes avaient eu cet office, et qu'elles cessèrent de l'avoir. Il entre alors dans des détails très-curieux sur l'art des accouchements à cette époque, sur le choix des nourrices, etc. L'accoucheur fut Clément, dont le roi avait éprouvé l'habileté, car c'était lui qui avait assisté madame de Montespan dans ses nombreuses grossesses. Il devint, dès lors, l'accoucheur de la Dauphine, puis de la duchesse de Bourgogne, de la reine d'Espagne, etc. C'était un très-habile et excellent homme, que le roi traita comme il traitait tous les hommes de mérite, c'est-à-dire avec cette gracieuse dignité qui doublait le prix des récompenses. Outre qu'il l'enrichit, il lui donna des lettres de noblesse, avec une clause, dit M. Le Roi, qui honore au même degré l'homme de mérite auquel s'adressait cette distinction et le souverain qui l'accordait. Cette clause portait «qu'il ne pourrait abandonner la pratique de son art, ni refuser ses conseils, ni ses secours aux femmes qui les réclameraient».

3º On sait qu'en 1686 Louis XIV fut affligé d'une hideuse maladie, la fistule, qu'on regardait alors comme à peu près incurable ou mortelle. Les mémoires du temps parlent peu de ce grave accident dans la vie du roi, cette maladie ayant été longtemps tenue secrète, et l'opération qui la termina ayant été faite avec le plus grand mystère, et divulguée seulement quand la guérison fut assurée. M. Le Roi a retrouvé sur ce sujet des détails importants, soit au point de vue médical, soit au point de vue historique, dans les mémoires du médecin Dionis. L'opérateur fut Félix de Tassy, chirurgien très-habile, qui le premier a fait connaître les moyens de guérir par l'incision cette triste maladie. C'est dans la chambre du roi, qui formait, comme nous l'avons dit, une partie du salon appelé plus tard l'Œil-de-bœuf, qu'eut lieu cette opération qui paraissait alors si périlleuse. Il n'y avait d'autres témoins que madame de Maintenon, le père de la Chaise, le ministre Louvois, les quatre médecins ou chirurgiens du roi, avec un garçon ou élève. La famille royale et la cour n'avaient pas le moindre soupçon de la grave résolution prise par Louis XIV; le Dauphin était à la chasse. Le roi montra le calme et la fermeté qui le distinguaient dans toutes ses actions: il ne poussa pas un cri, ne dit pas un mot. Une heure après, il tenait son lever comme à l'ordinaire, et les courtisans apprenaient avec effroi ce qui venait de se passer; quelques heures plus tard, il tenait conseil dans son lit, et le soir il y eut dans sa chambre la réception qu'on appelait appartement. On suit avec anxiété, dans le récit de M. Le Roi, les détails de cette opération chirurgicale qui marque dans les annales de la science, puisque la méthode inventée en cette circonstance par Félix est encore celle qu'on suit de nos jours, opération qui tint pendant quelques jours la France dans l'anxiété; car à la vie du roi tenaient le salut du royaume et le repos de l'Europe. On peut voir aussi, dans les Lettres de madame de Maintenon à madame de Brinon (Lettres historiques et édifiantes, t. I) quelles furent ses angoisses et ses craintes en cette circonstance; elles sont une réponse à cette calomnie, qu'elle n'aimait point Louis XIV, de même que sa présence au chevet du roi pendant la dégoûtante opération était le témoignage du lien sacré qui les unissait.

4º On sait que la mort subite de Louvois à l'âge de cinquante ans excita le plus grand étonnement. Tout le monde le crut empoisonné. Saint-Simon le dit ouvertement en entrant dans des détails qui semblent plausibles. La princesse Palatine, dans l'aveuglement de ses haines, va plus loin: elle accuse de cette mort madame de Maintenon. Les historiens protestants ont seuls répété cette calomnie; mais les plus modérés, même les plus modernes, s'arrêtent au récit de Saint-Simon, et pour eux tous, Louvois est mort empoisonné, on ne sait par quel ennemi. Le récit de M. Le Roi fait justice de cette accusation au moyen d'un témoignage incontestable, celui de Dionis, médecin de Louvois, qui assista à sa mort, et fit, de concert avec trois autres médecins, l'ouverture de son corps. Il en résulte clairement que Louvois est mort d'une attaque d'apoplexie pulmonaire.

