[59]: Après l'avoir ainsi désigné, il est presque inutile de nommer Voltaire: «Mais, dit-il,
«Mais ce que l'avenir aura peine à comprendre,
Ce que vous-même encore à peine vous croirez,
Ces monstres furieux, de carnage altérés,
Excités par la voix des prêtres sanguinaires,
Invoquoient le Seigneur en égorgeant leurs frères;
Et le bras tout souillé du sang des innocents,
Osoient offrir à Dieu cet exécrable encens.»
C'est ainsi qu'il a osé travestir l'histoire d'un bout à l'autre de sa Henriade, que quelques-uns n'ont pas honte d'appeler encore un poëme national; et que l'université, avec son bon sens accoutumé, met encore, chaque année, au nombre des livres qu'elle consacre spécialement à l'instruction de la jeunesse. Or il est vrai de dire qu'il en est peu qui contiennent plus de mensonges et de calomnies, plus d'insinuations perfides, plus de maximes dangereuses, et dont la lecture dût être plus sévèrement défendue aux jeunes gens.
C'est avec la même bonne foi historique, la même probité philosophique et littéraire, qu'aux premiers jours de la révolution, un autre poète, depuis conventionnel et régicide[59-A], eut le courage d'introduire dans une tragédie de sa façon, intitulée Charles IX, le cardinal de Lorraine bénissant les poignards destinés au massacre de la Saint-Barthélemi. Or l'histoire de ces temps-là n'étoit pas moins connue en 1789 qu'elle ne l'est aujourd'hui; et personne ne pouvoit ignorer que le cardinal de Lorraine étoit alors à Rome, et renfermé dans le conclave.
[59-A]: Marie-Joseph Chénier.
[60]: Il envoya M. de Schomberg vers les princes protestants d'Allemagne pour faire un traité d'alliance avec eux, et continua en apparence plus vivement que jamais, la négociation déjà entamée pour le mariage d'Élisabeth reine d'Angleterre avec son frère le duc d'Anjou. L'adroite princesse s'en soucioit encore moins que le roi, et feignoit néanmoins d'écouter les propositions qu'on lui faisoit à ce sujet, n'ayant point de plus grand intérêt que de brouiller la France avec l'Espagne.
[61]: Il lui accorda cinquante gentilshommes pour sa garde; lui rendit ses charges; le fit entrer au conseil; lui fit don de cent mille livres pour son mariage avec la comtesse d'Entremont; lui accorda pendant une année le revenu des bénéfices de son frère le cardinal de Châtillon, qui venoit de mourir en Angleterre. (Mém. de la reine Marguerite.)
[62]: «L'amiral, dit Bellièvre, menaçoit à tout propos le roi et la reine d'une nouvelle guerre civile, pour peu que Sa Majesté se rendit difficile à lui accorder ses demandes, tout injustes et déraisonnables qu'elles fussent; lorsque le roi ne voulut à son appétit rompre la paix au roi d'Espagne, pour lui faire la guerre en Flandre, il n'eut point de honte de lui dire en plein conseil, et avec une incroyable arrogance, que si Sa Majesté ne vouloit consentir à faire la guerre en Flandre, elle se pouvoit assurer de l'avoir bientôt en France entre ses sujets. Il n'y a pas deux mois que se ressouvenant Sa Majesté d'une telle arrogance disoit à aucuns siens serviteurs entre lesquels j'étois, que, quand il se voyoit ainsi menacé, les cheveux lui dressoient sur la tête.» (Harang. de Bellièv.) Les huguenots, dit Tavannes, ne peuvent oublier le mot qui leur coûta si cher le 24 août 1572: «Faites la guerre aux Espagnols, Sire, ou nous serons contraints de vous la faire.» (Mém., p. 407.)
[63]: Nous empruntons sur ce fait une autorité qui ne peut sembler suspecte, c'est celle de Voltaire. «Il n'est pas vrai, dit-il, comme le prétend Mézerai, qu'on n'ouvrit point le cerveau de la reine de Navarre. Elle avoit recommandé expressément qu'on visitât avec exactitude cette partie après sa mort. Elle avoit été tourmentée toute sa vie de grandes douleurs de tête, accompagnées de démangeaisons, et avoit ordonné qu'on cherchât soigneusement la cause de ce mal, afin qu'on pût le guérir dans ses enfants, s'ils en étoient atteints. La Chronologie novennaire rapporte formellement que Caillard, son médecin, et Desnœuds, son chirurgien, disséquèrent son cerveau qu'ils trouvèrent très-sain; qu'ils aperçurent seulement de petites bulles d'eau, logées entre le crâne et la pellicule qui enveloppe le cerveau, ce qu'ils jugèrent être la cause des maux de tête dont la reine s'étoit plainte; ils attestèrent d'ailleurs qu'elle étoit morte d'un abcès dans la poitrine. Il est à remarquer que ceux qui l'ouvrirent étoient huguenots, et qu'apparemment ils auroient parlé de poison, s'ils y avoient trouvé quelque vraisemblance. On peut me répondre qu'ils furent gagnés par la cour; mais Desnœuds, chirurgien de Jeanne d'Albret, huguenot passionné, écrivit depuis des libelles contre la cour, ce qu'il n'eût pas fait, s'il se fût vendu à elle; et, dans ses libelles, il ne dit point que Jeanne d'Albret ait été empoisonnée. De plus, il n'est pas croyable qu'une femme aussi habile que Catherine de Médicis eût chargé d'une pareille commission un misérable parfumeur qui avoit, dit-on, l'insolence de s'en vanter.» (Notes de la Henriade, Ch. II.).
[64]: Ces paroles, que nous citons ici du duc d'Anjou, sont tirées du récit que ce prince fit lui-même à son médecin Miron, de tout ce qui avoit précédé et préparé l'exécution de la Saint-Barthélemi. Il traversoit alors l'Allemagne, où beaucoup de calvinistes françois s'étoient réfugiés après le massacre; ils le poursuivoient à son passage de leurs imprécations; leurs cris furieux lui causoient un trouble qu'il n'avoit point encore éprouvé; et ce fut dans une nuit où les impressions pénibles qu'il en ressentoit l'empêchoient de fermer l'œil, qu'il appela auprès de lui cet homme, que Catherine lui avoit donné, en qui il avoit toute confiance et qui la méritoit. «Je vous fais venir ici, lui dit-il, pour vous faire part de mes inquiétudes et agitations de cette nuit, qui ont troublé mon repos, en repensant à l'exécution de la Saint-Barthélemi, dont possible vous n'avez jamais su la vérité, telle que présentement je veux vous la dire.» Ce récit, auquel nous empruntons un grand nombre de détails précieux, a tous les caractères de la vérité: le prince n'avoit aucun intérêt à tromper Miron; et il n'y raconte rien qui ne soit à son désavantage, puisqu'il s'y déclare le complice, et pour ainsi dire le premier auteur de l'assassinat de l'amiral et de tout ce qui le suivit.