Et ce qui prouve que dans cette désignation de l'aîné de leur fils pour leur succéder au trône, ces princes ne suivirent que la loi de la nécessité et non pas celle que devoit leur tracer une saine politique, c'est qu'au moment même où des circonstances plus heureuses eurent accru le domaine royal (et ce fut à Philippe-Auguste qu'il dut cet accroissement considérable, qui sembloit devoir fixer à jamais les nobles destinées des rois de France) le successeur de ce prince[8] se hâta de partager entre ses enfants les provinces nouvellement conquises au profit de la monarchie, renouvelant ainsi en leur faveur les partages funestes qui avoient amené la ruine des deux premières races; et il est très-probable que s'il ne leur donna pas à tous le titre de roi, c'est que la coutume de l'indivisibilité de la succession au trône avoit déjà pris force de loi; et que d'ailleurs, nous le répétons, les grands vassaux, maîtres absolus chez eux, n'eussent point souffert cette multiplicité de souverains.
Si l'on suit attentivement la marche de ces premiers Capétiens, on n'y voit qu'un dessein assez constamment suivi et qui semble avoir été tout le fond de leur politique: ce fut de chercher dans le peuple un appui contre la noblesse; ce qu'ils firent, comme nous l'avons déjà dit, par le soin qu'ils eurent, en faisant rentrer les communes sous leur juridiction, de leur accorder de nouveaux priviléges[9], surtout par l'importance qu'ils donnèrent aux bourgeois de Paris, qui devoient si étrangement abuser de ces faveurs extraordinaires et de ces concessions imprudentes. Ce fut une faute très-grave, qui eut les plus funestes conséquences pour la monarchie, et d'autant plus funestes qu'en même temps que ces princes mettoient tous leurs soins à élever le peuple et à abaisser les grands, ils combattoient de toutes leurs forces l'influence si naturelle, si légitime et surtout si salutaire de la puissance spirituelle, de cette puissance qui déjà avoit été le salut de la France, qui seule encore pouvoit offrir à la puissance politique un véritable appui. Dans cette situation précaire où il avoit plu aux rois capétiens de se placer, entre des nobles factieux et des plébéiens indociles, il ne paroît pas qu'aucun d'eux, à aucune époque, ait entièrement compris quel immense secours il en pouvoit tirer, et qu'une société chrétienne se trouvoit en contradiction avec elle-même, si la puissance temporelle n'y étoit, même sous certains rapports qui semblent aux esprits vulgaires purement politiques, soumise aux décisions de cette puissance universelle, instituée par Dieu même pour être la règle suprême de la société entière des fidèles, et pour tout ramener sans cesse à sa sublime unité. Saint Louis n'est pas lui-même exempt sur ce sujet de quelques reproches. Mais ce furent surtout les démêlés violents et scandaleux de Philippe-le-Bel avec le pape Boniface VIII, démêlés dans lesquels tous les torts étoient évidemment du côté du monarque françois, qui commencèrent à porter atteinte au respect religieux dont les peuples jusqu'alors avoient été pénétrés pour le vicaire de Jésus-Christ. Le séjour forcé de plusieurs papes en France et le grand schisme d'Occident, plus fatal à la religion que tout le reste, accrurent encore cette disposition fâcheuse, et les premiers symptômes de la dissolution sociale ne tardèrent point à se manifester. Ces considérations si importantes recevront plus tard leur développement: il suffit de les indiquer ici pour bien faire comprendre la suite des événements.
Nous avons expliqué comment les successeurs de Hugues Capet sortirent peu à peu de cet état de foiblesse extrême où le chef de leur race avoit été réduit, quels moyens ils surent employer pour y parvenir, quelles circonstances heureuses les favorisèrent. Les victoires si éclatantes et si décisives de Philippe-Auguste firent une impression profonde sur les grands vassaux, qui, jusqu'alors, ne sembloient point avoir compris eux-mêmes le danger de leur position, ni ce que le pouvoir royal tiroit de force de l'isolement dans lequel chacun d'eux s'étoit placé, ainsi que du caractère nouveau qui lui avoit été donné. Nous avons vu que les plus puissants d'entre eux renouvelèrent leurs confédérations, non plus pour former, comme dans les temps anciens, une assemblée nationale qui pût légalement arrêter les empiétements du monarque sur leurs droits et priviléges, mais pour créer des ligues et machiner des complots contre lui, se faisant ainsi ses ennemis parce qu'ils commençoient à redouter qu'il ne devînt leur maître. Sous la régence de Blanche et sous le règne mémorable de saint Louis, ils furent contenus; et nous avons déjà dit pourquoi, dans ces premiers âges de la monarchie, les princes courageux et d'un grand caractère étoient presque toujours sûrs de triompher dans cette lutte sans cesse renaissante; mais, sous des règnes plus foibles, une faute déjà commise et qui ne pouvoit être réparée, rendit à ces vassaux indociles et orgueilleux tous les avantages qu'ils avoient perdus.
