Ce fut dans ce voyage du duc de Guise qu'arriva l'événement célèbre que les huguenots, par une de ces exagérations qui leur étoient si familières, désignèrent sous le nom de Massacre de Vassy, qu'ils présentèrent de toutes parts, en France et à l'étranger, sous les couleurs les plus fausses et avec les circonstances les plus odieuses, dont ils prétendirent se faire une excuse pour tant d'excès détestables auxquels ils se livrèrent depuis, et pour ces longues discordes civiles dont ils furent les seuls auteurs et qui couvrirent la France de ruines et de sang[31].

La marche du duc n'en fut point arrêtée; elle ne le fut pas davantage par les instances que lui fit la reine, de venir trouver le roi à Monceaux pour y tenter, avec le prince de Condé, de nouveaux projets de conciliation; et, redoublant de vitesse à mesure qu'il approchoit de Paris, il entra dans cette capitale le 16 mars, à la tête d'une troupe de quinze cents cavaliers bien armés.

Jamais entrée royale n'eut un appareil plus brillant. Parti de la porte Saint-Denis, ce seigneur traversa la ville aux acclamations redoublées d'un peuple entier dans le délire de la joie, et qui croyoit voir en lui son unique libérateur. Il fut harangué, comme le souverain lui-même, par le prévôt des marchands et les échevins; et, saisis du même enthousiasme que le peuple, ces magistrats le prièrent de disposer de leurs bras et de leurs fortunes pour la défense de la religion. Le duc reçut leurs offres, mais au nom du roi de Navarre, déclarant qu'il n'étoit que son soldat, arrivé par son ordre dans la capitale du royaume, et prêt à servir l'état partout où il lui plairoit de l'envoyer.

Paris se trouva alors partagé en deux partis, dont les chefs, formant deux conseils séparés, ne marchoient qu'entourés de soldats, et dans l'appareil menaçant des ennemis les plus acharnés; avec cette différence que le chef de l'un de ces partis avoit pour lui la population entière de la ville, tandis que l'autre, réduit à une escorte d'un petit nombre de gentilshommes déterminés, qui s'étoient attachés à sa fortune, voyoit croître de moment en moment les périls de sa situation. Catherine, qui croyoit alors sa puissance et sa fortune attachées à celle du prince de Condé partageoit toutes ses inquiétudes, s'unissoit plus intimement que jamais à sa faction, et tentoit tous les moyens possibles d'abattre celle des triumvirs. Sur l'invitation qu'elle lui en avoit faite, le roi de Navarre étoit allé la rejoindre à Monceaux, sûr qu'il étoit maintenant de n'éprouver aucun obstacle pour la quitter, dès que l'intérêt de son parti le rappelleroit à Paris. Elle auroit bien voulu y attirer aussi le duc de Guise; et alors, les retenant tous les deux prisonniers, elle eût d'un seul coup abattu leur faction. Mais celui-ci étoit trop habile pour donner dans un semblable piège. Ce fut lui au contraire qui envoya vers le roi de Navarre le prévôt des marchands, pour l'inviter à revenir dans la capitale, où sa présence seule pouvoit en imposer aux partis prêts à en venir aux mains. Il s'y rendit aussitôt; et c'est alors que, commençant à exécuter le plan convenu entre eux, il invita son frère, le prince de Condé, à en sortir, au nom du salut de l'état et de la paix publique. Celui-ci ayant refusé de le faire avec toute la hauteur de son caractère, le roi de Navarre écrivit sur-le-champ à la reine qui, le dépit dans le cœur, se vit alors forcée de lui en donner, et au nom du roi, le commandement absolu. Il partit, ne respirant que la vengeance; et, comme tous ses projets et tous ses intérêts étoient liés alors aux intérêts et aux projets de la reine, le duc de Guise, se doutant bien qu'au sortir de Paris ce prince iroit se concerter avec elle; et, jugeant avec sa sagacité accoutumée qu'au point où en étoient les choses, si elle se livroit, et le roi avec elle, au parti huguenot, le parti catholique deviendrait alors le parti rebelle, il sut faire comprendre au connétable et au roi de Navarre que, comme ils ne pouvoient conserver aucune espérance de la gagner, il n'y avoit plus un moment à perdre pour s'emparer de la mère et du fils; que ce qu'ils avoient à Paris de gens armés suffisoit à ce dessein, dessein que le prince de Condé exécuteroit sans doute lui-même et très-incessamment, s'il n'étoit prévenu: car de toutes parts il recevoit des avis que ses partisans accouroient se réunir à lui de tous les coins du royaume.