5º Dans quelle partie du château de Versailles était l'appartement de madame de Maintenon, cet appartement où Louis XIV travaillait avec ses ministres, et où, pendant trente ans, se sont décidées les destinées de la France? A première vue il semble qu'une telle recherche soit facile, et qu'il ne puisse y avoir de doute à ce sujet. Il n'en est pas ainsi, grâce au Musée national qui a fait subir à l'intérieur du château de Versailles une transformation complète. L'intention de ce musée était excellente, l'exécution n'y a pas répondu. Entreprise par des hommes peu versés dans l'histoire du dix-septième siècle, elle a bouleversé malheureusement les parties les plus intéressantes du château, et c'est ainsi que l'appartement de madame de Maintenon, presque méconnaissable aujourd'hui, est occupé par trois salles des campagnes de 1793, 1794 et 1795. L'aspect de ces pièces témoigne que madame de Maintenon était logée fort à l'étroit et fort incommodément. Je ne sais si la femme de chambre de quelque parvenu de nos jours se contenterait de cette chambre unique où Louis XIV venait travailler, où madame de Maintenon mangeait, couchait, s'habillait, recevait toute la cour, où tout le monde passait, disait-elle, comme dans une église. Au reste, les princesses, les princes, le roi lui-même n'étaient pas plus commodément logés. Tout avait été sacrifié au faste, à l'éclat, à la représentation dans ce magnifique château; Louis XIV était perpétuellement en scène et y tenait sans interruption son rôle de roi, mais au milieu de toutes ces peintures, ces dorures, ces marbres, ces splendeurs, on n'avait pas une seule des aisances de nos jours; on gelait dans ces immenses pièces, dans ces grandes galeries, dans ces chambres ouvertes de toutes parts, où d'ailleurs il fallait vivre continuellement en public. Aussi Louis XV, qui n'avait pas la santé de fer de son aïeul, abandonna ces vastes magnificences et se fit une existence plus commode et surtout plus secrète dans les petits appartements qu'on voit encore aujourd'hui.

6º Quel est le véritable inventeur de la machine de Marly? On sait que, d'après toutes les histoires et biographies, cet inventeur serait un ouvrier liégeois, Rennequin Sualem. L'ouvrage de M. Le Roi nous démontre, d'après des documents authentiques et des témoignages irréfutables, que c'est une erreur. L'inventeur, l'architecte, le gouverneur de la machine qui passait au dix-septième siècle pour une merveille du monde, est un gentilhomme liégeois nommé le chevalier de Ville; Rennequin Sualem en aurait été seulement le constructeur, et plus exactement le charpentier. M. Le Roi donne à ce sujet une description de la machine qui montre quel était l'état de la science hydraulique à cette époque et qui témoigne que cette œuvre lourde, coûteuse, compliquée, n'en était pas moins digne d'admiration.

7º On sait que le grand roi, sur le point de mourir, se fit apporter son arrière-petit-fils et lui adressa quelques paroles pleines de dignité. Ces paroles, recueillies par les assistants et qui furent mises au chevet du lit du jeune Louis XV, ont été reproduites par les historiens avec des variantes considérables. M. Le Roi a retrouvé une pièce très curieuse qui fait cesser toute incertitude à cet égard et nous donne définitivement le texte authentique.

