Enfin les deux armées entrèrent en campagne, et l'on négocia d'abord au lieu de combattre; la reine espérant toujours profiter de ces négociations aux dépens des deux partis, et la timidité naturelle du roi de Navarre le portant à saisir avec empressement tout ce qui sembloit ouvrir quelque voie à une conciliation. Toutefois ces moyens ne réussirent pas. Au point où en étoient les choses, ils ne pouvoient en effet réussir; et le duc de Guise y triompha, par sa noble et franche conduite, de tous les artifices que l'on employoit de part et d'autre dans ces négociations. Cependant aux édits menaçants lancés contre les rebelles, et qui ne laissoient pas que de jeter quelque trouble au milieu d'eux, les chefs catholiques joignirent bientôt l'avantage, plus décisif sans doute, d'une armée plus nombreuse, mieux aguerrie, qui se renforçoit de jour en jour davantage, tandis que celle des réformés, composée en grande partie de gentilshommes qui faisoient la campagne à leurs propres dépens, se fondit pour ainsi dire à vue d'œil, dès que la guerre eut commencé à traîner en longueur. Enfin, six mille Suisses que l'on attendoit étant venus se joindre aux troupes royales, il arriva que le prince de Condé, désormais incapable d'agir jusqu'à ce qu'il eût reçu lui-même des secours étrangers, fut réduit à se renfermer dans Orléans pour y attendre le succès de ses négociations, tandis que l'armée du roi, maîtresse de la campagne, s'avançoit sans obstacle dans une partie des provinces où, peu de temps auparavant, dominoit le parti des rebelles, soumettant sans résistance presque toutes les villes dont ceux-ci s'étoient emparés et qui tenoient encore pour eux. C'étoit le duc de Guise qui avoit tracé le plan de cette expédition brillante, dont le résultat étoit d'isoler le prince de Condé dans Orléans, le siége de cette ville, qui ne pouvoit manquer d'être long et meurtrier, devant terminer cette suite d'opérations militaires. Ce fut dans ces extrémités que ce prince consomma sa trahison en livrant le Hâvre à la reine d'Angleterre pour prix des secours qu'elle promettoit de lui donner. Cet événement, qui commença à ouvrir les yeux de Catherine et à la détacher du parti des réformés[34], détermina les chefs de l'armée royale à presser le siége de Rouen, la seule ville qui, dans cette partie de la France fût encore au pouvoir des huguenots, et la seule dont on n'avoit pas jugé nécessaire de s'emparer avant d'assiéger Orléans. La ville fut prise; mais le roi de Navarre y fut mortellement blessé, et ainsi commença à s'affoiblir le seul parti qui voulût sincèrement le bien de l'état. Il alloit bientôt éprouver une perte, bien autrement difficile à réparer.

Ce fut dans cette situation extrême, et lorsqu'il ne lui restoit plus, de toutes les villes de son parti, que Lyon et Orléans, trop éloignées pour pouvoir correspondre ensemble, que le prince reçut enfin un renfort de huit mille Allemands, que d'Andelot lui avoit amenés à travers mille obstacles, et avec des peines infinies. L'arrivée de cette troupe releva ses espérances, que la défaite entière d'un corps de partisans qu'on lui amenoit de la Guienne avoit fort abattues; et, sortant aussitôt d'Orléans, il marcha droit sur Paris. Il faut croire que son plan étoit seulement d'en épouvanter les habitants, et de les dégoûter d'une guerre qu'ils avoient si vivement désirée, en dévastant leurs campagnes, et en brûlant leurs faubourgs: car, d'entreprendre le siége d'une ville aussi considérable, avec un si petit nombre de soldats, étoit un projet dangereux et tout-à-fait insensé. Quelle que fut son intention, la suite prouva qu'il n'étoit guère possible de prendre un plus mauvais parti. Catherine l'attendoit avec de nouvelles négociations, qu'il eut la foiblesse d'écouter, ce qui donna le temps de couvrir d'un rempart trois immenses faubourgs entièrement ouverts[35], et que le prince eût pu détruire d'abord avec la plus grande facilité. Quant à la ville, munie d'une garnison de cinq à six mille hommes de troupes réglées, et de plus de vingt mille hommes de milices bourgeoises, elle étoit absolument hors de toute insulte. Les conférences eurent pour objet l'édit de janvier, que la reine offroit de rétablir en le modifiant, tandis que le prince s'obstinoit à en demander l'entière exécution. On ne s'accorda point, et pendant ce temps, non-seulement les fortifications qui assuroient la conservation des faubourgs furent achevées, mais une partie de l'armée royale, alors en Normandie, vint se cantonner dans les villes et bourgs voisins de Paris, tenant ainsi en échec l'armée des confédérés, qui, campée en pleine campagne au commencement de l'hiver, souffroit horriblement du manque de vivres et des rigueurs de la saison. Si l'on en excepte une escarmouche que le prince tenta au faubourg Saint-Marceau, et qui n'eut d'autre succès que de jeter un moment l'alarme dans la ville, on y étoit du reste si tranquille sur les suites de ce siège extravagant, que tandis qu'il développoit son armée dans les plaines de Montrouge, consumant un temps précieux en vaines bravades, se présentant presque tous les jours à la vue des tranchées, qu'il n'osoit cependant attaquer, parce qu'il manquoit d'artillerie, le peuple de Paris, plus calme et plus docile qu'il ne l'avoit jamais été en pareille circonstance, ne paroissoit pas plus s'occuper de cette troupe ennemie, que si elle eût été sous les murs d'Orléans. Le parlement n'interrompit pas un seul jour l'exercice de ses fonctions, l'université continua ses leçons, les boutiques restèrent ouvertes, et tout présenta l'image de la plus profonde sécurité.

