Ce fut immédiatement après la prise de cette ville que, suivant toujours son plan d'arriver à une indépendance entière des partis, la reine conduisit à Rouen son fils, alors âgé de quatorze ans, et l'y fit déclarer majeur par le parlement de cette ville. Cette démarche déplut encore également aux chefs catholiques et aux chefs protestants, qui y virent une résolution bien formelle de les exclure du gouvernement. Le parlement de Paris n'en conçut pas un moins grand déplaisir, et ne craignit point de le manifester par les plus vives remontrances; mais le jeune roi, à qui sa mère et le chancelier avoient dicté sa réponse, parla à ses députés d'un ton à leur faire entendre qu'il vouloit être obéi, et qu'il prétendoit que désormais cette cour de justice se renfermât dans ses attributions[43]. Sur le refus qu'elle fit, même après avoir enregistré l'édit sur la majorité, d'en exécuter une des principales clauses, qui étoit le désarmement des Parisiens, le roi vint s'établir à Madrid[44] avec un corps de troupes, dont quelques compagnies furent même logées dans les faubourgs. On jugea prudent de prévenir les effets de sa colère; et le même jour, les bourgeois allèrent déposer leurs armes, les uns à l'Arsenal, les autres à l'Hôtel-de-Ville.

La paix avec l'Angleterre suivit de très-près la prise du Hâvre; et cette fois la reine Élisabeth ne recueillit point le fruit des divisions que sa politique trouvoit tant d'intérêt à fomenter en France; mais ces divisions renaissoient d'elles-mêmes, et tous les vains ménagements de Catherine ne servirent qu'à démontrer avec plus d'évidence que le plan qu'elle s'étoit fait étoit le plus mauvais qu'il fût possible d'adopter. Le prince de Condé, bien qu'il eût l'air de s'abandonner aux plaisirs que lui présentoit une cour brillante et voluptueuse, et de se laisser prendre aux séductions dont la reine s'étudioit à l'environner[45], n'en conservoit pas moins avec les Colignis des relations intimes que cimentoient leurs communs intérêts. Ceux-ci qui, ainsi que nous venons de le dire, se tenoient éloignés des affaires, n'en continuoient pas moins d'être le centre et le point de ralliement de tout leur parti; et à peine eut-on donné un commencement d'exécution à l'édit d'Amboise, que ce parti jeta les hauts cris, se plaignant de ce que cet édit, bien plus défavorable pour eux que l'édit de janvier, n'étoit encore qu'imparfaitement exécuté. Cependant la famille des Guises, soutenue de la faveur populaire, possédant encore parmi ses membres plusieurs personnages d'un mérite éminent, et dans le jeune prince de Joinville (depuis si malheureusement fameux sous le nom du Balafré), un fils qui sembloit devoir un jour marcher dignement sur les traces de son père, rallioit autour d'elle les nombreux amis du feu duc et toute la noblesse catholique, maintenoit avec le pape et l'Espagne les relations intimes qu'il avoit su si solidement établir, et se présentoit de nouveau comme la plus sûre espérance de l'état et de la religion. D'un autre côté, le connétable, profondément blessé de n'avoir aucune part au gouvernement, laissoit échapper des murmures contre la paix et même contre l'édit, qui cependant étoit en partie son propre ouvrage. Ces plaintes, avidement recueillies par ses partisans, avoient fait de sa maison le rendez-vous de tous ceux qui partageoient les mêmes opinions: on y déclamoit hautement contre les mesures impolitiques de la cour, et la guerre y étoit présentée comme le seul remède aux maux que préparoit l'avenir. On la désiroit ardemment, on l'appeloit hautement; une fermentation générale agitoit tous les esprits, et les dispositions des princes étrangers n'étoient pas plus rassurantes. Tous continuoient de témoigner, dans des communications fréquentes avec le cabinet françois, combien ils étoient mécontents de ces concessions, que Catherine avoit faites à l'hérésie dans un royaume aussi vaste, aussi puissant que la France, et dont l'influence étoit si grande sur les destinées de la grande société catholique et européenne.

C'est ici que les intrigues de Catherine deviennent encore plus compliquées, et que ses véritables intentions échappent au milieu de tant de mouvements qu'elle se donne, de tant de ressorts qu'elle fait jouer à la fois. Il fut décidé que le roi feroit un voyage aux Pyrénées, où une entrevue avoit été arrangée entre lui et sa sœur la reine d'Espagne; qu'il profiteroit de cette occasion pour visiter les principales provinces de son royaume; et tout fut préparé pour ce voyage mystérieux, qu'aucun historien n'est encore parvenu à expliquer d'une manière qui le fasse bien comprendre.

