Mais supposons même un instant coupables ces deux religieux, dont le témoignage uniforme de tous les historiens, les interrogatoires juridiques du régicide, leurs propres interrogatoires, le caractère connu de leurs juges, les formes rapides et violentes de la procédure élevée contre eux, tout, jusqu'aux pièces de conviction et aux motifs dérisoires de leur condamnation, rend l'innocence plus évidente et plus claire que la lumière du jour: étoit-il raisonnable de rendre la société des jésuites responsable du crime de deux de ses membres, de l'envelopper tout entière dans leur ruine; et une sorte de pudeur ne devoit-elle pas empêcher le parlement de concevoir même l'idée d'une aussi monstrueuse injustice? Non-seulement il put en concevoir l'idée, mais encore la consommer. Un arrêt qu'il rendit chassa de France tous les jésuites, comme complices du père Guéret, auquel, peu de jours après, ce même parlement ouvrit les portes de sa prison, pour n'avoir pu lui découvrir ni crime ni accusateur. Tel fut le dénoûment de cette intrigue qu'on ne sait comment qualifier, qui affligea et déconcerta tous les gens de bien, même parmi ceux qui n'aimoient pas les jésuites; qui fut la joie, le triomphe et en partie l'ouvrage des sectaires protestants[257], qui montre à tous les yeux, et plus clairement qu'on ne l'avoit pu voir encore, quel étoit l'esprit parlementaire, et s'il n'étoit comprimé, de quels dangers il menaçoit la monarchie et la religion.

La pyramide fut élevée, «et ès diverses faces furent gravées diverses inscriptions à l'opprobre des jésuites.... Car ceux qui inventoient les plus satiriques et poignantes contre leur société, étoient les mieux venus de ceux qui avoient pris la direction de cet ouvrage[258].» C'est-à-dire des magistrats.

Cependant quelle étoit l'opinion de Henri IV sur tous ces actes si violents et si passionnés de son parlement? Considéroit-il effectivement les jésuites comme ses ennemis? Appuyoit-il ces mesures que l'on sembloit prendre pour sa sûreté et pour rendre sacrée et inviolable aux yeux des peuples la personne des rois? En 1762, lorsque le parlement philosophe acheva si heureusement ce qu'avoit commencé le parlement ligueur[259], on produisit comme extrait de ses registres un édit de ce roi, qui confirmoit l'arrêt de bannissement porté en 1595 contre la compagnie de Jésus, et apposoit ainsi le sceau de l'autorité royale au grand et mémorable jugement qui avoit été rendu à l'égard de cette compagnie; mais l'apologiste des jésuites déjà cité[260] prouva, de manière à couvrir d'une éternelle confusion ceux qui faisoient valoir une semblable pièce, que cet édit avoit été inconnu à tous les écrivains qui ont pu et dû le connoître; inconnu aux historiographes de Henri IV, à ses ministres, à ses ambassadeurs, à ses négociateurs dans les cours étrangères, aux magistrats, gens du roi et parlements qui ont dû l'enregistrer; inconnu au chancelier de France qui auroit dû le dresser, le sceller et l'expédier, inconnu au pape qui devoit s'y intéresser si vivement, inconnu aux jésuites qu'il proscrivoit et au roi lui-même qui l'avoit rendu; que, considéré en lui-même, il étoit contradictoire dans le fond, et choquoit tous les caractères de la législation; qu'il étoit irrégulier dans sa forme, barbare dans son style, ridicule par son orthographe, évidemment faux par sa date et par les variantes des différents textes qui en ont été produits; enfin que de toutes les impostures historiques et politiques, et de toutes les pièces fabriquées, il n'y en eut jamais de plus grossière et de plus impudente.

