Quelques années avant la révolution, on voyoit encore, devant l'église des Barnabites, une petite place, que, depuis, l'on a fait entrer dans le plan général de celle du Palais de justice. C'étoit sur cette place qu'avoit été autrefois située la maison du père de Jean Châtel, qui, le 27 décembre 1594, tenta d'assassiner Henri IV. «Sur la fin de cette année, dit Péréfixe, un jeune écolier âgé de dix-huit ans, fils d'un marchand drapier de Paris, s'étant coulé avec ses courtisans dans la chambre de la belle Gabrielle où étoit le roi, le voulut frapper d'un coup de couteau dans le ventre; mais de bonne fortune, le roi s'étant baissé en ce moment pour saluer quelqu'un, il ne l'atteignit qu'au visage, lui perça la lèvre d'en haut et lui rompit une dent.... Le parlement condamna le parricide à avoir le poing droit brûlé et à être tenaillé, puis tiré à quatre chevaux.... Le père de ce misérable fut banni, sa maison de devant le Palais démolie, et une pyramide élevée en la place»[244].

Personne n'ignore que les jésuites furent impliqués dans la procédure de cet assassin, et que ce fut l'occasion de la première persécution qui ait été exercée contre leur société. Il y a long-temps que cette œuvre d'iniquité a été pénétrée dans toutes ses profondeurs et mise à découvert, de manière que, pour les esprits droits et éclairés, il n'est rien de plus évident que l'innocence de ces religieux, et de plus démontré que la malice de leurs persécuteurs. Néanmoins tant de calomnies atroces ont été répandues sur cette société célèbre; tant d'ennemis acharnés, et qui semblent se succéder contre elle d'âge en âge, comme une génération malfaisante, les ont répétées et propagées; elles ont été renouvelées avec tant de fureur, lors de la dernière persécution, plus odieuse que toutes les autres, dont elle a été la victime, et qui en a amené l'entière destruction, qu'encore que sa ruine ait entraîné avec elle ses ennemis eux-mêmes, et la religion, et la monarchie, il en est resté contre les jésuites beaucoup d'impressions défavorables et d'injustes préventions, qui ne nous permettent pas de passer légèrement sur l'une des accusations les plus capitales qu'on ait jamais osé élever contre eux.

Les ennemis de la compagnie de Jésus étoient les huguenots, le parlement, et tous ceux qui étoient liés avec cette cour de prétentions et d'intérêts. Les huguenots avoient raison de détester les jésuites, puisque ceux-ci étoient, en effet, leurs plus redoutables adversaires; le parlement, tout plein encore du venin de la ligue, et qui s'étoit mis en opposition ouverte contre l'autorité royale, long-temps avant l'époque de la ligue et celle de la réforme, avoit également sujet de haïr une société uniquement formée pour propager et défendre les principes du catholicisme, source de toute autorité, et qui en est le plus ferme appui. Ligueurs et huguenots, en apparence si opposés les uns aux autres, étoient, en effet, animés d'un même esprit, celui de révolte et d'indépendance; et la perte des jésuites avoit été également jurée par l'un et l'autre parti. Douteroit-on de cette haine commune à tous les deux? Elle va nous être attestée par un écrivain contemporain.

«Après l'attentat de Jean Châtel, dit l'historiographe Dupleix, les huguenots et les libertins, sous prétexte d'un fervent zèle pour le salut du roi, sur le bruit que cet escolier débauché avoit estudié sous les jésuites, publièrent qu'il estudioit encore sous eux, et qu'il avoit confessé qu'ils l'avoient induit à commettre un parricide exécrable en la personne de Sa Majesté par diverses persuasions et artifices, dont les bons François trop crédules furent grandement esmeus, et sur l'heure lancèrent mille exécrations, maudiçons et imprécations contre les jésuites, plusieurs criant qu'il les falloit égorger et jeter dans la rivière... Les jésuites étoient haïs d'aucuns des JUGES mêmes; mais ni PREUVE NI PRÉSOMPTION ne pouvant être arrachée de la bouche de l'assassin, par la violence de la torture, pour rendre les jésuites complices de son forfait, des commissaires furent députés pour aller fouiller tous les livres et écrits de cette compagnie[245]».

Suivons toutes les traces de cette affaire, et ne marchons qu'appuyés sur des autorités irrécusables. «Ni preuve ni présomption contre les jésuites n'avoient pu être arrachées de la bouche de l'assassin.» Douteroit-on de la véracité de l'historien qui nous a transmis cette circonstance? Écoutons de l'Étoile, ennemi mortel des jésuites. «Jean Châtel, dit-il, par son interrogatoire, déchargea du tout les jésuites, même le père Guéret, son précepteur[246].» Matthieu, Cayet, les Mémoires de la ligue, M. de Thou, sont, sur ce point, d'un accord unanime, et reconnoissent avec de l'Étoile que Châtel disculpa formellement les jésuites, non-seulement de lui avoir conseillé d'assassiner le roi, mais même d'avoir eu la moindre connoissance de son dessein[247].

