QUARTIER MONTMARTRE.

Ce quartier est borné à l'orient par les rues Poissonnière et du Faubourg-Poissonnière exclusivement jusqu'aux barrières; au septentrion, par l'extrémité des faubourgs inclusivement; à l'occident, par les rues de l'Arcade et du Rocher, jusqu'à la barrière de Mouceaux; au midi, par la rue Neuve-des-Petits-Champs, la place des Victoires, et par les rues des Fossés-Montmartre et Neuve-Saint-Eustache aussi inclusivement.

On y comptoit, en 1789, soixante-dix-huit rues, trois culs-de-sac, une église paroissiale, deux chapelles, deux couvents d'hommes, deux couvents et une communauté de filles, deux places, une salle de spectacle et une bibliothèque publique.

PARIS SOUS LA RÉGENCE DE CHARLES DAUPHIN, SOUS CHARLES V ET CHARLES VI.

La régence du dauphin, depuis Charles V, et le règne de Charles VI, sous lesquels on éleva l'enceinte qui, du côté oriental, traversoit une petite portion de ce quartier[1], sont mémorables par les grands événements qui se passèrent alors dans Paris.

Pour bien faire comprendre ces événements, il est nécessaire que nous revenions encore sur les premiers temps de la monarchie, et que nous ajoutions quelques traits au tableau que nous avons déjà tracé de la situation politique des premiers Capétiens.

Nous avons fait voir, dans le volume précédent, quel fut en France le gouvernement monarchique sous les deux premières races, où il continua de demeurer tel que les barbares du Nord l'avoient apporté du sein de leurs forêts; et le miracle de son existence, au milieu de tant de causes de destruction dont il étoit comme assailli de toutes parts, n'a pu être expliqué que par l'influence toujours croissante de la religion chrétienne, seul principe d'unité qui pût maintenir entre elles tant de parties incohérentes d'un tout aussi mal constitué. Nous avons en même temps montré que ces deux races de rois tombèrent l'une après l'autre par des causes absolument semblables, par la foiblesse et la lâcheté de leurs derniers princes; le courage et la force étant alors la première condition, une condition indispensable pour acquérir un trône et pour le conserver; et l'histoire de la chute des enfants de Charlemagne nous a rappelé, dans toutes ses circonstances essentielles, celle des rois francs, descendants de Clovis[2]. Toutefois si la catastrophe fut la même pour l'une et l'autre famille, les résultats de ces deux grandes infortunes furent bien différents pour l'État. L'heureuse institution des maires du palais, qui substituoit presque toujours, dans l'administration de l'empire, un ministre vigoureux à un prince dégénéré, contribua à sauver la monarchie, au moment où disparoissoit la première race de nos rois; rien alors ne fut changé dans les rapports qui unissoient la nation à son chef politique; et Charlemagne, succédant aux droits des Mérovingiens, régna au même titre que Clovis, avec le même degré de puissance et les mêmes attributions. Il n'en fut pas de même sous sa propre race: tous ces rois qui vinrent après lui, si peu capables de soutenir le trône, au milieu des dangers toujours croissants dont il étoit entouré, étant demeurés entièrement abandonnés à eux-mêmes, les vices d'un système politique si imparfait se développèrent aussitôt avec une effrayante rapidité: la division se mit nécessairement, nous dirions presque naturellement partout; et la société parut rétrograder jusqu'au gouvernement domestique des simples peuplades. Ce fut dans ce danger imminent d'une dissolution entière du corps social, que la puissance spirituelle devint prépondérante dans l'État, toutes les classes de la société s'empressant de s'y soumettre, se réfugiant en quelque sorte sous l'abri de son autorité, par l'instinct de la conservation[3], et par une de ces inspirations secrètes de la Providence qui seule décide du salut et de la perte des nations, et les conduit, par des voies admirables et qui nous sont inconnues, au but que ses décrets leur ont marqué. Que l'Église ait alors sauvé l'État, qu'elle ait empêché cette belle France de devenir un champ de carnage et de destruction, et comme un vaste repaire de soldats farouches, sans cesse armés les uns contre les autres et se faisant une guerre d'extermination, c'est ce qui est palpable en quelque sorte pour tous les bons esprits, pour tous ceux qui considèrent d'un œil attentif les événements de cette époque mémorable, et qui, pour les bien juger, s'affranchissent de toute passion et de tout préjugé.