La marche du roi se dirigea d'abord vers la Lorraine, et Catherine profita de cette circonstance pour séduire les princes allemands, et les détacher à l'avenir de l'alliance du parti réformé: elle réussit auprès de quelques-uns. De là le roi s'avança à petites journées vers les parties méridionales de la France, au milieu d'une cour leste et galante, et dans un appareil de paix qui sembloit devoir bannir toute méfiance; mais il faisoit démanteler sur son passage les fortifications qui lui sembloient suspectes; des citadelles s'élevoient auprès des grandes villes, dont on soupçonnoit la fidélité; en même temps paroissoient des édits interprétatifs de celui d'Amboise, et qui effectivement en restreignoient de plus en plus les clauses favorables aux calvinistes. Ceux-ci se plaignirent encore; et le prince de Condé, commençant à ouvrir les yeux, adressa, de sa terre de Valleri, une longue remontrance au roi: il n'en reçut qu'une réponse sèche et peu satisfaisante (1565). Ce prince, continuant ensuite son voyage, s'arrêta à Avignon, où la reine mère eut des entretiens secrets avec un agent affidé du pape. Lorsqu'on fut arrivé à Bayonne, lieu fixé pour l'entrevue, les espions du parti calviniste remarquèrent avec inquiétude, dans la suite de la reine d'Espagne, le fameux duc d'Albe, confident intime de Philippe II; et ces inquiétudes augmentèrent lorsqu'ils découvrirent que Catherine avoit aussi avec lui de fréquentes conférences. Le retour ne fit que confirmer ces alarmes: on y remarqua que le jeune roi, traversant la Guienne, montroit à la reine de Navarre, qui l'avoit accompagné[46], les monastères renversés, les églises ruinées, les croix abattues, les statues mutilées, les campagnes semées d'ossements arrachés aux tombeaux, les villes démantelées, et laissoit exhaler le mécontentement que lui causoit un semblable spectacle en paroles pleines de dépit; cette reine surtout, attachée du fond du cœur à la nouvelle religion, en conçut une méfiance que rien depuis ne put dissiper.

On essaya vainement de diminuer ces méfiances qui se répandoient parmi les réformés, en faisant des efforts pour amener une réconciliation entre les deux maisons de Guise et de Châtillon. Aussitôt après la mort du duc, les princes lorrains, convaincus que Coligni étoit le principal auteur de son assassinat, n'avoient cessé d'en demander vengeance, et l'avoient poursuivi devant le parlement. Coligni étoit venu à Paris pour se défendre, mais dans un appareil si menaçant[47], que le roi, craignant les suites d'une querelle qui pouvoit rallumer la guerre civile, avoit évoqué l'affaire au grand conseil, et imposé silence aux deux parties pendant trois ans. (1566) Le terme expiroit cette année même; et l'on profita de l'assemblée qui se tint alors à Moulins, non pour juger l'affaire, mais pour essayer de rapprocher ces fiers et implacables ennemis. Ils y consentirent après les plus grandes difficultés: l'amiral jura qu'il étoit innocent de la mort du duc, et les Guises feignirent de le croire; brouillé avec le duc de Montmorenci qui, quelque temps auparavant, l'avoit gravement insulté[48], le cardinal de Lorraine parut aussi se réconcilier avec lui; tous les deux s'embrassèrent, se jurèrent amitié, et l'on se sépara, plus irrité, plus soupçonneux, plus déterminé que jamais à la vengeance.