Mais si Henri IV n'a point confirmé cet arrêt, l'a-t-il approuvé? Nous trouvons que le 14 janvier 1595, c'est-à-dire peu de jours après le départ des jésuites, M. de Villeroi, ministre du roi, écrivit une longue lettre à d'Ossat[261], alors chargé d'affaires de la cour de France à Rome, dans laquelle, lui rendant compte de tous ces événements, il lui explique les motifs qui ont engagé le roi à souffrir l'exécution de l'arrêt; et ces motifs, nous les ferons connoître toute à l'heure. Le 31 du même mois, d'Ossat, répondant au ministre, lui fait un récit détaillé de ce qui s'est passé dans l'audience qu'il a obtenue du Pape à ce sujet, audience dans laquelle le pontife se montre très-instruit du fond de l'affaire et fort affligé de la conduite inique du parlement; et sur les paroles assez vives que lui adresse à cette occasion Sa Sainteté, M. d'Ossat ne peut dire autre chose sinon qu'à tout événement, si le parlement avoit excédé en quelque chose, ce ne seroit point la faute du roi. Puis il prouve que, dans la circonstance présente, il est plus sage et plus utile pour la cour de Rome de prendre en bonne part ce qui s'est passé, que «de se mettre en nécessité d'en demander réparation, et en danger plus certain de ne l'avoir jamais...., et corroborer de plus en plus le SCHISME qui n'est déjà que trop avancé[262]

L'ambassadeur de France n'a point d'autre réponse à faire aux ministres du saint Père, lorsqu'ils reviennent avec lui sur ce fâcheux événement, que de leur faire part de cette lettre de M. de Villeroi, dans laquelle celui-ci «rejette la résolution et exécution dudit arrêt, principalement sur la force et nécessité du temps et des choses qui n'avoient permis d'en user autrement[263]

Sur les plaintes modestes que lui porte le général des jésuites de cet injuste arrêt, que répond-il encore? «Qu'il en étoit marry, mais qu'il pouvoit l'assurer que le roi n'y avoit aucune part;» puis il ajoute, et ceci est très-remarquable: «Que la cour du parlement faisoit des arrests sans en demander congé ni advis à Sa Majesté; et quand le roi eût été dans Paris même, il n'en eût rien sçu avant que ledit arrest eust été donné: beaucoup moins l'avoit-il pu sçavoir en étant loin, et en un siége[264].» Du Perron confirme dans une autre occasion ce qu'avoit dit d'Ossat, que le bannissement des jésuites ne provenoit d'aucune impulsion de Sa Majesté[265]. Le duc de Luxembourg, ambassadeur à la cour de Rome quelques années après, fait de même tous ses efforts pour persuader au pape que le roi n'avoit aucune part aux arrêts portés contre les jésuites; enfin, l'année même de leur bannissement, on propose à Henri IV un jésuite pour légat en France[266]: il l'accepte volontiers. Ce jésuite meurt l'année suivante; le roi se montre très-sensible à sa perte, et lui fait rendre après sa mort des honneurs qui témoignent l'estime singulière qu'il en faisoit[267].

Quels motifs pouvoient donc déterminer un prince qui, dans la bonne et la mauvaise fortune, avoit constamment montré tant de pénétration d'esprit et de force de caractère, à souffrir que, contre sa volonté, et même contre ses propres affections, une injustice aussi criante fût consommée dans ses états, par des gens qui n'avoient d'autre pouvoir que celui que ses prédécesseurs et lui-même leur avoient concédé, et qui ne pouvoient légitimement l'exercer qu'avec leur bon plaisir et sous leur protection? On a déjà pu voir par les diverses paroles échappées aux ministres et aux agents de Henri, à quel point l'embarrassoit ce parlement, si long-temps le foyer de la révolte et des guerres civiles; et qui, dans ces premiers moments où la paix venoit d'être faite entre le roi et ses sujets, demeuroit encore le point de ralliement de tous les mécontents, c'est-à-dire, tout à la fois des impies et des fanatiques. D'un côté, abusant lâchement de cette situation périlleuse où se trouvoit encore son maître et seigneur, il rendoit des arrêts, sans lui en demander congé ni advis, sans daigner même lui en donner connoissance; de l'autre, si Rome eût osé se plaindre, il levoit l'étendard du SCHISME qui n'étoit déjà que trop avancé. La politique exigeoit donc que son insolence fût soufferte, et l'abus qu'il faisoit de son pouvoir, toléré; et les considérations qui faisoient différer au roi le rappel des jésuites, sont très-bien présentées par l'historiographe déjà cité: «premièrement, dit-il, il ne le pouvoit, sans annuler l'arrêt donné fraîchement par son parlement, ce qui eût semblé alors injurieux; et avec le temps qui donne diverses faces aux affaires, l'action en pouvoit être moins odieuse. En second lieu, le roi étant aux prises avec l'Espagnol, ne se pouvoit passer du service de ses subjets religionnaires, lesquels, déjà outrés de sa conversion, l'eussent abandonné, s'il eût rappelé les jésuites.... Par une troisième considération, le roi craignoit d'offenser la reine d'Angleterre, l'alliance de laquelle lui étoit grandement nécessaire; mais après avoir mis fin aux guerres étrangères, rangé le Savoyard à la raison, étouffé la conjuration du maréchal Biron, renouvelé son alliance avec les Suisses, fermement établi la paix en son royaume, et le roi d'Écosse ayant succédé à la couronne d'Angleterre, il se résolut facilement à rappeler les jésuites[268]