Cependant la reine fit proposer au prince une dernière conférence qui fut encore acceptée, et se tint dans un moulin, à une distance égale de Montrouge et des tranchées du faubourg Saint-Jacques. Les débats qu'elle fit naître prirent encore plusieurs jours, pendant lesquels le duc de Montpensier revenant de la Guienne, où les réformés n'osoient plus remuer, s'approcha à marches forcées de la capitale, à la tête d'une armée de sept mille hommes, composée de Gascons et de troupes espagnoles. Ce fut alors que le prince reconnut, trop tard sans doute, l'embarras de sa situation, et le motif de ces conférences dans lesquelles ses ennemis s'étoient montrés bien plus habiles que lui. Sa retraite, facile quinze jours auparavant, devenoit maintenant extrêmement périlleuse au mois de décembre, avec des troupes découragées, en présence d'une armée supérieure, conduite par des chefs expérimentés, et maîtresse de tous les passages. Cependant, quelque pressant que fût le danger, il lui en coûtoit tellement d'abandonner sa proie, qu'il ne voulut point lever le siége avant d'avoir fait une dernière tentative contre les faubourgs. Cette attaque, qui devoit être exécutée la nuit, n'ayant pas mieux réussi que le reste, par la défection d'un de ses principaux officiers, il se décida enfin à faire sa retraite, en dirigeant sa marche du côté de la Normandie: l'armée royale se mit aussitôt à sa poursuite.

Elle l'atteignit près de la ville de Dreux, et c'est là que fut livrée la bataille fameuse qui en a conservé le nom, et que ses diverses circonstances rendent l'une des plus extraordinaires dont il soit fait mention dans l'histoire. On se battit avec acharnement pendant sept heures, et avec des alternatives de succès vraiment singulières. Les chefs des deux armées, le prince de Condé et le connétable de Montmorenci, furent faits prisonniers. Vers la fin de l'action, le maréchal de Saint-André fut tué, et la victoire des confédérés paroissoit certaine, lorsque le duc de Guise, qui n'avoit aucun commandement, s'ébranlant à propos, avec un corps de réserve, et tombant sur cette troupe en désordre et fatiguée de carnage, décida du sort de la journée. La nouvelle qu'on reçut à Paris d'une victoire aussi éclatante y fit naître une joie d'autant plus vive, que les premiers courriers y avoient répandu l'accablement et la terreur, en annonçant la perte de la bataille. Catherine fut la seule qui ne partagea point cette ivresse générale. Quel que fût le parti qui triomphât, elle n'avoit qu'à perdre avec lui de son influence et de son autorité; et l'intérêt de son ambition n'étoit point que les choses en vinssent à des extrémités telles, que les chefs de l'une ou l'autre faction fussent les maîtres absolus des affaires.