Cependant le concile de Trente venoit de finir: l'occasion se présentera bientôt pour nous d'examiner avec quelque détail quels en furent les résultats relativement à la France, et de ramener l'attention sur cet état singulier dans lequel s'étoit volontairement placée la première nation de l'Europe, menacée intérieurement par les ennemis de la religion, prête à s'armer pour les combattre, prête à faire un schisme avec le chef de cette même religion auquel elle contestoit ses droits les plus essentiels, se montrant ainsi tout à la fois favorable et contraire à l'autorité de l'église et à son infaillibilité. L'esprit qui dirigeoit alors les autres puissances catholiques n'étoit ni meilleur ni plus raisonnable: elles affectoient un grand zèle pour la cause du catholicisme; elles offroient même à Catherine de former avec elle une ligue pour détruire en France le parti protestant; mais, si l'on en excepte la cour de Rome, qui agissoit de bonne foi, toutes avoient des vues plus ou moins intéressées et de nature à alarmer la France; et la reine, qui dans ces circonstances difficiles, commit tant de fautes, fit bien toutefois de refuser leurs dangereux secours. Tels étoient les fruits amers (et qu'on ne s'étonne point de nous voir ramener si souvent cette triste réflexion; nous la reproduirons encore bien des fois et à presque toutes les époques qui nous restent à parcourir de cette histoire, parce qu'il n'y a point d'autre moyen d'expliquer les fautes des gouvernements, les malheurs de la chrétienté, et ce mouvement plus ou moins rapide qui n'a cessé d'entraîner les sociétés chrétiennes vers cette entière dissolution dont nous sommes aujourd'hui les victimes et les témoins), tels étoient, disons-nous, les fruits amers de cette politique qui, depuis deux siècles, avoit appris aux princes chrétiens à se faire des intérêts séparés de ceux du christianisme, à se servir de la religion comme d'un instrument pour contenir leurs peuples, en même temps qu'ils prétendoient se rendre indépendants de ses lois et de sa discipline. Cette politique avoit, dès sa naissance, favorisé les progrès de l'hérésie, que l'accord unanime de ces princes avec le chef de l'église eût étouffé dans son germe; elle continuoit de les diviser entre eux, de les renfermer dans le cercle étroit d'une ambition mesquine et à peu près sans résultats; de les embarrasser dans une guerre de chicanes et de ruses diplomatiques, fondée sur des craintes chimériques ou sur des espérances incertaines; et cependant l'ennemi qui les menaçoit tous, s'avançoit rapidement, croissoit dans sa marche, et s'apprêtoit à tout envahir. Tandis que Philippe II, en apparence l'ennemi le plus ardent des réformés françois, continuoit, autant qu'il étoit en lui, de tout brouiller au sein de la France, de l'entraver dans ses alliances, de lui susciter des ennemis; que l'empereur, suivant les impressions qu'il recevoit de ce monarque artificieux, pensoit encore à recouvrer les villes que lui avoit fait perdre la paix de Cateau-Cambrésis; que le duc de Savoie comptoit également sur les troubles du royaume pour forcer enfin les François à évacuer les dernières places fortes qu'ils occupoient encore dans ses états, l'hérésie pénétroit dans les Pays-Bas, s'y manifestoit par ses excès et ses fureurs accoutumées, y allumoit un feu que bientôt toute la puissance du roi d'Espagne ne pourroit plus éteindre; et la révolution qu'elle y opéroit accroissoit en même temps, tant en France qu'en Allemagne, les forces du parti protestant. Ce règne et le suivant vont nous offrir encore bien d'autres déplorables effets de cette politique insensée; plus nous avancerons dans nos récits, plus il nous deviendra facile de la signaler; et ainsi sera éclairée d'un jour nouveau cette succession de grands événements que tant d'historiens ont infidèlement racontés, dont tant d'autres n'ont su se faire qu'une idée imparfaite, et qu'ils n'ont pu expliquer pour ne les avoir pas compris.

Cependant que faisoit Catherine? que prétendoit-elle? quel étoit son but? De même que les autres princes de l'Europe, elle avoit pour première pensée ses propres intérêts, qui étoient de conserver le pouvoir dont elle étoit enfin parvenue à s'emparer; et par cela même que ce qui touchoit l'état et la religion n'étoit pour elle que d'un intérêt secondaire, elle ne voyoit qu'à moitié ce qu'il falloit faire, n'avoit ni idées fixes, ni plan arrêté, et, au milieu de tant de dangers qui se multiplioient autour d'elle, continuoit de flotter au gré de ces intérêts, qui varioient eux-mêmes sans cesse au gré des événements. Elle n'étoit point à savoir maintenant combien le parti protestant étoit alarmant pour l'autorité royale et pour l'existence même du roi: elle avoit bien le projet de le renverser; mais elle eût désiré y parvenir sans être obligée d'armer contre lui le parti royaliste dont les chefs ne lui étoient guère moins redoutables; et c'est ainsi que voulant faire, sans troubler la paix, ce qui n'étoit possible que par la guerre, elle ne savoit faire en effet ni la guerre ni la paix. De là ce système de finesse et de dissimulation qui, lui ôtant la confiance des uns, n'avoit d'autre effet que d'exciter la méfiance des autres. Cependant le jeune roi, bien qu'exercé par sa mère à une dissimulation profonde, emporté par la violence de son caractère, ne pouvoit quelquefois s'empêcher de laisser éclater son indignation contre les prétentions toujours croissantes des sectaires; et les paroles menaçantes qui lui échappoient de temps en temps, étoient recueillies avec soin et transmises fidèlement aux chefs du parti. En même temps que le fils laissoit ainsi pénétrer les secrets desseins de sa mère, on peut dire que celle-ci se déceloit, pour ainsi dire, à force d'artifices et d'impostures, à cette foule d'yeux si clairvoyants et si intéressés à démêler le fond de sa pensée. Quelques efforts que l'on fît pour leur donner le change, ils s'aperçurent enfin qu'on ne temporisoit que pour les perdre plus sûrement, et commencèrent à renouer leurs anciennes intelligences, que fortifièrent des intelligences nouvelles avec les protestants des Pays-Bas. Il s'étoit toutefois présenté une occasion de lever des soldats et d'enrôler six mille Suisses au service de la France, sans qu'ils pussent en concevoir d'ombrage; et Catherine qui, peu auparavant et pour diminuer leurs soupçons, avoit commis la faute de licencier une partie des troupes royales, saisit cette occasion avec beaucoup d'adresse et d'habileté[49], suivant toujours son projet d'accabler tout à coup ses ennemis par des forces supérieures, et sans que l'on fût obligé de tirer l'épée. Mais il étoit impossible de faire avancer dans l'intérieur du royaume des régiments étrangers qui n'avoient été levés que sous prétexte de garantir les frontières contre les insultes de l'armée du duc d'Albe, sans porter l'alarme au plus haut degré dans le parti protestant. Les chefs de ce parti reçurent donc des avis certains du danger qui les menaçoit. Ils étoient gens qui savoient se décider; les exécutions sanglantes qui se faisoient dans cet instant même au sein des Pays-Bas[50] accroissoient encore leurs terreurs, et leur sembloient comme un premier résultat des conférences de Bayonne et des projets sinistres que l'on y avoit concertés contre eux. Ils se réunirent donc aussitôt, d'abord à Valleri dans le château du prince de Condé, ensuite dans celui de l'amiral, et y délibérèrent en hommes qui connoissoient le prix d'un moment.