Ce prince étoit alors à Meaux, où l'amiral et son frère étoient venus le rejoindre; et tous les trois travailloient effectivement avec la plus grande activité à réunir un nombre de soldats suffisants pour voler au secours de Catherine qui, se doutant du projet des triumvirs, avoit quitté précipitamment Monceau, et de Fontainebleau, où elle s'étoit retirée, lui écrivoit lettre sur lettre pour qu'il se hâtât de venir la sauver des mains de ceux qu'elle appeloit alors ses ennemis. Mais les triumvirs avoient des ressources plus promptes et plus sûres, et ne mettoient pas une moindre vigilance dans leurs entreprises. Convaincus que le moment étoit décisif, ils partent de Paris avec un corps nombreux de cavalerie, arrivent à Fontainebleau, et déclarent à la reine qu'ils viennent chercher le roi, lui laissant, du reste la liberté de l'accompagner, ou de se retirer où bon lui sembleroit. Catherine veut résister, emploie tour à tour les prières et les menaces; mais pendant ce temps le connétable fait démeubler les appartements; et donne le signal du départ. Ce fut une nécessité pour elle de suivre son fils: muette de colère et de douleur, elle se laissa conduire à Melun au milieu de ses femmes éplorées, et tenant entre ses bras le jeune roi, qui, frappé d'un tel événement, versoit des larmes comme s'il étoit tombé entre les mains de ses plus cruels ennemis.

Quelques heures plus tôt, le prince de Condé enlevoit aux triumvirs une proie si précieuse; et il n'étoit plus qu'à quelques lieues de Fontainebleau, lorsqu'il apprit que ceux-ci l'avoient gagné de vitesse, et que le roi étoit en leur pouvoir. Profondément affligé d'un revers dont toutes les conséquences se présentent à son esprit, mais trop courageux pour en être accablé, il tourne bride aussitôt, arrive sous les murs de Paris, où il cause un moment de frayeur, mais dont il s'éloigne dès qu'on lui a accordé le passage de ses troupes sur le pont de Saint Cloud; puis de là s'avance, à marches forcées, vers Orléans, où d'Andelot, entré furtivement quelques jours auparavant avec un petit nombre de soldats déguisés, se battoit alors contre les catholiques, qui l'avoient découvert, et qui vouloient l'en chasser. L'arrivée du prince décida de la victoire, et rendit son parti maître d'une place d'armes capable de lui servir de retraite et de point d'appui. Le prince y empêcha le pillage et les violences que ses soldats vouloient exercer contre les habitants; mais il leur abandonna les églises, dont les richesses furent pillées, et où il se commit d'horribles profanations.

Cependant les triumvirs avoient fait conduire le jeune roi de Melun à Vincennes et de là à Paris, seul lieu où ils jugeassent que sa personne fût en sûreté. Ce fut là que l'on reçut la nouvelle des excès qui venoient de se commettre à Orléans; le connétable voulut lui-même en tirer la première vengeance qui fût possible en ce moment; et se mettant à la tête d'une troupe de soldats, il alla lui-même dans les faubourgs donner la chasse aux ministres protestants, fit raser le prêche de Popincourt, et brûler les bancs et la chaire d'un autre prêche[32] situé sur les fossés de la porte Saint-Jacques, ne regardant pas, disoit-il, de telles expéditions comme indignes de lui, puisqu'il s'agissoit du bien de la religion. Ces actes de sévérité et l'arrestation d'un des plus furieux agents de la réforme, répandirent une telle épouvante dans tout le parti, que l'exercice du culte cessa à l'instant même à Paris, et que les ministres s'enfuirent tous à Orléans, où s'organisoit déjà un gouvernement, et se rassembloit une force militaire capable de rivaliser avec celle des triumvirs.

