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Le lendemain soir, plusieurs citoyens étaient réunis sur la grève de la rivière Saint-Charles, devant la cabane déserte du vieux muet. Ils parlaient naturellement de notre héros. C'est le père Latourelle qui avait la parole, et il paraissait se donner beaucoup d'importance, le bonhomme!

—Ah! criait-il, je vous l'avais bien dit que ce sauvage-là parlait et qu'il se moquait de nous autres... Où est donc le p'tit Joachim Bédard? Ah! il n'a pas le caquet bien haut aujourd'hui! Oui ce sauvage-là parle, je l'ai entendu de mes deux oreilles, et je n'étais pas. seul: Louison Lasonde était avec moi. Pas vrai, Louison, que le vieux muet parle?

—Oui, oui, oui! fit Louison Lasonde, en grognant à la façon d'un goret. Il parle, c'est sûr, sûr, sûr!

—C'est toi, Louison, qui es sur! riposta Joachim Bédard. Et si vous n'avez pas d'autre témoignage que celui de Louison, vous feriez mieux, père Latourelle, d'aller faire une nouvelle visite à la tireuse de cartes; elle pourra vous laver encore une fois avec son torchon!

—Qui est-ce qui t'a dit cela? p'tit polisson?

—C'est mon petit doigt, père Latourelle! mais quand je le consulte, il ne me fait pas payer cinquante cents comme la Châtigny vous a fait payer pour vous laver la tête et rire de vous...

—Ce n'est pas de ton affaire, ça! Dans tous les cas, je soutiens qu'il parle, le vieux farceur!

—Tenez, père Latourelle, si c'est vrai que le vieux muet parle, je vous conseille de faire le muet à votre tour; et alors on pourra dire qu'il n'y a plus de mauvaise langue dans Saint-Sauveur...

Le père Latourelle, rouge de colère, montra le poing à Joachim Bédard, puis s'éloigna en disant: «Tu me paieras ça tout ensemble, mon petit malappris!»