[75]: Sur ce point, les mémoires du temps offrent en effet de nombreuses variantes. Selon d'Aubigné, il étoit à genoux, appuyé contre son lit, quand les assassins entrèrent; selon M. de Thou, il étoit debout derrière la porte; un autre veut qu'il fût assis dans son fauteuil en robe de chambre, attendant tranquillement le coup de la mort; le P. Daniel le suppose dans son lit, d'où il lui fait parler à La Besme avec beaucoup de noblesse et de douceur[75-A].
[75-A]: Voici ce petit discours qui, dans une telle situation, semble bien invraisemblable. «Jeune homme, tu devrois respecter mes cheveux blancs, mais fais ce que tu voudras, tu ne m'abrégeras la vie que de fort peu de jours.»
[76]: On nomme, parmi ces victimes, Téligni, gendre de l'amiral, Guerchi, lieutenant de sa compagnie de gendarmes, Rouvrai, le marquis de Renel, La Force, Soubise, La Châtaigneraie, Piles, Pontbreton, Pluviaut, Lavardin, Baudiné, Pardaillan, Berni, Francour, Crussol, Lévi, etc. Le roi, qui aimoit le comte de La Rochefoucauld, avoit ordonné qu'on le sauvât, mais, lorsque l'ordre arriva, il avoit déjà été tué. Quelques-uns prétendent que la veille ce prince avoit voulu le retenir au Louvre pour l'arracher au péril dont il étoit menacé; que, n'ayant pu y réussir, il le laissa aller bien qu'à regret, mais n'osant trop insister, de peur de laisser deviner son secret.
[77]: La reine Marguerite avoit quitté sa mère assez tard, et quelques paroles que lui avoit dites sa sœur, la duchesse de Lorraine, l'avoient jetée dans d'affreux pressentiments. «Soudain je fus en mon cabinet, dit-elle, je me mis à prier Dieu qu'il lui plût de me prendre en sa protection, et qu'il me gardât, sans savoir de quoi ni de qui. Sur cela, le roi mon mari, qui s'étoit mis au lit, me manda que je m'en allasse coucher, ce que je fis, et trouvai son lit entouré de trente ou quarante huguenots que je ne connoissois pas encore: car il y avoit fort peu de temps que j'étois mariée. Toute la nuit ils ne firent que parler de l'accident qui étoit advenu à M. l'amiral, se résolvant, dès qu'il seroit jour, de demander justice au roi de M. de Guise, et que si on ne la leur faisoit, ils se la feroient eux-mêmes..... La nuit se passa de cette façon sans fermer l'œil. Au point du jour, le roi mon mari dit qu'il vouloit aller jouer à la paulme, attendant que le roi Charles fût éveillé, se résolvant soudain de lui demander justice. Il sort de ma chambre et tous ces gentilshommes aussi. Moi, voyant qu'il étoit jour, vaincue du sommeil, je dis à ma nourrice qu'elle fermât la porte pour pouvoir dormir à mon aise. Une heure après, comme j'étois le plus endormie, voici un homme frappant des pieds et des mains à ma porte, et criant: Navarre! Navarre! Ma nourrice pensant que ce fut le roi mon mari, court vitement à la porte. Ce fut un gentilhomme nommé M. de Téjan, qui avoit un coup d'épée dans le coude et un coup de hallebarde dans le bras, et étoit encore poursuivi de quatre archers qui entrèrent tous après lui dans ma chambre. Lui se voulant garantir se jeta dans mon lit. Moi, sentant ces hommes qui me tenoient, je me jette à la ruelle, et lui après moi, me tenant toujours à travers du corps. Je ne connoissois point cet homme, et ne savois s'il venoit là pour m'offenser, ou si les archers en vouloient à lui ou à moi. Nous criions tous deux, et étions aussi effrayés l'un que l'autre. Enfin Dieu voulut que M. de Nançay, capitaine des gardes y vînt, qui me trouvant en cet état-là, encore qu'il y eût de la compassion, ne put se tenir de rire, et se courrouça fort aux archers de cette indiscrétion, les fit sortir, et me donna la vie de ce pauvre homme, qui me tenoit, lequel je fis coucher et panser dans mon cabinet, jusques à tant qu'il fût du tout guéri. En changeant de chemise, parce qu'il m'avoit toute couverte de sang, M. de Nançay me conta ce qui se passoit, et m'assura que le roi mon mari étoit dans la chambre du roi et qu'il n'auroit nul mal; et me faisant jeter un manteau de nuit sur moi, il m'emmena dans la chambre de ma sœur madame de Lorraine, où j'arrivai plus morte que vive, et entrant dans l'antichambre de laquelle les portes étoient toutes ouvertes, un gentilhomme nommé Bourse, se sauvant des archers qui le poursuivoient, fut percé d'un coup de hallebarde à trois pas de moi. Je tombai de l'autre côté presque évanouie entre les bras de M. de Nançay, et je pensois que ce coup nous eût percés tous deux. Et, étant un peu remise, j'entrai en la petite chambre où couchoit ma sœur. Comme j'étois là, M. de Miossans, premier gentilhomme du roi mon mari, et Armagnac, son premier valet de chambre, m'y vinrent trouver pour me prier de leur sauver la vie. Je m'allai jeter à genoux devant le roi et la reine ma mère pour les leur demander; ce qu'enfin ils m'accordèrent.»