Il est remarquable que ce fut contre le vœu de la haute noblesse et des vassaux les plus puissants, que la race de Charlemagne monta sur le trône[4], tandis que ce furent ces grands vassaux eux-mêmes qui donnèrent la couronne à Hugues-Capet. C'est qu'au degré d'indépendance où ils étoient parvenus vers la fin de la seconde race, un chef choisi par eux et dans leurs rangs n'avoit rien qui pût le leur rendre redoutable, en même temps qu'il rendoit légitime tout ce qu'ils avoient usurpé. Nous avons vu que le premier des Capets reçut la couronne de France aux conditions auxquelles il leur avoit plu de la lui donner; qu'entouré de quelques stériles marques d'honneurs, il vécut presque isolé dans sa petite souveraineté, au milieu de cette agrégation de petits souverains, toujours indépendants, souvent en révolte ouverte contre lui; et que ses premiers successeurs demeurèrent comme lui dans cet état de foiblesse et d'obscurité. Comment leurs descendants trouvèrent-ils le moyen d'en sortir? Comment dans cette situation qui sembloit, pour ainsi dire, désespérée, qui les mettoit, en apparence, si fort au-dessous des deux races qui les avoient précédées, parvinrent-ils à une puissance incomparablement plus grande et surtout plus solide et plus durable? C'est ce qu'il convient d'examiner.

Deux causes principales y contribuèrent; et, chose singulière, c'est dans la foiblesse même de ces princes qu'elles prirent naissance et que s'en développèrent les premiers effets. Nous avons déjà indiqué la première: ce fut la cessation du plaid général ou assemblée de la nation[5], qui n'étoit autre chose, sous les deux premières races, qu'une espèce de confédération de la noblesse entière contre la puissance du monarque, que chaque année ses lois et ses décrets faisoient rentrer dans les limites qu'elle lui avoit tracées, dès qu'il avoit fait quelques tentatives pour en sortir. Ces assemblées tombèrent en désuétude, parce que l'intérêt général, qui les avoit établies et maintenues, disparut devant un nombre infini d'intérêts particuliers que le malheur des temps et l'usurpation avoit créés et mis à sa place. Le plaid général qui limitoit la puissance des rois mettoit aussi des bornes à celle des vassaux: les seigneurs cessèrent de s'y rendre, parce qu'il s'y faisoit appellation de leurs justices particulières, dont ils avoient fait, à la fin de la seconde race, des justices souveraines; parce que les lois générales qui s'y faisoient, supposoient, par une conséquence inévitable, une administration générale dont nul autre que le roi ne pouvoit être dépositaire, à laquelle il ne leur convenoit plus de demeurer soumis, que même ils ne vouloient plus absolument reconnoître. Ainsi, par un effet contraire, la puissance extraordinaire et illégale qu'ils s'étoient arrogée, les isolant les uns des autres, contribuoit à les affoiblir: car, dès ce moment, et par des degrés d'abord insensibles, mais dont l'accroissement devint plus rapide, à mesure que tant d'autres circonstances eurent accru la puissance du roi comme seigneur féodal, son plaid particulier prit la place du plaid général, et devint la source de toute législation, comme il l'avoit été de toute justice. Alors tous les vassaux inférieurs, toute la population des villes, tout ce qui ne fut pas sous la dépendance immédiate des grands vassaux, devint dépendant du roi, sous tous les rapports qui constituent la vraie monarchie; et jusqu'à un certain point, les princes de la troisième races surent en profiter.

Voilà ce qui accrut leur puissance. Ce qui la consolida, ce fut l'ordre nouveau de succession qui s'établit dans la famille royale, l'hérédité de la couronne devenant le partage exclusif de l'aîné des fils du roi, ou de tout autre prince qui représentoit cet aîné. Il n'est peut-être pas un seul de nos historiens qui, à l'occasion de cette disposition nouvelle, devenue par la suite loi fondamentale de l'État, n'ait admiré la politique profonde des premiers Capets qui avoient su l'établir. Il falloit admirer la Providence divine qui avoit arrêté que la France deviendroit un grand et puissant royaume et le premier de la chrétienté, et non les vues prévoyantes de ces princes dont la puissance étoit trop bornée et trop précaire pour qu'il leur fût possible de rien arranger dans l'avenir au profit de leurs descendants. Et en effet, qu'étoit-ce que le partage de la succession royale sous les deux premières races, sinon le partage du domaine de la famille, domaine alors immense, et répandu dans toutes les parties du royaume[6]; et comment les comtes de Paris, devenus rois, auroient-ils pu partager leur petit comté, de manière à laisser plusieurs rois après eux? Ils pouvoient encore moins créer pour telles ou telles provinces des rois sans territoire, qui n'y auroient point été reconnus, et que le seigneur suzerain du canton eût sans doute fait citer à sa cour de justice, pour qu'ils eussent à sortir sans délai des terres de sa dépendance. Il n'y eut donc qu'un seul héritier[7], parce qu'il n'y avoit qu'un seul domaine indivisible, et que par conséquent il étoit impossible que la succession fût partagée; et ce qui ne fut que le résultat de quelques circonstances particulières à la troisième race, circonstances que ses premiers rois considérèrent sans doute comme très-défavorables pour eux, devint, dans la suite, la sûreté de cette race, et le gage le plus sûr de sa splendeur et de sa prospérité.