Le duc de Guise leur avoit donné un grand exemple en s'emparant du roi avant de commencer les hostilités. «C'étoit ainsi, disoit l'amiral, que les triumvirs avoient su faire du parti protestant le parti de la rébellion, et revêtir le leur de cette force morale qui accompagne tout ce qui est juste et légitime.» Il proposa donc pour première entreprise de tenter un semblable enlèvement dont le succès rejetteroit ce nom toujours odieux de rebelles sur le parti contraire[51]. Monceaux, que la cour habitoit alors, étoit une maison de plaisance mal gardée et sans défense: à la vérité les Suisses n'en étoient pas éloignés; mais leurs quartiers étoient séparés. «Un corps de cavalerie qu'il se chargeoit de rassembler promptement et secrètement, suffiroit, ajoutoit-il, pour le succès de ce coup de main; et il répondoit de mettre le jeune prince hors de toute atteinte, avant que l'on pût lui apporter aucun secours.» Ce plan fut adopté.

La cour venoit effectivement de s'établir à Monceaux, où le roi avoit déclaré qu'il passeroit la belle saison; et Catherine, aveuglée par ses propres ruses, follement persuadée qu'elles étoient demeurées impénétrables à ses ennemis, étoit dans une telle sécurité et si éloignée de penser qu'ils eussent conçu un si hardi projet, qu'elle rejeta comme une fable ridicule le premier avis qui lui en fut apporté. Cependant, d'autres avis succédant à celui-ci, et arrivant coup sur coup et de tous les côtés et avec des circonstances plus alarmantes, elle sortit enfin de ce profond assoupissement, et n'en sortit toutefois que lorsque la troupe des conjurés, conduite par l'amiral et le prince de Condé, étoit déjà à Lagni et sur le point d'investir l'habitation du roi. Le connétable, conservant toute sa présence d'esprit au milieu d'un tel danger, expédia à l'instant même un courrier pour donner ordre aux Suisses qui étoient cantonnés à Château-Thierry, de se rendre à Meaux à marches forcées; et la cour, partant précipitamment de Monceaux et dans le plus grand désordre, vint se réfugier dans cette ville.

Un pourparler que l'on entama adroitement avec les rebelles retarda leur marche, et lorsqu'ils approchèrent de Meaux, les Suisses venoient d'arriver: toutefois le péril étoit grand encore. On tint conseil; et il fut question de décider si «à l'aide de ce renfort, le roi se retireroit à Paris, ou s'il resteroit à Meaux, au hasard d'y être assiégé par ses sujets. Le sentiment du plus grand nombre étoit qu'il ne seroit pas prudent d'exposer le roi en rase campagne avec de l'infanterie seule, contre un corps de cavalerie dont on ignoroit les forces; qu'il valoit mieux demeurer à Meaux et en faire sortir quelques seigneurs pour lever des troupes, et venir dégager les troupes en cas d'attaque. On ajoutoit que risquer une bataille, perte ou gain, ce seroit toujours rendre le roi irréconciliable, forcer les calvinistes à ne jamais remettre l'épée dans le fourreau, quand ils l'auroient une fois tirée contre la personne de leur souverain[52]