[78]: On fit courir parmi eux le bruit que les huguenots avoient conspiré contre le roi et ses frères, contre la reine et même contre le roi de Navarre. Le Martyrographe des protestants rapporte lui-même que les meurtriers disoient aux passants en leur montrant les corps morts: «Ce sont eux qui ont voulu nous forcer, afin de tuer le roi.» (Hist. des mart. persec. et mis à mort pour la vérité de l'Évang., etc., p. 713, 1582.)
[79]: Entre autres un maître des requêtes nommé Guillaume Bertrand de Villemont, et Jean Rouillard, chanoine de Notre-Dame, conseiller au parlement.
[80]: Hist. de France, p. 67, 1581.
[81]: D'Aubigné, qui a mis tant d'exagération dans le récit de cette affreuse catastrophe, et fait une espèce de roman d'un événement qui n'avoit pas besoin d'ornements mensongers pour être pathétique, d'Aubigné, le plus discrédité des historiens protestants, par son extrême partialité, ne parle qu'à peine de cette carabine de Charles IX, et comme d'un conte populaire auquel il ne croyoit point. M. de Thou n'en dit rien; et sans doute il n'y a pas dans son silence quelque intention de ménager Charles IX, qu'il appelle un enragé. Si le fait étoit vrai, le duc d'Anjou n'auroit pas manqué d'en faire mention dans son récit; puisque c'étoit un moyen de faire retomber sur le roi tout l'odieux d'un massacre dont on l'accusoit lui particulièrement d'être l'auteur; d'ailleurs on a justement observé que la rivière étoit moins couverte en cet endroit de fuyards que de Suisses qui passoient l'eau pour aller achever cette affreuse besogne dans le faubourg Saint-Germain: ainsi le roi auroit tiré sur ses propres troupes, au lieu de tirer sur ceux qu'il appeloit ses ennemis; enfin Brantôme, qui nous avertit qu'alors il n'étoit point à Paris, et que sur tout ce qui s'est passé dans cette nuit fatale, il ne parle que d'après les bruits qu'il a pu recueillir, a soin d'infirmer lui-même son témoignage sur le fait de cette carabine, en nous disant qu'elle ne pouvoit pas porter si loin. (Élog. de Cather. de Médic.)
[82]: La Popelinière, liv. 29, p. 67.
[83]: C'est encore sur l'autorité de Brantôme que plusieurs historiens nous représentent Charles IX se rendant en grande pompe à Montfaucon pour y repaître ses yeux de cet horrible spectacle. Cependant les détails mêmes dont on accompagne le récit de cette odieuse promenade, lui ôtent toute apparence de vérité. En effet, on dit que quelques personnes de sa suite s'étant bouché le nez, à cause de l'odeur infecte qu'exhaloit le cadavre, il les en railla, en leur disant que le corps d'un ennemi sent toujours bon. Or il ne paroît pas vraisemblable que le lendemain même de la mort de l'amiral, son corps fût parvenu à un tel degré de putréfaction, qu'au milieu d'une plaine, l'air environnant pût en être infecté; et du reste ce mot est trop visiblement imité du mot atroce de Vitellius sur le champ de bataille de Bédriac, pour ne pas paroître arrangé. Le plagiat est évident; et les calvinistes n'étoient pas assez scrupuleux pour ne pas faire d'un tel mot, en une telle occasion, et à l'égard d'un prince qu'ils avoient en horreur, une application qu'ils croyoient heureuse.