On devine sans doute quelle est cette faute irréparable dont nous voulons parler: le mariage de Louis-le-Jeune avec Éléonore de Guyenne avoit réuni à la couronne deux des plus belles provinces de France; son divorce, plus fatal que vingt défaites, en rendit possesseurs les rois d'Angleterre, et établit dans le sein même de ce beau royaume une puissance rivale de celle de ses propres rois, et revêtue comme elle d'un caractère sacré et inviolable. Les monarques anglois, devenus ainsi vassaux des rois de France, et ne supportant qu'avec impatience le joug d'un vasselage si humiliant pour des têtes couronnées, se firent à l'égard de ceux-ci une politique conforme à leurs nouveaux intérêts, c'est-à-dire que, décidés à secouer ce joug insupportable, et incapables d'y jamais parvenir, s'ils demeuroient livrés à leurs propres forces, ils se firent le point d'appui formidable de tout vassal qui voulut se révolter. La politique de nos princes devoit être, à son tour, de ne point prendre de repos que ces dangereux ennemis ne fussent entièrement chassés de France. Il est probable que Louis VIII et Louis IX eussent pu mettre fin à cette grande entreprise, pendant le long règne de Henri III, s'ils en eussent senti toutes les conséquences: ils ne le firent point, et ce foible règne s'étant prolongé jusque sous celui de Philippe-le-Hardi, la cour de France continua à ne point s'inquiéter.
Édouard Ier, prince actif et valeureux, lui prouva bientôt, sous Philippe-le-Bel, combien elle avoit eu tort de se tranquilliser sur un semblable voisinage: une lutte opiniâtre et continuelle s'engagea entre ces deux rois, lutte dans laquelle le monarque anglais, trouvant sans cesse de nouvelles ressources dans l'esprit de révolte et de mutinerie des grands vassaux, souvent même des petits, causa souvent de très-grands embarras à son seigneur suzerain, et ne cessant de troubler la France, montra à ses successeurs la route qu'il leur falloit suivre pour obtenir des succès plus décisifs, y étendre et y consolider de plus en plus leurs établissements. Cependant les rois de France, qui ne possédoient encore ni assez de sujets immédiats ni des revenus assez considérables pour se soutenir uniquement avec leurs propres forces contre un ennemi qui ne leur faisoit la guerre qu'en leur suscitant mille autres ennemis, appeloient à leur secours les peuples à peine affranchis, ajoutoient sans cesse aux priviléges des villes et des communes pour prix des levées d'hommes et des subsides extraordinaires qu'ils leur demandoient, et par ces concessions impolitiques, mais que les fautes précédentes rendoient peut-être nécessaires, créoient ainsi dans l'État une corporation nouvelle plus difficile à gouverner, plus portée à la mutinerie et à l'insolence que cette noblesse altière dont ils eurent sans doute souvent à se plaindre, mais qui seule cependant leur fournissoit encore de sûrs auxiliaires et des armées capables de tenir tête à l'ennemi. Ainsi se forma, de cette complication d'imprudences et de malheurs, le troisième ordre de l'État: ce fut Philippe-le-Bel lui-même qui le premier appela les députés des communes à délibérer avec le clergé et la noblesse sur les affaires du royaume, et donna à ce tiers-ordre une importance politique dont il abusa si étrangement par la suite, ou, pour mieux dire, à l'instant même qu'elle lui eut été accordée. Dès lors il devint difficile de rien obtenir sans assembler les états-généraux que ce prince avoit si malheureusement institués[10]; ils se tinrent le plus souvent à Paris, dont la population étoit plus riche, plus nombreuse, voyoit de plus près la cour, étoit placée au centre des affaires, sur lesquelles, par conséquent, elle pouvoit exercer une plus grande influence. Alors ce fut à remuer principalement cette population que s'attachèrent tous les chefs de factions, au milieu de tant de troubles et de revers de fortune qu'amenoit sans cesse cette position étrange à laquelle la France étoit réduite; et c'est ainsi que l'histoire de cette ville fameuse devient, à partir de cette époque, l'histoire même de la monarchie.
Édouard Ier eût poussé plus loin ses avantages, si, heureusement pour la France, il n'eût trouvé, dans son propre pays, des embarras qui arrêtèrent le cours de ses projets ambitieux. Sous son foible successeur Édouard II, les monarques françois reprirent leur ascendant; et les règnes de Louis-le-Hutin, de Philippe-le-Long et de Charles-le-Bel furent moins agités. Mais un grand prince monta sur le trône d'Angleterre; et la cause du mal n'étant point détruite, le caractère de ce nouvel ennemi, et des circonstances encore plus fâcheuses en aggravèrent bientôt les effets.
