Ainsi les frères étoient les concurrents et les rivaux de leurs frères, les oncles de leurs neveux, souvent même les cousins de leurs cousins; et cette confusion de droits et les désordres qui s'ensuivirent, venoient de ce que la famille publique se gouvernoit par les lois domestiques qui ne sont applicables qu'aux familles privées. Elle partageoit l'État, comme s'il lui eût appartenu, ne sachant pas encore qu'elle appartenoit à l'État.

Les rois carlovingiens imitèrent les rois francs; et ils avoient un motif de plus pour faire ces élections anticipées: c'est qu'alors le vasselage ayant pris des formes plus fixes, plus régulières, et étant nécessairement attaché à tout bénéfice militaire, il s'ensuivoit que, donnant partage à l'un de leurs enfants, ils lui transportèrent ainsi l'hommage d'un grand nombre de leurs vassaux, qu'ils n'auroient pu leur léguer, parce que la mort du suzerain délioit le vassal, ce que nous prouverons tout à l'heure et ce qu'il est important de remarquer: c'étoit le seul moyen efficace qu'ils eussent de fixer la royauté dans leur maison, qui fut toujours moins respectée que celle des rois francs.

«Lorsqu'ensuite, dit de Buat, dont les savantes et judicieuses recherches nous ont été très-utiles dans cette dissertation, la Maison carlovingienne se fut partagée en plusieurs branches, la même précaution fut absolument nécessaire pour assurer au fils unique d'un roi la succession de son père, à laquelle un oncle et un cousin croyoient avoir autant de droit que lui. Tel fut le motif des élections éventuelles et des désignations, dont l'usage fut encore plus fréquent sous la seconde race qu'il ne l'avoit été sous la première.» (Origines, t. 1).

[81]: (Aim., lib. V, cap. 70.) «La coutume des Francs fut toujours de choisir leurs rois dans la race ou dans la succession des rois derniers morts. Ils n'élurent pas Charles-le-Simple aussitôt après Louis-le-Gros, parce qu'il étoit alors enfant et de corps et d'esprit; qu'il n'étoit pas encore capable de gouverner un royaume, et qu'il eût, par conséquent, été dangereux de l'élire, tandis que la nation étoit exposée à la cruelle persécution des Normands.» (Flodoard, liv. 15., Hist. Remens., cap. 5.)

Ceci se passoit sous la seconde race. Écoutons maintenant Grégoire de Tours, faisant raconter à Gondoald, fils de Clotaire Ier, les motifs qui l'avoient porté à venir dans les Gaules pour y faire valoir les droits qu'ils prétendoit avoir à la couronne: «Lorsque j'étois à Constantinople, disoit ce prince, je m'informai de Boson en quel état étoit ma famille, et j'appris de lui qu'elle étoit réduite à fort peu de chose. Il me dit que, de tous mes parents, il ne restoit que Gontram et Childebert; que les fils de Chilpéric étoient morts aussi bien que lui, à l'exception d'un enfant qui étoit encore au berceau; que Gontram mon frère n'avoit point d'enfants, et que mon neveu Childebert étoit encore très-foible (minime fortis); que par cette raison tous les princes du royaume avoient pris la résolution de me rappeler, et que personne n'avoit osé parler contre moi. Car nous savons tous, ajouta-t-il, que vous êtes fils de Clotaire, et que si vous ne venez pas dans les Gaules, il n'y est resté personne qui puisse les gouverner.» (Hist., lib. VII, cap. 36.) Gontram lui-même, s'adressant au peuple après la mort de Chilpéric, ne fait point valoir d'autres motifs pour obtenir le pouvoir suprême. «Je vous conjure, lui dit-il, de me garder une foi inviolable, de ne pas me tuer comme ont été tués mes frères; qu'au moins je puisse élever mes neveux, qui sont devenus mes enfants adoptifs. Ma mort, si elle arrive pendant qu'ils sont en bas âge, entraînera nécessairement votre ruine, puisqu'il ne restera de notre race aucune personne robuste qui puisse vous défendre.» (Ibid., lib. VII, cap. 8.)

Ceci prouve encore que le peuple concouroit à l'élection du monarque; et en effet, dans la charte où Louis-le-Débonnaire règle l'état de ses enfants, il ordonne expressément «que tout le peuple assemblé[81-A] élise celui des princes qu'il plaira à Dieu.» (Cart. division., an 817.) On pourroit citer beaucoup d'autres exemples de cette confusion d'idées qui régnoit alors au sujet de la succession au trône, principale cause de tous les désordres qui éclatèrent en France sous les deux premières races.