8º Ce morceau curieux est tout simplement l'analyse d'un manuscrit composé par quelque secrétaire de madame de Pompadour, d'après les notes mêmes de la marquise, et qui a pour titre: État des dépenses faites pendant le règne de madame la marquise de Pompadour, à commencer le 9 septembre 1745 jusqu'au 15 avril 1764 (c'est le jour de sa mort). Disons tout de suite que le total général est d'environ trente-six millions et demi pendant dix-neuf ans; donc, de moins de deux millions par an. «Voilà, sur sa déclaration, dit M. Le Roi, le relevé de ce que madame de Pompadour a coûté à la France.» C'est beaucoup, sans doute, mais j'avoue que, d'après tout ce qu'on a écrit sur les prodigalités de Louis XV envers ses maîtresses, sur le faste, le luxe de la marquise de Pompadour, je m'attendais à un chiffre plus élevé, et je ne sais si pour les dépensiers de nos jours ce chiffre ne paraîtra pas mesquin. D'ailleurs, il faut remarquer que madame de Pompadour tenait une sorte de cour, qu'elle donnait des fêtes, qu'elle faisait des pensions. Aussi je lis sans étonnement cette réflexion qui termine le manuscrit: «Voici un fait que personne ne voudra croire, qui est qu'à sa mort l'on n'ait trouvé à cette femme que 37 louis d'or dans sa table à écrire, et se trouve devoir la somme de 1,700,000 livres.»

Voici comment se décomposent les trente-six millions. On sait que la marquise était une femme de beaucoup d'esprit et de goût, aimant les bâtiments, les tableaux, les sculptures, cultivant elle-même les arts, et qui avait une cour d'écrivains et d'artistes. L'état des dépenses entre à ce sujet dans des détails intéressants pour l'histoire des arts et donne un total de plus de neuf millions. On sait aussi que madame de Pompadour aimait les chevaux, qu'elle fit acheter des étalons dans plusieurs pays, et qu'elle fonda dans sa terre de Pompadour le beau haras qui existe encore aujourd'hui. L'état de ses dépenses sur cet article s'élève à plus de trois millions. On trouve encore pour médailles, 400,000 livres; pour une collection de pierres gravées, 400,000 livres; pour fêtes, voyages du roi, comédies, opéras, quatre millions. Le chapitre des aumônes est malheureusement plus modeste, il est ainsi marqué: Donné aux pauvres pendant tout mon règne, 150,000 livres. Il est vrai qu'il y faut ajouter de nombreux secours et pensions donnés à des maisons religieuses.

9º «Il n'est aucun fait historique, dit M. Le Roi, qui ait rendu plus odieux le nom de Louis XV; et qui, d'un autre côté, ait donné lieu à plus de divagations parmi les écrivains, que le mystérieux établissement du Parc aux cerfs.» On peut ajouter qu'il n'y en a pas qui ait excité plus de haine contre l'ancien régime, qui ait valu à la cour des Bourbons plus d'imprécations et de déclamations, qui ait eu plus d'influence sur la révolution. M. Le Roi, pièces en main, réduit cette monstruosité à sa juste valeur. Le nom seul de Parc aux cerfs est en grande partie la cause des exagérations débitées à ce sujet. A ce nom, on se figure une sorte de sérail à la façon orientale, un immense jardin avec bosquets mystérieux, pelouses fleuries, pavillons enchantés, et un essaim de biches plus ou moins timides, poursuivies par un lubrique monarque. Il n'est rien de tout cela: le Parc aux cerfs était le nom d'un quartier de Versailles, du quartier aujourd'hui appelé Saint-Louis, qui avait été bâti sous Louis XIV, sur l'emplacement d'un parc à bêtes fauves, datant de Louis XIII, et qui en avait gardé le nom. Quant au sérail, voici à quoi il se réduit. Louis XV avait acheté secrètement, dans une impasse déserte de ce quartier, une petite maison bourgeoise où pouvaient à peine loger trois personnes, et dans laquelle son valet de chambre faisait élever quelques jeunes filles ordinairement vendues par leurs parents. «Il n'y en avait que deux en général, dit madame du Hausset, très-souvent une seule; quelquefois, le Parc aux cerfs était vacant cinq ou six mois de suite. Lorsqu'elles se mariaient on leur donnait des bijoux et une centaine de mille francs.» Il ne paraît pas que le nombre de ces victimes, immense d'après tous les historiens, ait dépassé une trentaine, le roi n'ayant gardé cette maison que de 1755 à 1771. M. Le Roi appuie cette curieuse découverte historique de pièces irréfutables, mais cela n'empêchera pas les historiens de scandales de parler des centaines de millions, et même des milliards que coûta le Parc aux cerfs.