[84]: Ceci n'est point une simple conjecture que nous hasardons témérairement: nous en trouvons la preuve dans la lettre que le roi écrivit quelques semaines après à M. de Schomberg, son ambassadeur auprès des princes d'Allemagne, lettre qui prouve d'ailleurs à quel point l'amiral lui étoit devenu odieux: «Il avoit plus de puissance, dit ce prince, et étoit mieux obéi de ceux de la nouvelle religion, que je n'étois, ayant moyen par la grande autorité usurpée sur eux, de me les soulever, et de leur faire prendre les armes contre moi, toutes et quantes fois que bon lui sembleroit; ainsi que plusieurs fois il l'a assez montré... de sorte que s'étant arrogé une telle puissance sur mesdits sujets, je ne me pouvois dire roi absolu, mais commandant seulement une des parts de mon royaume. Donc, s'il a plu à Dieu de m'en délivrer, j'ai bien occasion de l'en louer, et bénir le juste châtiment qu'il a fait dudit amiral et de ses complices. Il ne m'a pas été possible de le supporter plus longuement; et je me suis résolu de laisser tirer le cours d'une justice, à la vérité EXTRAORDINAIRE, et autre que je n'aurois voulu, mais telle qu'en semblable personne il étoit nécessaire de la faire.» (Mém. de Villeroy, t. 4.)

[85]: Aux témoignages si frappants, si décisifs que nous avons déjà cités, il faut joindre ceux de Tavannes, de Brantôme, de Matthieu, et même du protestant La Popelinière. M. de Thou lui-même n'ose adopter la fable monstrueuse et dépourvue de toute vraisemblance qui fait considérer ce massacre comme un projet concerté au voyage de Bayonne. Tout ce qu'il peut faire en faveur d'un parti pour lequel sa partialité est si manifeste, c'est de ne pas entreprendre de la réfuter.

[86]: C'est à l'abbé de Caveyrac, si effrontément accusé par Voltaire d'avoir fait l'apologie de la Saint-Barthélemi (ce que tant d'autres ont répété après lui, ou sottement, ou malignement, et la plupart sans l'avoir lu), que nous devons sur cette circonstance les recherches les plus exactes et les plus curieuses. Il prouve jusqu'à l'évidence: 1o qu'il y eut deux messages différents, envoyés, à très-peu de distance l'un de l'autre, aux gouverneurs des provinces; le premier immédiatement après la blessure de l'amiral, Charles IX étant encore dans l'erreur sur les véritables auteurs de cet assassinat, et craignant, avec juste raison, qu'il n'excitât la fureur des huguenots contre les catholiques, partout où ceux-ci se trouveroient les plus foibles: dans ce message, il leur rendoit compte de l'événement, et déclaroit que son intention étoit qu'il en fût fait bonne, briève et rigoureuse justice. Dans le second message, parti dans la journée du 24, et toujours avec cette même intention de prévenir les vengeances que les partis pouvoient exercer les uns contre les autres, et surtout de protéger les catholiques dans les villes où les huguenots étoient les plus forts, le roi apprenoit à ces mêmes gouverneurs ce qui s'étoit passé depuis le premier événement; et, le rejetant sur l'ancienne inimitié des deux maisons de Guise et de Châtillon, les exhortoit à prendre toutes mesures nécessaires pour que semblables scènes n'arrivassent point dans leurs gouvernements. 2o. L'abbé de Caveyrac prouve ensuite qu'il n'existe contre l'authenticité de ces deux messages, confirmée par la conduite de tous ces gouverneurs, que deux pièces, la lettre du vicomte d'Ortes, commandant de Bayonne, et celle de la reine à Strozzi, pièces dont il démontre sans réplique l'invraisemblance et la fausseté. 3o. Ce sont les actes mêmes des prétendus martyrs protestants qui lui fournissent la preuve, que les massacres qui eurent lieu dans plusieurs villes et après la nouvelle reçue de celui de Paris, n'eurent d'autre cause que cette haine violente et ces désirs de vengeance dont les catholiques étoient animés contre les protestants pour tant de maux qu'ils en avoient soufferts; à quoi il faut ajouter cette espèce d'anarchie qu'avoit produite une guerre civile si longue et si acharnée, qui faisoit que, dans tout ce qui avoit rapport à ces funestes ressentiments, la voix des chefs n'étoit plus écoutée; assertion que cet écrivain fortifie en faisant voir que ce fut principalement dans les villes qui avoient été le plus maltraitées par les calvinistes que se commirent les meurtres, et surtout en rapportant les dates de ces diverses exécutions, dates si différentes entre elles, qu'elles détruisent jusqu'au moindre soupçon d'un dessein concerté d'avance[86-A]. (Dissert. sur la Saint-Barthélemi, p. XXI et seqq.)

Aux preuves apportées par l'abbé de Caveyrac, il faut joindre un document d'autant plus précieux, que le temps ne nous a conservé qu'un très-petit nombre de monuments de ce genre[86-B]; c'est une de ces lettres de Charles IX, écrites aux gouverneurs de province; elle est adressée à M. de Joyeuse, alors gouverneur général du Languedoc. Dans cette lettre, que nous croyons devoir rapporter tout entière, le roi rappelle celle qu'il a écrite deux jours auparavant à ce même seigneur au sujet de la blessure de l'amiral; et s'il n'y dit pas la vérité sur tous les points, il en manifeste du moins qu'en l'écrivant, son intention est d'arrêter l'effusion du sang.

