LA TIREUSE DE CARTES
Le lendemain soir, en face de la maison servant de poste aux sapeurs-pompiers, un groupe nombreux et animé parlait de l'événement de la veille, qui avait créé tant d'émoi au sein de la paroisse. Tous faisaient l'éloge du vieux muet, à l'exception du père Latourelle, qui fumait nerveusement sa pipe, en réprimant, tantôt un geste et tantôt une parole menaçant de lui échapper.
—L'as-tu remarqué, Etienne, demande Jonas Grosselin, quand il a traîné son canot à l'eau? On eût dit qu'il traînait une latte!
—Oui, répond Etienne Corriveau: c'était un tour de force, mais c'est surtout sur l'eau que j'ai admiré sa force et son adresse.
—Moi aussi, approuve Frédéric Patry: je croyais, à chaque instant, qu'il allait être englouti; mais j'ai remarqué qu'il présentait toujours aux vagues la pince et jamais le flanc du canot.
—C'est justement cela qui prouve sa force et son adresse, reprend Etienne Corriveau. Car un homme faible et inhabile aurait coulé au fond tout de suite.
—Moi, dit Félix Bigaouette, ce que j'admire encore plus que sa force et son adresse, c'est son courage et son dévouement.
—Vous avez la note juste! fait Jean-Baptiste Dufresne. Cet homme a bravé la mort pour sauver la vie à des gens qu'il ne connaissait pas. C'est du dévouement poussé jusqu'à l'héroïsme!
Bref, chacun avait une bonne parole à dire à l'adresse de notre héros.
—C'est malheureux qu'il soit muet! oui, immanquablement, c'est malheureux! dit Félix Fortin, politicien incurable.