«C'est alors en effet que, véritablement maître dans son royaume, connoissant l'INNOCENCE des jésuites et les services qu'ils rendoient à l'Église[269];» «sachant que le commun désir des catholiques étoit de les revoir, leur absence n'ayant servi qu'à mieux faire connoître le bien et le profit de leur présence[270]; cédant à son propre désir et à ce vœu général exprimé par ce qu'il y avoit de plus grand dans le royaume. Car il y avoit peu de princes officiers de la couronne et seigneurs catholiques qui ne contribuassent leur recommandation en faveur des jésuites[271].» C'est alors, disons-nous, que ce grand roi ordonna le rappel tant désiré de cette illustre société; et cet acte éclatant de justice et de haute et prévoyante politique, il le fit, «malgré les artifices d'aucuns de ce grand sénat qui avoient une étrange aversion au rappel des jésuites..... malgré les libertins et les religionnaires qui faillirent en forcener de rage[272].» Cet œil si perçant et si sûr avoit su pénétrer tout ce qu'il y avoit de profond et d'admirable dans la législation des jésuites qu'il considéroit comme le chef-d'œuvre de la politique chrétienne[273]; et jamais il n'y eut d'apologie plus énergique et plus éloquente de cet institut, que la réponse à jamais mémorable qu'il fit aux remontrances que le parlement osa lui adresser au sujet de son rétablissement, par l'organe de son premier président, M. de Harlay. Henri IV y prouve par des paroles aussi pleines de franchise et de vie que celles de l'orateur du parlement étoient embarrassées et captieuses, l'innocence, le désintéressement, l'humilité, la pureté des mœurs, la charité, le dévouement, l'habileté des jésuites, leur fidélité envers le roi, d'autant plus grande qu'ils étoient plus fidèles envers l'Église de Dieu; combien étoient vils et odieux les motifs de la jalousie qui animoit contre eux leurs ennemis et leurs rivaux; combien étoit excellente leur règle monastique, ayant en elle-même tous les caractères qui pouvoient en assurer l'utilité, la force et la durée; et à travers cette noble et vigoureuse réponse, perce un mépris assez grand pour ces gens de robe qui pouvoient s'honorer en remplissant leur charge, laquelle étoit de rendre la justice, et qui se rendoient en effet méprisables en se mêlant de faire les politiques: «J'ai toutes vos conceptions et services en la mienne, leur dit-il; mais vous n'avez pas la mienne en la vôtre. Vous m'avez proposé des difficultés qui vous semblent grandes et considérables, et n'avez cette considération que tout ce qu'avez dit, a été pesé par moi, il y a huit ou neuf ans; vous faites les entendus en matière d'état; et vous n'y entendez non plus que moi à rapporter un procès[274]

La pyramide, ce monument que l'impudence et la malignité avoient consacré[275], que le parlement avoit fait élever aux dépens des jésuites dont il avoit confisqué les biens, fut renversée par ordre de ce grand roi; elle le fut en plein jour, malgré les alarmes hypocrites des ennemis des jésuites, qui, affectant de craindre un soulèvement populaire, conseilloient de ne l'abattre que la nuit[276], «et la gloire du rappel des jésuites, dit Mézeray lui-même, résulta de l'ignominie de leur bannissement.»

N'ayant pu empêcher la destruction de la pyramide, les mécontents voulurent du moins en conserver l'image, et recueillir surtout les inscriptions[277] dont elle étoit chargée. On en reproduisit donc l'estampe gravée depuis long-temps; et les calvinistes ainsi que les magistrats en ornèrent à l'envi leurs cabinets, jusqu'à ce que le roi, «pour oster du tout la mémoire à l'advenir de ce pilier, en envoya enlever la planche de cuivre chez l'imprimeur Leclerc, qui l'avoit faite dès l'an 1595[278]