Le résultat de cet événement sembloit devenir plus inquiétant encore pour elle, par la mort du maréchal de Saint-André, et par la captivité du connétable. Le duc de Guise, désormais sans ennemis et sans rivaux, jetoit un si grand éclat, jouissoit d'une telle faveur auprès du peuple et de l'armée, qu'il eût été imprudent, peut-être même dangereux d'essayer de lui ôter la conduite des affaires, dont il étoit alors le maître plus qu'il ne l'avoit jamais été; et, pour être bien dirigées, elles avoient plus que jamais besoin d'une tête aussi forte et d'une main aussi vigoureuse. La victoire de Dreux avoit affoibli sans doute le parti des rebelles; mais il s'en falloit de beaucoup qu'il fût entièrement abattu. Les catholiques et les protestants continuoient de se battre dans presque toutes les provinces, particulièrement dans le midi de la France, avec des succès divers et tout l'acharnement qui caractérise les guerres civiles; et les princes alliés ou voisins profitoient de ces désordres pour faire acheter leur alliance ou leur neutralité. Le duc de Savoie y gagna le Piémont, qu'on fut obligé de lui restituer; l'empereur demandoit qu'on lui rendît Metz, Toul et Verdun; et la négociation que l'on eut aussitôt l'adresse d'ouvrir, du mariage d'Élisabeth de Hongrie, sa petite-fille, avec Charles IX, put seule le déterminer à se désister de ses prétentions; enfin, le roi d'Espagne Philippe II commençoit à mettre en jeu toutes les ressources de son génie artificieux pour entretenir cette guerre intérieure de la France, trompant à la fois tous les cabinets et tous les partis, et se montrant plus habile qu'aucun prince de son temps dans l'art funeste de faire de la religion un instrument de ses desseins ambitieux.

Telle étoit alors la triste situation de la France. Cependant l'amiral, retiré en Normandie avec les débris de l'armée confédérée, y désoloit le pays, sans que le maréchal de Brissac, alors chargé du commandement de la ville de Rouen, et dont les troupes peu nombreuses étoient employées à tenir en échec la garnison anglaise qui occupoit le Hâvre, pût opposer le moindre obstacle à ses mouvements et à ses entreprises. Ce fut au milieu de ces circonstances difficiles que le duc de Guise fit ses préparatifs pour le siége d'Orléans, qu'il commença malgré la rigueur de la saison; et ses mesures étoient tellement combinées, qu'immédiatement après la prise de cette ville, toutes les forces du royaume qu'il mettoit secrètement en mouvement vers un point commun, devoient se trouver réunies pour accabler d'un seul coup l'amiral, lequel tombant, tout le parti dont ce chef étoit désormais l'unique appui, tomboit nécessairement avec lui.

Un tel plan conçu et exécuté par un tel homme, ne pouvoit manquer de réussir; et déjà, la ville d'Orléans étoit sur le point de succomber à ses dispositions savantes et vigoureuses, lorsque, le 18 février, retournant le soir à son quartier, après avoir tout disposé pour l'attaque du lendemain, le duc de Guise fut atteint d'un coup de pistolet que lui tira de derrière une haie Jean Poltrot de Merey, gentilhomme angoumois; sept jours après, il mourut des suites de cette blessure. L'amiral fut fortement soupçonné d'avoir conduit le bras de l'assassin[36], et la manière même dont il s'en défendit, ne servit qu'à confirmer ce soupçon[37], qui seul suffiroit pour déshonorer sa mémoire, que déshonorent tant d'autres actions coupables et cruelles; qui seul détruit toute la pitié que pourroit inspirer sa fin, plus malheureuse encore et plus tragique que celle de son ennemi.

