Ce conseil timide, bien digne de la politique qui avoit amené les choses au point où elles étoient, alloit prévaloir, et le connétable s'y laissoit aller, lorsque l'on apprit que les confédérés n'étoient pas aussi forts qu'on l'avoit cru d'abord. Sur cette assurance, le duc de Nemours, regardé en ce moment comme le chef de la maison de Guise, parce qu'il avoit épousé Anne d'Est, veuve du feu duc, soutint que le parti contraire étoit à la fois moins périlleux et plus digne d'un roi de France; et le cardinal de Lorraine, ainsi que tous ceux qui étoient de ce parti, se rangèrent à son avis. Mais ce fut principalement le colonel Fiffer, commandant des Suisses, qui décida la question. Ayant été admis dans le conseil, il y parla avec tant de force, de bon sens, de zèle pour la personne du roi; il supplia avec tant d'instances le jeune prince de s'abandonner à l'honneur et à la fidélité des braves troupes qu'il commandoit, s'engageant en leur nom à le rendre sain et sauf à Paris, qu'il entraîna tous les esprits, et qu'il fut décidé que l'on hasarderoit la retraite. «Allez faire reposer vos soldats, lui dit la reine; et demain, dès le matin, je confie à leur valeur le salut du roi et de son royaume.»

À minuit, les tambours battirent dans le quartier des Suisses: à ce bruit, ministres, ambassadeurs, le roi, la reine, ses enfants, ses femmes, se mettent en mouvement: les Suisses forment un bataillon carré, reçoivent Charles et sa suite au milieu, comme dans un fort, et partent, précédés du duc de Nemours, qui commandoit les chevau-légers de la garde soutenus par un gros de courtisans, sans autres armes que leurs épées.

«Ils n'avoient pas fait une lieue, que l'escadron du prince de Condé se présente, la lance en arrêt, prêt à charger: les Suisses, baissant la pique, se montrent disposés à soutenir l'attaque; cette fière contenance en imposa au prince, qui n'osa donner sur le front: d'Andelot et La Rochefoucauld tentèrent aussi inutilement d'entamer les côtés et l'arrière-garde. Ce fut dans cette occasion que le jeune monarque, outré de colère, chargea lui-même; et il auroit peut-être engagé l'action, si le connétable, plus prudent, ne l'eût arrêté. Les Suisses firent face partout, continuant toujours leur marche, quoique harcelés sans relâche par la cavalerie qui voltigeoit sur les ailes. La journée se passa en escarmouches peu considérables; sur le soir, le roi, la reine et les principaux de la cour prirent les devants, et gagnèrent Paris avec une escorte de trois cents cavaliers que leur amenèrent de cette ville le duc d'Aumale, le maréchal de Vieilleville et quelques autres seigneurs; le bataillon n'y arriva que bien avant dans la nuit. «Sans monsieur de Nemours, disoit depuis Charles IX, et mes bons compères les Suisses, ma vie ou ma liberté étoient en très-grand branle.»

C'étoit l'opinion de toute la cour; mais il étoit tout simple que les calvinistes, voyant leur coup manqué, s'en défendissent comme d'une horrible calomnie, répétant ce qu'ils n'avoient cessé de dire, qu'ils n'avoient pris les armes que pour chasser leurs ennemis, dont le roi étoit obsédé, et qui ne cessoient de l'aigrir contre ses sujets les plus fidèles. Toutefois le plan qu'ils avoient formé de s'emparer des villes les plus importantes, de se saisir du cardinal de Lorraine comme d'un otage, de tailler en pièces les Suisses, seule troupe qui leur semblât redoutable, ce plan, si bien combiné, avorta dans toutes ses parties; et de même que la lenteur et l'irrésolution avoient détruit tous les projets de Catherine, ce qui les fit échouer dans cette circonstance, ce fut une trop grande précipitation qui les poussa à commencer leur attaque avant d'avoir donné le temps à l'infanterie de rejoindre, d'où il arriva qu'au lieu d'une armée, ils n'eurent d'abord qu'un corps de cavalerie, propre, tout au plus à un coup de main. Malgré cette foiblesse si évidente de leurs moyens, et le mauvais succès de leur première entreprise, ils prirent la résolution de faire une seconde fois le siége de Paris, et vinrent audacieusement camper devant ses murailles.

Ce fut vainement que le roi envoya, dès le lendemain, dans leur camp, une déclaration portant l'ordre formel de mettre bas les armes dans les vingt-quatre heures, avec promesse d'amnistie pour ceux qui obéiroient, et menace de peine capitale contre les réfractaires: ils n'en persévérèrent pas moins dans le projet déraisonnable de bloquer cette grande capitale avec une poignée de gens, et de la réduire par la famine. Pour parvenir à ce but, ils brûlèrent les moulins, s'emparèrent des ponts qui dominoient le cours de la rivière, et mirent des garnisons dans les châteaux situés sur les passages qui communiquoient à la ville.