[81-A]: Par peuple il faut entendre ici tout ce qui avoit la noblesse ou du moins l'ingénuité, depuis les grands vassaux de la couronne jusqu'aux simples propriétaires et aux bourgeois des cités. Les serfs ou esclaves et les colons attachés à la glèbe en étoient exclus: c'est cette classe nombreuse de la société que nous appelons peuple aujourd'hui, et dont le christianisme a, par degré, brisé les fers.

[82]: La haute noblesse, celle qui se composoit presque toute de libres propriétaires, étoit peu nombreuse, et d'une telle fierté qu'elle ne voyoit rien au-dessus d'elle, pas même la famille des rois. «Remplis de mépris pour la race de Charlemagne, dit le moine de Saint-Gal[82-A], chacun de ces nobles de la première classe tâchoit de s'emparer du gouvernement, et ne prétendoit à rien moins qu'à mettre la couronne sur sa tête.» Ceci se passoit immédiatement après la mort de Charlemagne; et l'on peut juger des dispositions où elle dut se trouver, lorsque, après deux siècles de règne, cette race eut donné des preuves si multipliées de sa dégénération.

[82-A]: (Mon. Sanct. Gall., lib. II., cap. 27.)

[83]: On a beaucoup déclamé et l'on déclame encore sur l'usurpation que firent du pouvoir souverain les chefs de la seconde et de la troisième race de nos rois: dans tout ce que l'on a dit à ce sujet, il y a eu souvent de la passion, et toujours beaucoup d'ignorance de la constitution politique de la France, dans ces premiers siècles de la monarchie. Que devons-nous voir dans la race des rois francs? une famille plus honorée sans doute que les autres, où la nation a coutume de choisir ses chefs, mais de telle manière cependant que tous les membres qui la composent peuvent prétendre à l'être, et souvent tous à la fois, et quel que puisse être leur degré de consanguinité. Quels sont ceux qui élisent ces rois? d'une part des seigneurs libres propriétaires, qui ne leur ont jamais engagé leur foi, qui se croient les égaux de cette famille, qui le sont en effet; de l'autre, des vassaux que la mort de leur suzerain a déliés de tout engagement; car le vasselage étoit personnel, et rien n'est plus attesté. Qu'exigeoient-ils de ces rois? qu'ils fussent capables de les commander, de les défendre; et ils étoient jugés indignes du trône, lorsqu'ils étoient inutiles à la nation. Que devoit-il résulter de droits établis sur des conditions aussi rigoureuses d'une part, et sur des obligations aussi légères de l'autre? que la race entière seroit nécessairement rejetée, dès qu'elle auroit dégénéré au point de ne plus offrir que des princes incapables et imbéciles, parce que, il ne faut point se lasser de le répéter, selon la maxime fondamentale des Francs, un prince inutile ne pouvoit être roi. C'est ainsi que la famille des Carlovingiens fut substituée à celle de Clovis, qui ne fut dépossédée qu'en raison de son inutilité; et c'est ce qui fit que Pépin, dont l'élévation supposoit la nullité de tout droit à conserver le pouvoir dans une même famille, essaya de sortir de cette situation fausse et incertaine, en faisant intervenir la puissance spirituelle, seule capable en effet de donner de la fixité à toute institution politique. Le pape Étienne en le sacrant sacra aussi ses deux fils, et prononça l'excommunication contre ceux «qui entreprendroient d'élire un roi qui ne descendit pas de ceux que la bonté divine avoit daigné élever à ce rang suprême.» Mais les coutumes de la nation, le partage impolitique qui continua d'être fait de la puissance royale, le malheur des temps qui rendit la noblesse plus indépendante encore qu'elle ne l'avoit été, surtout le mépris dans lequel tomba la seconde race, qui ne fut jamais aussi respectée que la première, tout se réunit pour légitimer le choix d'une nouvelle famille royale: «car, comme le dit fort bien de Buat, les princes auxquels Hugues Capet fut substitué étoient au moins inutiles; et l'un d'eux avoit fait un hommage qui le rendoit étranger à la nation et peut-être son ennemi.» De telles coutumes et de tels préjugés composoient sans doute une fort mauvaise loi d'hérédité au trône: on ne prétend point le nier; on soutient seulement que ces coutumes et ces préjugés existoient, et que tant qu'on ne comprendra point ces choses, on ne dira que des absurdités sur les deux premières races de nos rois.