«M. de Joyeuse, vous avez entendu ce que je vous écrivis avant-hier de la blessure de l'amiral, et que j'étois après à faire tout ce qui m'étoit possible pour la vérification du fait et châtiment des coupables, à quoi il ne s'est rien oublié. Depuis il est advenu que ceux de la maison de Guise, et les autres seigneurs et gentilshommes qui leur adhèrent, et n'ont pas petite part en cette ville, comme chacun sait, ayant su certainement que les amis dudit amiral vouloient poursuivre sur eux la vengeance de cette blessure pour les soupçonner, à cette cause et occasion se sont si fort émus cette nuit passée, qu'entre les uns et les autres a été passée une grande et lamentable sédition, ayant été forcé le corps de garde qui avoit été ordonné à l'entour de la maison dudit amiral, lui tué avec quelques gentilshommes, comme il a été aussi massacré d'autres en plusieurs endroits de la ville. Ce qui a été mené avec une telle furie, qu'il n'a été possible d'y mettre le remède tel qu'on eût pu désirer, ayant eu assez à faire à employer mes gardes et autres forces pour me tenir le plus fort en ce château du Louvre, pour après faire donner ordre par toute la ville à l'apaisement de la sédition, qui est à cette heure amortie, grâce à Dieu: étant advenue par la querelle particulière qui est, de long-temps y a, entre ces deux maisons: de laquelle ayant toujours prévu qu'il succéderoit quelque mauvais effet, j'avois fait ci-devant tout ce qui m'étoit possible pour l'apaiser, ainsi que chacun sait: n'y ayant en ceci rien de la rompure de l'édit de pacification, lequel je veux être entretenu autant que jamais. Et d'autant qu'il est grandement à craindre que telle exécution ne soulève mes sujets les uns contre les autres, et ne se fassent de grands massacres par les villes de mon royaume, en quoi j'aurois un merveilleux regret, je vous prie faire publier et entendre par tous les lieux et endroits de votre gouvernement, que chacun ait à demeurer en repos et se contenir en sa maison, ne prendre les armes, ni s'offenser les uns contre les autres, sur peine de la vie; et faisant garder et soigneusement observer mon édit de pacification: à ces fins, et pour faire punir les contrevenants, et courir sur ceux qui se voudroient émouvoir et contrevenir à ma volonté, vous pouvez, tant de vos amis de mes ordonnances, qu'autres, qui avertissant les capitaines et gouverneurs des villes et châteaux de votre gouvernement, prendre garde à la conservation et sûreté de leurs places, de telle sorte qu'il n'en advienne faute, m'avertissant au plus tôt de l'ordre que vous y aurez donné, et comme toutes choses se passeront en l'étendue de votre gouvernement. Puisse le Créateur vous avoir, M. de Joyeuse, en sa sainte et digne garde. Écrit à Paris, le XXIV août M. V. LXXII. Signé Charles, et au-dessous, Fizier[86-C]

[86-A]: Le massacre se fit à Meaux le lundi 25 août, à la Charité le 26, à Orléans le 27, à Saumur et à Angers le 29, à Lyon le 30, à Troyes le 3 septembre, à Bourges le 11 de ce même mois, à Rouen le 17, à Romans le 30, à Toulouse le 23, à Bordeaux le 3 octobre.

[86-B]: On en trouve deux à peu près pareilles dans les Mém. de l'état de la France, l'une à M. Chabot, gouverneur de Bourgogne, l'autre à Montpezat, sénéchal de Poitou.

[86-C]: Au dos est écrit: à M. de Joyeuse, cheval. de mon ordre, cons. en mon conseil privé, capitaine de 50 lances, et mon lieut.-gén. en Languedoc.—(Cette lettre est extraite des registres du présidial de Nîmes.)

[87]: Rien de plus difficile que de déterminer le nombre des personnes qui ont péri, tant le jour de la Saint-Barthélemi, que par suite de ce funeste événement. Il est très-probable que sur ce point aucun historien n'a dit vrai, puisqu'il n'en est pas deux qui s'accordent ensemble dans leurs calculs. Péréfixe dit cent mille; Sully soixante-dix mille; de Thou trente mille ou même un peu moins; La Popelinière plus de vingt mille; le Martyrologe des calvinistes quinze mille; Paprie-Masson près de dix mille.

Auquel s'arrêter de ces calculs si différents entre eux? Chacun de ces historiens affirme sans apporter de preuves. Cependant, parmi eux, le Martyrographe des protestants semble mériter plus d'attention; le but du livre in-folio qu'il a écrit étoit de recueillir les noms, et de conserver la mémoire de tous ceux qui avoient péri pour la cause du pur Évangile: on doit croire qu'il y a mis tous ses soins; il a dû recevoir de toutes parts des documents; et le zèle des uns, la vanité des autres, tous les intérêts communs et particuliers ont dû se réunir pour lui fournir les matériaux les plus nombreux et les plus exacts. Il avoit lui-même le plus grand intérêt à ne rien omettre; et nous pouvons lui supposer quelque propension à exagérer, plutôt qu'à rester au-dessous du vrai. On remarque donc que, parlant en général du nombre des victimes, il le porte à trente mille; entrant ensuite dans un plus grand détail, il n'en trouve que quinze mille cent trente-huit; enfin, quand il faut en venir à les désigner par leurs noms, le dirons-nous? il n'en peut nommer que sept cent quatre-vingt-six. Ce tableau est curieux et mérite d'être mis sous les yeux de nos lecteurs.