Ces dispositions alarmèrent d'abord Catherine, qui sur-le-champ crut devoir recourir à sa ressource accoutumée, la négociation. Les confédérés parurent entrer dans ses vues; et, quoique leurs prétentions fussent toujours exorbitantes, on en vint jusqu'à dresser un projet d'édit qui sembloit devoir concilier des intérêts si divers, lorsque le parti calviniste détruisit tout par une démarche qui donna une dernière preuve, la plus forte peut-être, de cet esprit de faction qui le dirigeoit, et des vues dangereuses dont on l'accusoit. Ses agents demandèrent hautement, dans les conférences, l'assemblée des États, le licenciement des troupes étrangères, l'exécution pleine et entière de l'édit de janvier, la diminution des impôts; et, ne prenant pas même la précaution de cacher le dessein qu'ils avoient de gagner la multitude par cet appât usé et cependant toujours employé avec succès, ils firent en même temps afficher dans les villes qu'ils occupoient une déclaration portant qu'ils n'avoient effectivement pris les armes que pour obtenir la diminution des taxes et le soulagement des peuples. La reine et son conseil, irrités au dernier point d'un semblable procédé, rompirent brusquement les conférences, et ne voulurent plus entendre parler d'accord.

Aussitôt un héraut envoyé par le roi se rendit dans la ville de Saint-Denis, dont les confédérés s'étoient emparés, et leur signifia un ordre de sa majesté, par lequel il leur étoit enjoint, ou de mettre sur-le-champ bas les armes, ou de déclarer qu'ils persistoient dans leur révolte. Cet ordre, accompagné de menaces et adressé nominativement à chacun des chefs, ne laissa pas que de jeter parmi eux quelque trouble, et d'abattre un peu de leur fierté. Ils le prouvèrent par une requête plus modeste qu'il présentèrent, et dont le résultat fut de renouer les conférences qui venoient d'être rompues. Elles se tinrent au village de la Chapelle, entre le connétable et le prince de Condé; mais le résultat n'en fut pas plus heureux, parce que, loin de faire aucune concession nouvelle aux huguenots, Montmorenci déclara formellement que celles mêmes qui leur avoient été accordées ne l'avoient été que pour un temps, et que l'intention du roi étoit définitivement de ne souffrir dans son royaume qu'une seule religion.

On se prépara donc à décider la question par les armes. Les troupes du prince, bien qu'elles se fussent considérablement augmentées pendant tous ces débats, et qu'elles lui fournissent alors des moyens suffisants pour s'établir dans ses postes et y attendre un corps de reîtres qu'on levoit pour lui en Allemagne, étoient loin cependant d'égaler l'armée royale renfermée dans Paris; et les royalistes ne pouvoient choisir un moment plus favorable pour l'attaquer. Les Parisiens surtout demandoient la bataille à grands cris, non qu'ils eussent beaucoup à souffrir du blocus, qui n'embrassoit qu'une partie de la ville, mais parce que les soldats calvinistes, répandus dans la campagne, pilloient leurs fermes et ravageoient leurs terres. Le connétable temporisoit; et la raison de ces délais, qui le faisoient soupçonner d'être d'intelligence avec les ennemis, étoit un message qu'il avoit envoyé au duc d'Albe, et dont il attendoit la réponse. Il demandoit à ce général, qui venoit de soumettre les Pays-Bas, de lui prêter quelques régiments au moyen desquels il auroit renfermé les rebelles entre deux armées et terminé la guerre d'un seul coup. Le succès étoit immanquable; et c'est à cause de cela même que le duc d'Albe, qui étoit dans le secret de son maître, employa, pour éviter de donner ce secours, mille subterfuges qui équivaloient à un refus. Philippe II ne s'étoit intéressé aux troubles de France, qu'à cause de ceux qui avoient éclaté dans ses propres provinces: l'incendie étoit éteint chez lui, il le croyoit du moins; et, tranquille pour son propre compte, il eût contribué lui-même à le rallumer chez ses voisins. C'étoit toujours la même politique; il la croyoit savante et profonde: il ne tarda pas beaucoup à apprendre ce qu'elle étoit.

Ayant acquis la certitude qu'il n'y avoit rien à espérer de ce côté, le connétable se décida enfin à donner la bataille. Elle fut livrée le 10 novembre, dans la plaine de Saint-Denis, d'où elle a pris son nom. Les royalistes avoient l'avantage du nombre, du terrain, et d'une artillerie supérieure; les calvinistes, attaqués à l'improviste, et dans un moment où, privés d'un gros détachement qu'ils avoient envoyé de l'autre côté de la rivière, ils n'avoient pas même la faculté de réunir toutes leurs forces, se défendirent cependant avec une vigueur qui fit un moment balancer la victoire; mais enfin, accablés par le nombre, ce fut une nécessité pour eux de céder, et les catholiques restèrent maîtres du champ de bataille.

Il leur coûta cher: plusieurs personnages de marque y perdirent la vie, entre autres le connétable lui-même. Blessé à mort vers la fin de ce combat acharné, dans lequel, suivant sa coutume, il avoit montré une vigueur de jeune homme et une valeur de soldat, il fut arraché avec beaucoup de peine des mains des calvinistes, qui vouloient l'enlever, et vint expirer à Paris, où il ne consentit à être transporté qu'après avoir vu fuir les derniers escadrons ennemis. Il y mourut trois jours après des suites de ses blessures, et dans de grands sentiments de religion. C'étoit un homme de bien et d'un grand courage, qui, de même que le duc de Guise, aimoit la religion et l'état, mais qui n'avoit été ni heureux à la guerre, ni habile dans les affaires. Catherine, qui l'avoit toujours haï, le regretta sincèrement, parce qu'il étoit maintenant le seul des chefs catholiques qui ne lui fût point suspect, et à qui elle croyoit pouvoir confier sans ombrage le commandement suprême des armées.