Il est agréablement surpris de rencontrer ceux qui lui sont chers et qui l'acclament avec enthousiasme. Il se jette dans les bras de son père, de son frère, du curé Faguy, et distribue à tous de chaudes poignées de main.
Tout le monde est heureux de le revoir et de fêter son retour.
Victor semble rayonnant, mais son coeur ne bat pas à l'unisson des autres. Cependant en hypocrite qu'il est, il prend une part bruyante à ce concert de louanges et d'allégresse.
Tout à coup, dominant les joyeux éclats de voix, la petite cloche de l'église sonne l'angélus.
Les convives se lèvent, chapeau bas, et le pasteur récite l'angelus auquel toutes les voix répondent.
L'angelus, dit le curé, c'est une invitation à la prière, mais c'est aussi une invitation à la table; et comme ma vieille ménagère m'annonce que le dîner est servi, je vous prie de venir manger le veau gras en l'honneur de notre ami Jean-Charles!
Après le repas, le curé conduit ses convives sur la véranda, et leur distribue des cigares. Quelques-uns—les grands fumeurs—déclinent la politesse et demandent la permission de fumer la pipe.
Lorsque cigares et pipes sont allumés, le curé prie Jean-Charles de raconter les événements auxquels il a été mêlé depuis six mois.
Jean-Charles n'avait pas l'habitude de parler devant un cercle aussi nombreux, et il se sent quelque peu intimidé; mais comme il est très. intelligent et qu'il a une excellente mémoire, il raconte avec simplicité les différentes escarmouches que la milice canadienne a eu à soutenir avant la bataille de Châteauguay. Il parle, avec la plus grande admiration de la science, de l'habileté et de la bravoure du lieutenant-colonel de Salaberry, et il rend justice à tous les officiers, anglais ou canadiens-français, qui ont partagé, avec l'intrépide de Salaberry, les dangers et la gloire des combats. Mais de lui-même, pas un mot. Il ne fait seulement pas allusion à ses blessures.
L'imbécile! se dit Victor: il ne parle pas de lui! Moi, si j'étais à sa place, je ferais sonner haut mes exploits, et j'en inventerais pour épater les badauds...