On se prépara des deux côtés à la guerre: les chefs catholiques, maîtres de la personne du roi, traitant le prince de Condé et ses partisans de rebelles à la puissance légitime; le prince prétextant la captivité du monarque et de sa mère pour ôter à sa conduite le caractère de rébellion. Toutefois les moyens et les avantages étoient bien différents. C'étoit vainement que le parti réformé rejetoit les déclarations de Charles et de Catherine, comme extorquées par la tyrannie des triumvirs: ceux-ci, maîtres de la personne du roi, soutenus de la population entière de la capitale et de la majeure partie de la nation, défenseurs de la religion de l'état, avoient non-seulement les apparences, mais aussi toute la force du parti légitime; et le parlement, auquel le prince de Condé s'adressa, le lui fit bien voir en repoussant avec amertume les apologies, déclarations et protestations qu'il jugea à propos de lui envoyer. Cependant, à peine la nouvelle du prétendu massacre de Vassy et de la prise d'Orléans se fut-elle répandue, que les protestants, qui sembloient n'attendre que le signal de la rébellion, coururent de toutes parts aux armes, et s'emparèrent par surprise d'un grand nombre de villes, et entre autres de la ville de Rouen, où ils se livrèrent aux plus grands excès. De l'or et de l'argent des églises, qui furent dévastées et profanées partout où passèrent leurs armées, le prince de Condé fit battre monnoie pour payer ses soldats; et, tandis que les triumvirs négocioient avec le pape, le roi d'Espagne, le duc de Savoie, il renouoit ses négociations avec les princes allemands et avec la reine d'Angleterre, qui s'apprêtoit à lui faire payer cher son alliance et ses secours. On commença à se battre dans le Languedoc, dans la Guienne, dans le Dauphiné; et, dès les premiers moments de cette guerre coupable et impie, les huguenots furent ce qu'ils ne cessèrent point d'être jusqu'à la fin, fanatiques et cruels jusqu'à la plus atroce barbarie, comme s'ils eussent pris à tâche de justifier les terribles représailles que les catholiques devoient bientôt exercer contre eux[33]. Aux simples gentilshommes se joignirent bientôt beaucoup de seigneurs des plus considérables de la cour, dont plusieurs avoient eu des commandements dans les armées, et qui, par leur réputation, leur habileté et leur influence, firent depuis la principale force du parti. Enfin le mal devint si violent et si général, qu'il eût fallu une armée catholique presque dans chaque province pour en arrêter les progrès; et que, sans la fermeté de Blaise de Montluc, commandant pour le roi dans la Guienne, et l'arrivée des troupes italiennes et des garnisons françoises qui entrèrent dans le Dauphiné, c'en étoit fait peut-être en France et de l'autorité royale et de la religion.

Ce fut dans des circonstances aussi critiques que l'Hôpital osa proposer dans le conseil un moyen de conciliation, qui étoit que le duc de Guise, le connétable et le maréchal de Saint-André s'éloignassent de la cour, conditions auxquelles le prince de Condé promettoit de mettre bas les armes. Cet avis, qu'il avoit concerté avec la reine, dont la politique étoit toujours la même, et qui suivoit avec le même entêtement ses premiers projets désormais impraticables, n'eut d'autre effet que de le démasquer davantage auprès de gens bien autrement habiles que lui; et, sous prétexte qu'il étoit homme de robe, il fut entièrement exclu des conseils de guerre.

Prêts à quitter Paris pour aller à la rencontre de l'ennemi, les chefs du parti catholique jugèrent qu'il étoit prudent de mettre une ville aussi importante dans un état de défense respectable. Il y avoit déjà quelque temps que le maréchal de Montmorenci n'en étoit plus gouverneur; on lui avoit ôté cette place à cause de ses liaisons avec le parti réformé, et elle avoit été donnée au cardinal de Bourbon. On substitua encore à celui-ci le maréchal de Brissac, l'un des plus grands hommes de guerre de son temps, exercé dans les longues campagnes de Piémont à établir dans les villes une police peu différente de celle d'un camp. «Distribuant cette capitale en quartiers à peu près égaux, laissant aux bourgeois le choix de leurs colonels et de leurs capitaines, assignant à chaque quartier son département et ses heures de service, il remplit parfaitement, dit un historien, l'idée qu'on s'étoit formée de ses talents, mais rendit un mauvais service à la monarchie, en donnant une constitution trop vigoureuse à une multitude difficile à gouverner. Il est certain, ajoute-t-il, que, depuis cet établissement, les Parisiens, à portée de calculer leurs forces, se montrèrent moins respectueux et moins dociles qu'auparavant, et qu'on peut dater de cette époque le principe d'une effervescence qui a duré avec plus ou moins d'éclat pendant près de deux siècles.» Dans la première revue que fit le maréchal de ces milices bourgeoises, il y compta vingt-quatre mille hommes bien armés, et dont la plupart auroient pu figurer parmi des troupes de ligne.