Que se passa-t-il ensuite? Dieu et votre brave, fils seuls le savent! lorsque je repris mes sens, j'étais étendu sur mon canapé, et j'avais à mes côtés Jean-Charles. Le cher enfant vous contera, le reste.
Tout ce que je sais, c'est que je dois la vie à l'héroïsme de votre fils... Son dévouement lui a valu plusieurs blessures, mais aucune n'est grave; et la meilleure preuve, c'est que mon sauveur, après avoir tué l'ourse, m'a porté dans ses bras depuis le bois-Panet jusqu'ici... Mais, comme ses vêtements étaient en désordre, et que le sang s'échappait de ses blessures, je n'ai pas voulu le laisser partir sans lui faire donner les soins que son état requérait.
A ce moment, le Dr Chapais entra, et le père Lormier le supplia de lui laisser voir Jean-Charles.
—Oui, je vous permets de le voir, mais ne lui parlez pas, car il repose sous l'influence d'un narcotique.
Le médecin conduisit le père Lormier dans la chambre où son fils reposait, la tête presque entièrement enveloppée de bandages.
Debout comme une statue, et la tristesse peinte sur la figure, le vieillard, muet, regardait ce spectacle navrant. Tout à coup, il s'approcha du lit et mit son oreille près de la bouche du malade, afin de s'assurer s'il vivait encore; puis ayant entendu sa respiration, il se releva un peu tranquillisé. Revenu auprès du docteur, il le pria de lui dire franchement toute la vérité.
—Votre fils n'est pas en danger, répondit le Dr Chapais, et je vous assure qu'il guérira complètement; mais je ne crois pas qu'il puisse quitter la chambre avant cinq ou six semaines. Et, d'ailleurs, c'est le désir de M. le curé que Jean-Charles se rétablisse ici.
—Eh! soupira le père Lormier, comment vais-je m'y prendre pour annoncer cette triste nouvelle à ma femme et à mes pauvres filles...
—Tenez, mon ami, dit l'abbé Faguy, voici ce que vous devez faire D'abord, vous êtes trop bon chrétien pour ignorer que rien ne peut arriver sans la permission de Dieu. Eh bien! allez dire franchement à votre famille: «Notre pauvre Jean-Charles a reçu des blessures en luttant contre une ourse pour sauver la vie du curé, mais ses blessures ne sont point graves. Cependant, il n'est pas revenu avec moi, parce que le curé, qui l'aime autant qu'un père aime son enfant, et qui est la cause de l'accident, a voulu absolument garder notre fils chez-lui, afin de le soigner lui-même. C'est un malheur, c'est vrai, qui nous arrive, mais à quelque chose malheur est bon. Grâce à cet accident, Jean-Charles ne pourra pas partir pour le champ de bataille, où sa bravoure l'aurait peut-être conduit à la mort.»
Ces dernières paroles parurent frapper l'esprit du père Lormier. Il répondit avec calme: «Vous avez raison, M. le curé, et je comprends qu'au lieu de murmurer, nous devons plutôt remercier le bon Dieu d'avoir permis ce malheur pour nous laisser notre fils!»