--Oui, chère madame DeBoismorel! dit le visiteur en s'avançant vers la veuve, le sourire sur les lèvres et les mains tendues.
Mais madame DeBoismorel (car c'est bien elle que nous retrouvons ici) se recula comme à l'approche d'un serpent et demanda au capitaine:
--Que venez-vous faire ici?
--Comment, chère madame, pouvez-vous me poser cette question? Je suis venu vous présenter mes plus respectueux hommages et vous assurer que, malgré la condamnation qui a été prononcée contre vous, j'ai encore pour votre gracieuse personne la même affection que je vous ai déclarée il y a cinq ans... Ah! si vous saviez tout ce que j'ai souffert depuis votre départ de Québec! Pour vous revoir, j'ai abandonné une carrière que j'avais honorée, il me semble, en me battant comme un lion durant le siège de Québec. Oui, pour vous revoir, j'ai déserté l'armée, qui n'avait pas su d'ailleurs reconnaître les sacrifices que j'avais faits pour elle, et, aujourd'hui, de plus en plus indigné, je maudis la France...
--Taisez-vous, misérable! s'écria Paul Aubry, en se montrant à Bonin. Vous avez eu la lâcheté de déserter l'armée et vous osez maudire notre bien-aimée patrie, la France!
--Oh! pardon... excusez! bégaya Bonin--Vous êtes sans doute le lieutenant Paul Aubry, le distingué frère de madame DeBoismorel? Que je suis donc heureux de vous rencontrer! Mais, entendons-nous, lieutenant; je croyais être agréable à votre chère soeur en maudissant la France qui l'a condamnée à l'exil. Car, à vrai dire, je l'aime bien la France, malgré ses erreurs... Oui, je l'aime, cette chère France pour laquelle j'ai versé quelques gouttes de mon sang... Vous ignorez sans doute, monsieur et madame, que dans les derniers jours de la bataille contre l'amiral Phips, une balle anglaise m'effleura l'épaule droite. Je dus me rendre à l'hôpital où les bons soins que je reçus firent heureusement disparaître les traces de ma blessure.
Le lieutenant Aubry répondit à cette tirade échevelée par un éclat de rire méprisant.
--Quoi! vous riez, lieutenant? C'est pourtant la vérité que je vous dis là. Ah! vous n'auriez pas la cruauté de rire si vous saviez toute la peine que je me suis donnée, depuis cinq ans, pour retrouver votre charmante soeur! N'ayant pu obtenir son adresse, j'ai parcouru l'Allemagne en tous sens, et ce n'est que par un heureux hasard que j'ai découvert votre retraite...
Puis, s'adressant à madame DeBoismorel, il dit avec des trémolos dans la voix:
--Oh madame, vous que je retrouve enfin plus belle que jamais, permettez-moi de déposer à vous pieds le sincère tribut de mon admiration, de mon respect et d'un amour qui ne s'éteindra qu'avec ma vie.