Et d'abord la première démarche hostile que fit Édouard III, dont le règne mémorable préparoit tant de malheurs à la France, fut de disputer la possession de ce royaume à Philippe de Valois, renouvelant à l'occasion de l'avénement de ce prince les querelles qui s'étoient élevées entre Jeanne, fille de Louis-le-Hutin, et Philippe-le-Long. Pour succéder à Charles-le-Bel, il appuyoit son droit sur ce que sa mère Isabelle étoit fille de Philippe-le-Bel, dont, par conséquent, il étoit le petit-fils, et plus proche parent que Philippe-de-Valois, neveu de ce monarque; d'un autre côté, on revendiquoit aussi la couronne pour Blanche, fille unique du feu roi, et née après la mort de son père. Mais la même loi[11] qui avoit donné l'exclusion à Jeanne fit rejeter Blanche; et les prétentions d'Édouard, qui ne présentoit d'autres titres à cet héritage que ceux que lui donnoit la ligne féminine, ne semblèrent pas plus légitimes aux barons assemblés. Forcé de céder, et reconnoissant peut-être au fond de l'âme combien étoient futiles ces titres sur lesquels se fondoit sa demande, le roi d'Angleterre n'en feignit pas moins de grands ressentiments comme si on l'eût dépouillé d'un bien qui lui appartenoit légitimement, et fit de cette injustice prétendue le principal prétexte de la guerre acharnée qu'il ne cessa de faire à Philippe, s'alliant à tous ses ennemis, se déclarant contre lui l'auxiliaire des rebelles et le protecteur des traîtres.
À l'époque où ces ressentiments, vrais ou faux, excitoient contre le successeur de Charles-le-Bel un ennemi si actif et si puissant, et sembloient donner une animosité nouvelle à la vieille haine de l'Angleterre contre la France, si nous examinons la situation de ce prince à l'égard des autres grands vassaux, nous la voyons également entourée de périls et d'inimitiés.
Le comté d'Artois avoit été séparé de la couronne avant l'existence de la loi salutaire qui changeoit en simples apanages les portions du domaine de la couronne que nos rois avoient jusqu'alors si imprudemment accordées en toute propriété à leurs fils cadets. Ce grand fief étant devenu vacant par la mort de Robert II, Philippe-le-Bel, fondé sur ce que la représentation n'y avoit pas lieu, l'avoit adjugé, en 1302, à Mahaud, fille de ce prince, par préférence à Robert III, qui n'étoit que son petit-fils, et neveu de l'héritière. Robert ayant appelé de ce jugement sous Philippe-le-Long, et essayé même de soutenir son droit par la force des armes, un nouvel arrêt confirma Mahaud dans la possession du comté-pairie d'Artois, et Robert, contraint une seconde fois de s'y soumettre, resta tranquille pendant les règnes assez courts de ce prince et de Charles-le-Bel son successeur.
Mais sous celui de Philippe de Valois, dont il étoit beau-frère, et à qui il avoit rendu des services assez importants, Robert crut pouvoir faire revivre ses prétentions, et attaqua, pour la troisième fois, le jugement rendu en faveur de Mahaud. Il le pouvoit, sans doute, et sans mériter aucun blâme, au risque de se voir condamné pour la quatrième fois; mais pour faire réussir une mauvaise cause dont lui-même désespéroit, il employa des moyens frauduleux, indignes d'un prince, et déshonorants pour tout homme, quel qu'il pût être[12]. Cette basse et criminelle intrigue fut découverte, et la condamnation de ce prince est célèbre par toutes les formalités qui y furent observées, et qui nous ont conservé la manière dont on procédoit à l'égard des pairs de France dans les causes criminelles. Banni du royaume, le comte d'Artois va chercher un asile en Angleterre, où Édouard le reçoit à bras ouverts, l'admet dans tous ses conseils et ce dangereux esprit, qui ne respiroit que la vengeance, n'a plus d'autre pensée que d'exciter à la guerre contre son propre pays un prince ardent et ambitieux qui n'y étoit déjà que trop disposé. En même temps qu'il le détermine à entrer en France, il l'aide à pratiquer dans plusieurs provinces des intelligences qui devoient assurer le succès de son invasion. Édouard se fait donc le chef secret de tous les seigneurs mécontents. Il pousse à la révolte les Flamands, toujours prêts à se révolter, et commence les hostilités. Elles n'ont toutefois rien de décisif; la ligue se dissout, et une trève d'un an qu'il obtient de son ennemi trop facile, lui donne le temps de mieux prendre ses mesures.