Nombre des calvinistes qui ont péri à la Saint-Barthélemi, extrait du Martyrologe des calvinistes, imprimé en 1582.

NOMS
des villes
où ils ont été tués.
NOMBRE DE CEUX
qui ne sont que désignés.qui sont nommés.
En bloc.En détail.
À Paris10000468152
À Meaux225 30
À Troyes37 37
À Orléans1850 156
À Bourges23 23
À la Charité20 10
À Lyon1800 144
À Saumur et Angers26 8
À Romans7 7
À Rouen600 212
À Toulouse306»
À Bordeaux274 7
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15138 786

Que l'on compare maintenant ce tableau à ce que dit l'ouvrage dont il est extrait; on y trouvera des contradictions qui vont jusqu'à l'absurde. L'auteur suppose en gros dix mille victimes à Paris; au détail il n'en compte plus que quatre cent soixante-huit, et, pour compléter ce nombre, il faut qu'il recueille tous les meurtres commis à la croix du Trahoir, dans la rue Bétizy, où demeuroit l'amiral, aux prisons, dans les maisons du pont Notre-Dame, et généralement dans presque tous les quartiers où s'étendoit le massacre; puis, de tous ces infortunés, il n'en peut nommer que cent cinquante-deux. De cette différence énorme et que rien ne peut expliquer, on a justement conclu qu'il s'étoit trompé d'un zéro dans ses évaluations, et qu'il falloit réduire à 1000 au lieu de 10000 le nombre des mis à mort à Paris, ce qui s'accorde avec le calcul de La Popelinière.

Cette opinion, la seule qui soit vraisemblable, se trouve fortifiée par un compte de l'Hôtel-de-Ville, lequel nous apprend que les prévôts des marchands et échevins avoient fait enterrer les cadavres aux environs de Saint-Cloud, Auteuil et Chaillot, au nombre de onze cents. Or le Martyrologe nous apprend que «les charrettes chargées de corps morts de damoiselles, femmes, filles, hommes et enfants, étoient menées et déchargées à la rivière.» Ces cadavres s'arrêtèrent, partie à une petite île qui étoit alors vis-à-vis le Louvre, partie à celle que l'on nomme aujourd'hui l'île des Cygnes; ce qui mit dans la nécessité de les retirer de l'eau et de les enterrer, pour éviter l'infection qui pouvoit en résulter. Le même écrivain, d'accord avec ce compte, nous apprend qu'on y commit huit fossoyeurs qui y travaillèrent pendant huit jours[87-A]. «Il n'est presque pas possible, observe très-judicieusement l'abbé de Caveyrac, que huit fossoyeurs aient pu enterrer en huit jours onze cents cadavres; il falloit les tirer de l'eau ou du moins du bas de la rivière; il falloit creuser des fosses un peu profondes pour éviter la corruption; le terrain où elles furent faites est très-ferme, souvent pierreux: comment chacun de ces huit hommes auroit-il donc pu enterrer, pour sa part, cent trente-sept corps en huit jours?» Il est difficile de le concevoir; mais, ce qui est beaucoup plus probable, c'est que ces hommes grossiers étoient plutôt intéressés à augmenter le nombre des morts qu'à le diminuer, parce qu'il en pouvoit résulter pour eux un accroissement de salaire; et si ce compte, qui est authentique, peut être soupçonné, dans ses détails, de quelque infidélité, ce seroit plutôt en plus qu'en moins; et nous trouverons ainsi à peu près mille personnes massacrées à Paris, ainsi que La Popelinière l'a écrit[87-B].

Toutes ces observations critiques sont applicables aux autres villes où l'on massacra les protestants; et si l'on veut s'en faire une règle, et toujours en suivant les évaluations et les désignations précises données par le Martyrographe, on trouvera avec l'abbé de Caveyrac qu'il n'est guère possible, en portant ce compte au plus haut, de trouver plus de deux mille victimes dans la France entière, Paris compris.

[87-A]: Extrait d'un livre des comptes de l'hôtel-de-ville de Paris. «Aux fossoyeurs des Saints-Innocents, vingt livres à eux ordonnées par les prévôts des marchands et échevins par leur mandement du 13 septembre 1572, pour avoir enterré, depuis huit jours, onze cents corps morts, ez environs de Saint-Cloud, Auteuil et Challuau.» Nota. Il y avoit eu un pareil mandement du 9 septembre, pour quinze livres données à compte aux mêmes fossoyeurs.

[87-B]: De Thou qui en compte deux mille, n'osant pas sans doute aller au delà du double de ce que La Popelinière avoit écrit trente ans après lui, imagine, pour rendre la chose plus croyable, l'anecdote d'un certain Crucé, homme à figure patibulaire, qu'il dit «avoir vu bien des fois se vanter en montrant insolemment son bras nud, que ce bras avoit égorgé ce jour-là plus de quatre cents personnes.» Il y a sur ce récit deux observations à faire: la première, c'est qu'il est physiquement impossible qu'un homme, dans l'espace de quelques heures, ait pu commettre à lui seul quatre cents meurtres sur des individus qu'il falloit aller massacrer les uns après les autres dans leurs maisons, où les assassins se rendoient nécessairement en troupes, dans lesquelles il falloit chercher ceux qui se cachoient, vaincre les résistances que leur opposoit le désespoir de leurs victimes, etc., etc. La seconde, c'est qu'en supposant même la chose possible, si, sur deux mille, cet homme en eût tué quatre cents pour sa part, il n'auroit laissé presque rien à faire à ses compagnons, qu'il faut supposer alors uniquement chargés de se saisir des gens et de les lui amener pour qu'il les expédiât. Cependant tous les historiens ont répété avec l'exactitude la plus scrupuleuse ce conte plus absurde que ceux de l'Ogre et de la Barbe-Bleue.

[88]: À Orléans, à Valence, à Lyon, à Sainte-Foi et à Nîmes, ils chassèrent l'évêque de son siége, les chanoines de leur église, les religieuses de leurs couvents; s'emparèrent à main armée de la cathédrale, renversèrent les autels, brûlèrent les images, et substituèrent le prêche à la messe.

[89]: Le baron des Adrets commit à lui seul plus de meurtres que n'auroient pu faire plusieurs Saint-Barthélemi. Cet homme atroce, qui baignoit ses enfants dans le sang (Brantôme, Éloge de Montluc), pour les accoutumer à le répandre, couvrit de ruines et inonda de sang le Lyonnois, le Forets, le Vivarais, l'Auvergne, la Provence, le Languedoc.

On sait qu'à Mornas et à Montbrison il forçoit les prisonniers qu'il avoit faits à sauter du haut d'une tour sur les piques de ses soldats; qu'ayant pris Pierrelatte et Bolène, il détruisit ces deux villes et tous leurs habitants, etc. Ce qu'il commit d'horreurs dans ces provinces ne se peut compter; et si les catholiques usèrent quelquefois aussi cruellement de la victoire, les dates de leurs excès prouvent qu'ils ne faisoient que suivre les exemples de leurs ennemis, forcés qu'ils étoient en quelque sorte par ces barbares d'user de représailles. C'est ainsi que Montluc se vengea à Montmarsan de la capitulation si indignement violée par Montgommery à Navarrins, etc., etc.