10º Si la dissertation sur le Parc aux cerfs atténue, sans le rendre moins odieux, le libertinage de Louis XV, il n'en est pas de même du morceau suivant qui renferme une notice biographique sur madame du Barry, d'après des cartons et des liasses de documents appartenant aux archives de la préfecture de Seine-et-Oise, et à la bibliothèque de Versailles. On sait qu'un gentilhomme débauché et ruiné, Jean du Barry, ayant rencontré dans un mauvais lieu une fille d'une merveilleuse beauté, parvint à la faire connaître au roi qui en devint follement épris, que pour en faire une maîtresse en titre et lui donner un rang à la cour, il la fit épouser à son frère le comte du Barry. M. Le Roi nous donne in extenso l'étrange contrat de mariage conclu à cet effet, où l'on stipule la séparation des deux époux, où la future prend le nom de Jeanne Gomard de Vaubernier, nom faux, comme nous le dirons tout à l'heure; enfin, où elle apporte en dot 30,000 livres «provenant de ses économies», et consistant, pourrait-on dire, en outils de son métier, c'est-à-dire en diamants, perles, dentelles, «un lit complet, trente robes et six douzaines de chemises».
Après cette édifiante énumération, M. Le Roi nous donne l'état des richesses accumulées par madame du Barry lorsqu'elle fut devenue la maîtresse en titre du roi: 100,000 livres de rentes sur la ville de Paris, la terre de Louveciennes, 40,000 livres de rentes sur la ville de Nantes, etc. Madame du Barry n'avait reçu presque aucune éducation et avait les goûts de son ancienne vie, l'amour effréné de la toilette, des jolis meubles, des colifichets, des futilités. Son appartement n'était qu'un boudoir: M. Le Roi nous en donne la description, et les détails dans lesquels il entre sont à faire pâmer, à faire mourir d'envie les plus charmantes dépensières de nos jours. Qu'on en juge par ce qu'il dit des lieux les plus secrets de cet appartement:
«Dans la garde-robe on voyait un meuble de toilette secrète à dossier, en marqueterie, fond blanc à mosaïques bleues et filets d'or, avec rosettes rouges, garni de velours bleu brodé d'or, et sabots dorés d'or moulu, la boîte à éponges et la cuvette d'argent, deux tablettes d'encoignure aussi en marqueterie, garnies de bronzes dorés d'or moulu, et une chaise de garde-robe en marqueterie pareille aux autres meubles, la lunette recouverte de maroquin, et les poignées et les sabots dorés d'or moulu.»
Le rêve de madame du Barry dura à peine six ans. Le roi mourut. Madame du Barry, exilée d'abord dans un couvent, revint ensuite habiter son château de Louveciennes. Ses créanciers l'y poursuivirent. Légère, insouciante et prodigue malgré les libéralités du roi, elle avait 1,200,000 livres de dettes. Louis XVI se fit donner l'état des dons faits à la maîtresse de son aïeul, et l'on trouva qu'elle avait reçu en six ans six millions et demi, sans compter les maisons, les 150,000 livres de rente viagère, etc. Sur cette somme les bijoutiers avaient reçu 2,280,000 livres, les marchands de dentelles, soieries, etc., 738,000 livres; les tailleurs et brodeurs, 551,000 livres, etc. Madame du Barry n'avait fait de mal à personne pendant sa faveur; elle était d'une bonté extrême, d'une humeur charmante, et avait laissé à la cour des amis qui lui restèrent très-dévoués. Grâce à eux, elle parvint à payer ses dettes au moyen d'un échange de 60,000 livres de rente viagère contre 1,250,000 livres qui lui furent données par le trésor.
Mais madame du Barry ne s'était pas corrigée de son goût de dépenses, et de sa négligence à compter; elle fit de nouvelles dettes, et à l'époque de la Révolution elle fut obligée de songer à vendre ses bijoux. Elle réunit les plus précieux dans une chambre où, pendant une nuit, des voleurs s'introduisirent et firent main basse sur le précieux dépôt. Madame du Barry fit publier la liste des objets volés. Cette liste est donnée par M. Le Roi: c'est une rivière continue, une cascade éblouissante de diamants, de perles, de bagues, de colliers, de girandoles, de bracelets, d'esclavages, d'étuis, de boîtes, à faire tourner la tête des dames qui la liront.
Le vol des bijoux de madame du Barry fut la cause de sa mort. Ayant appris que les voleurs avaient été arrêtés à Londres et qu'on instruisait leur procès, elle voulut suivre cette affaire et alla en Angleterre avec un passe-port régulier. C'était au mois d'octobre 1792. Son absence s'étant prolongée, on la regarda comme émigrée et l'on mit le scellé sur ses biens. Dès qu'elle l'apprit, elle revint en France; mais au mois de juin 1793 elle fut arrêtée comme suspecte et traduite (novembre 1793) au tribunal révolutionnaire, comme ayant fourni aux émigrés réfugiés à Londres des secours pécuniaires, et entretenu avec eux des correspondances. L'occasion était belle à faire de la déclamation révolutionnaire; aussi Fouquier Tainville accumula les accusations les plus forcenées, les plus emphatiques «contre cette moderne Aspasie, cette sultane du crime couronné, contre cette surintendante des honteuses débauches du Sardanapale moderne, etc.» On sait que, condamnée à mort, elle fut conduite au supplice le 8 décembre 1793.
M. Le Roi fait suivre cette lugubre histoire de détails intéressants sur les biens confisqués de madame du Barry. Le total de l'appréciation des effets mobiliers s'élève à 1,246,000 livres, sans compter les objets d'art qui sont aujourd'hui répartis dans les musées de l'État. Le château de Louveciennes fut vendu six millions.
Cette notice biographique si pleine de faits inconnus, de chiffres éloquents, se termine par un dernier détail qui n'est pas le moins inattendu: c'est que l'acte de naissance présenté par madame du Barry pour son mariage était faux; qu'elle n'était pas la fille légitime de Gomard de Vaubernier et de Jeanne Bécu, née en 1746, mais la fille naturelle d'une pauvre paysanne appelée Anne Bécu, et qu'elle était née en 1743. Elle avait donc vingt-six ans lorsqu'elle fut présentée à Louis XV et cinquante ans quand elle mourut.
Telle est, à la place des lieux communs débités sur cette femme trop célèbre, la vérité qui ressort des documents authentiques consultés par M. Le Roi. Espérons que le savant bibliothécaire ne bornera pas à ces dix morceaux ses investigations intéressantes et que, au grand plaisir du public affriandé par ces révélations, il tirera bientôt de ses cartons de nouvelles Curiosités historiques.
TH. LAVALLÉE.