Cependant des commissaires sont députés pour aller fouiller les livres et écrits de cette compagnie, et cela uniquement parce que le régicide avoit étudié pendant trois ans sous un jésuite, le père Guéret; et bien «qu'en DERNIER LIEU, il eût étudié aux écoles de droit de l'université[248],» on ne pensa point à aller fouiller, ni les livres, ni les écrits de l'université. Quatre conseillers se transportèrent donc au collége des jésuites, où ils firent la visite de plusieurs chambres. «On trouva dans celle du père Guignard (qui étoit le bibliothécaire de la maison), parmi plusieurs écrits, un papier écrit de sa main, en 1589, dans le temps qu'on assassina Henri III: c'étoit de ces libelles que les troubles avoient enfantés, et qu'une curiosité indiscrète faisoit garder[249].» Ajoutons que c'étoient de ces libelles tels que, cinq ans auparavant, on en composoit en faveur du parlement, peut-être même par ses ordres, et bien certainement dans ses vues, et avec son approbation[250].

La découverte d'un tel écrit, au milieu des papiers du bibliothécaire d'un collége, lorsqu'on sortoit à peine d'un temps de guerres civiles, qui avoit vu naître des milliers de semblables productions que l'on conservoit impunément partout, dont les collections existoient sans doute alors, puisqu'on les trouve encore aujourd'hui dans nos bibliothèques, constituoit-elle un délit suffisant, nous ne dirons pas pour faire arrêter ce bibliothécaire et lui faire subir le dernier supplice, mais seulement pour le faire réprimander et admonester par ceux qui avoient trouvé cette pièce et qui s'en étoient saisis[251]? Non, sans doute. Que sera-ce donc si le témoignage le plus grave nous force à douter de l'existence même de ce prétendu délit? Écoutons l'illustre chancelier de Chiverny, par l'ordre duquel fut instruit le procès de Jean Châtel:

«Sur l'occasion que Jean Châtel avoit estudié quelques années au collége des jésuites, et que les PREMIERS du parlement leur vouloient mal d'assez long-temps, ne cherchant qu'un prétexte pour ruiner cette société, trouvant celui-ci plausible à tout le monde, ils ordonnèrent et commirent quelques-uns d'entre eux qui étoient LEURS VRAIS ENNEMIS, pour aller chercher et fouiller partout dans le collége de Clermont, où ils trouvèrent véritablement, ou peut-être SUPPOSÈRENT, ainsi que quelques-uns l'ont cru, certains écrits particuliers contre la dignité des rois, et quelques mémoires contre le feu roi Henri III[252].

Le père Guignard ayant été mis en jugement et appliqué à la question, on lui produit cet écrit trouvé peut-être véritablement dans sa chambre, peut-être supposé. Sur cet attentat d'un nouveau genre, il est déclaré coupable du crime de lèse-majesté par des juges qui, cinq ans auparavant, avoient porté contre le roi un arrêt régicide et sacrilége, et condamné par eux à mourir attaché à un gibet. Il marche à cette mort infâme avec un admirable courage; prêt de monter à l'échelle ses dernières paroles sont des paroles de paix; il y proteste de nouveau avec douceur et tranquillité de son innocence et de celle de sa compagnie, et meurt avec la résignation d'un martyr[253].

On n'avoit point trouvé d'écrit chez le père Guéret. Tout son crime étoit d'avoir été pendant trois ans le RÉGENT de Jean Châtel. Le parlement jugea, dans sa sagesse, que tout jésuite devoit répondre de tout élève qui avoit étudié sous lui, à quelque époque que ce pût être; et le régent du régicide fut aussi arrêté, interrogé et appliqué à la question. Ce fut encore un spectacle bien touchant que celui de la constance et de la résignation de ce bon père au milieu des traitements barbares qu'on lui faisoit éprouver[254]. Comme il n'avoua rien, qu'il n'y avoit contre lui aucun indice et qu'il n'avoit point d'accusateurs, ses juges crurent devoir y mettre de la modération[255], et le condamnèrent seulement à être banni à perpétuité, «pour avoir été, dit l'arrêt, le PRÉCEPTEUR de Jean Châtel.» «Le précepteur de Jean Châtel!» s'écrie un apologiste des jésuites au sujet de cette qualification étrange inusitée, que l'on employa en cette occasion avec une affectation si marquée; «certes la qualité de précepteur décèle ici la passion des juges, qui affectoient de confondre celui qui donne des leçons publiques à tous ceux qui viennent l'entendre, avec celui qui forme en particulier l'esprit et le cœur d'un élève dont il est chargé spécialement. Il est vrai que Châtel avoit fait sa philosophie sous le père Guéret; mais Calvin et Bèze n'avoient-ils pas fait toutes leurs études en Sorbonne? s'est-on avisé d'imputer à cette célèbre école les guerres civiles dont le calvinisme a été la source? mais Châtel lui-même n'avoit-il pas fait toutes ses classes à l'université, avant de faire sa philosophie au collége? Et après être sorti du collége, n'avoit-il pas repris ses études à l'université? Que la haine est inconséquente! on ne dit rien aux premiers maîtres de Châtel, dont les leçons devoient paroître plus suspectes à toutes sortes de titres; on ne dit rien aux derniers maîtres de Châtel, au professeur en droit, sous lequel ce monstre étudioit actuellement, et l'on applique à la question, et on livre au supplice et à l'infamie, et on extermine les jésuites, parce que Châtel, dans l'intervalle de ses études, commencées et reprises à l'université, avoit étudié quelque temps sous les jésuites qu'il déchargea de tout dans ses interrogatoires[256]!