Le duc de Guise mourut comme il avoit vécu, en héros et en chrétien[38]; et cette mort, long-temps méditée par ses ennemis, et qui prouvoit à quel point il leur étoit devenu redoutable, fut sans doute le plus grand malheur qui pouvoit arriver alors à la France. Lui seul, aidé de son digne frère, l'avoit soutenue au milieu de tant de périls que n'avoient cessé de lui susciter la foiblesse des deux minorités (car François II peut être aussi considéré comme un roi mineur), la corruption et les intrigues de la cour, les fureurs des factions; eux seuls, parmi tous ceux qui étoient appelés à prendre part au gouvernement de l'état, avoient compris le véritable esprit de la réforme, où la révolte contre la puissance politique étoit une suite nécessaire de la révolte contre l'autorité religieuse; et, comprenant si bien ce qu'elle étoit capable de faire, le duc de Guise avoit seul, et dans la force de sa volonté, et dans l'autorité que tant d'exploits et de services lui avoient acquise, et dans sa longue expérience, et dans le bonheur qui avoit constamment accompagné toutes ses entreprises, et dans la confiance, enfin qu'il inspiroit à tous les ordres de citoyens, lui seul, disons-nous, avoit ce qu'il falloit pour détruire, jusque dans sa racine un mal qui menaçoit de tout détruire. Il avoit déjà montré que, pour y parvenir, il étoit prêt à employer les moyens les plus rigoureux, et à ne pas même épargner le sang le plus illustre, dès qu'il trouveroit juste de le verser; personne ne sachant mieux que lui que ce n'est pas en faisant des concessions aux traîtres qu'on vient à bout de la trahison, et que la clémence pour les méchants est un déni de justice pour les bons. Il étoit ambitieux, disent ceux qui ne savent quel reproche faire à ce personnage accompli[39]. Certes un prince issu d'une maison souveraine, allié à presque toutes les familles royales de l'Europe, pouvoit prétendre, sans trop d'ambition, à devenir ministre du roi de France; dans les circonstances périlleuses où se trouvoit l'état, eût-il aimé l'obscurité et le repos, c'eût été un devoir pour un tel personnage de lui faire le sacrifice de ses goûts et ses habitudes; et sans doute le plus grand service qu'il pouvoit lui rendre, étoit d'en saisir le timon de sa main vigoureuse, et de s'opposer aux machinations d'une femme ambitieuse et perverse, toujours préparée, au contraire, à tout sacrifier et l'état lui-même, à son aveugle et insatiable amour du pouvoir. C'est ce qu'il ne cessa point de faire jusqu'à la fin, au milieu de tous les obstacles, de toutes les résistances, et avec une profondeur de vues et une fécondité de ressources que l'on ne sauroit trop admirer. Enfin il aimoit la religion et l'état, dit un écrivain du siècle suivant[40], qui a fait ainsi en deux mots l'éloge complet de ce héros chrétien; et s'il dut éprouver quelque grande douleur en quittant la vie, ce fut sans doute d'abandonner la France aux mains foibles et perfides de cette même Catherine, qu'il avoit si long-temps contenue, et que désormais rien ne pourroit plus contenir. Sa mort fut en effet comme le signal des malheurs inouïs qui nous restent à raconter.

On ne peut exprimer la douleur dont le peuple de Paris fut saisi à la nouvelle de ce triste événement. Il se précipita tout entier au-devant du corps de cette illustre victime, lorsqu'il fut apporté dans la ville; et les funérailles que lui décerna le vœu unanime des habitants furent plus remarquables encore par les pleurs et les gémissements de la multitude innombrable des assistants, que par une magnificence qui ne le céda guère à celle que l'on déployoit pour les rois, dans ces dernières solennités.

Devenue maîtresse absolue des affaires, Catherine rentra dans ses voies accoutumées: l'Hôpital domina de nouveau dans le conseil; et l'on reprit aussitôt ces projets de conciliation que les Guises avoient toujours repoussés, parce qu'ils en avoient reconnu le danger et l'impossibilité. Les deux prisonniers, le connétable et le prince de Condé, furent amenés à des conférences dans lesquelles l'édit de janvier, reproduit d'un côté, combattu de l'autre, fut enfin rétabli sous le nom d'Édit d'Amboise, avec plusieurs modifications défavorables aux protestants, ce qui produisit le double effet de mécontenter ceux-ci, et de ne point satisfaire les catholiques, qui vouloient la suppression entière de cet édit scandaleux. Toutefois une paix simulée suivit ces négociations; et l'état, flottant entre deux partis, se trouva de nouveau dans cette position fausse et périlleuse d'où le duc de Guise avoit su le tirer. Pour avoir voulu ménager les intérêts de tous, la reine vit bientôt se multiplier ses embarras et se soulever contre elle tous les intérêts. Il lui fallut se justifier auprès du pape et des princes catholiques de cette paix qu'elle venoit d'accorder aux hérétiques; le mariage qu'elle continuoit de négocier, du roi son fils avec la petite-fille de l'empereur, l'obligeant de s'appuyer des Guises, dont cette princesse étoit la nièce, elle avoit mécontenté le connétable en donnant au jeune prince de Joinville la charge de grand-maître de la maison du roi, que possédoit son père, et il lui fallut apaiser l'ambitieux vieillard par d'autres concessions[41]; enfin, les Colignis s'étoient retirés dans leurs terres, furieux de la paix conclue par le prince de Condé, et après lui avoir prédit qu'il ne tarderoit point à s'en repentir. Celui-ci étoit le seul qui parût alors agir dans un véritable accord avec Catherine, soit qu'il fût las en effet de la guerre, soit qu'il fût ébloui des promesses qu'elle lui avoit faites[42]; ils prirent ensemble la résolution de faire la guerre aux Anglois, et de les chasser du Hâvre, que lui-même leur avoit livré.