Toutefois avant que ce prince timide et irrésolu se fût entièrement décidé, cette protection marquée que la reine mère accordoit déjà aux hérétiques causa de nouveaux troubles dans Paris. Les prédicateurs tonnèrent dans les chaires contre une aussi coupable indulgence; et comme, dans ces temps malheureux, et par des causes que nous avons déjà fait connoître, l'esprit de révolte étoit partout; et que ceux-là mêmes qui défendoient les vraies doctrines, protestoient secrètement contre l'autorité, qui en est la seule sauve garde, ce zèle religieux, qui n'avoit plus ni règle ni frein, s'emporta jusqu'à l'outrage contre ceux qui étoient chargés de l'administration publique, et la chaire retentit de maximes séditieuses et subversives de toute puissance légitime. Ces fougueux orateurs parloient à un peuple qui n'étoit que trop disposé à les écouter: on craignit les suites de ces sermons fanatiques, et, pour en arrêter le cours, le prince de La Roche-sur-Yon fit enlever au milieu de la nuit et conduire dans les prisons de Saint-Germain le plus violent de ces prédicateurs. Le lendemain il jugea à propos d'en donner avis au parlement, en lui communiquant l'ordre qu'il avoit reçu du roi: à peine cette nouvelle se fut-elle répandue, que les cours du palais se remplirent de citoyens de tous les rangs; les principaux bourgeois rendirent plainte contre cette violence publique; et leur animosité alla si loin, que, n'obtenant rien du parlement, ils ne craignirent pas d'aller à Saint-Germain porter au roi lui-même leurs réclamations; et là ils s'exprimèrent avec si peu de ménagements, ils poussèrent de telles clameurs, qu'on fut obligé de leur rendre le prisonnier, qu'ils ramenèrent en triomphe dans l'église de Saint-Barthélemi, où il avoit prononcé son sermon.

Les réformés, par leur conduite insolente et pleine de violence, sembloient prendre à tâche de justifier cette haine et de l'aigrir de jour en jour davantage. Ils tenoient leurs principales assemblées à l'enseigne du Patriarche, dans une vaste maison qui touchoit presque à l'église Saint-Marceau, dans le faubourg du même nom. Il arriva que, s'étant rassemblés, le 26 décembre, fête de Saint-Étienne, pour entendre le prêche d'un de leurs ministres, ils se trouvèrent importunés par le bruit des cloches qui, dans le même temps, appeloient les paroissiens à Vêpres. Quelques-uns des leurs, envoyés par eux pour faire cesser ce bruit, s'acquittèrent de cette commission imprudente avec une telle hauteur, qu'on ne leur répondit qu'en les maltraitant et en les chassant de l'église. Aussitôt les réformés, parmi lesquels il y avoit beaucoup de gentilshommes, sortent en fureur de leur temple, courent à l'église où les catholiques s'étoient renfermés, en enfoncent les portes, et tombent, l'épée à la main, sur cette multitude désarmée. Ils tuèrent un grand nombre de ces malheureux, et furent aidés, dans cette sanglante exécution, par la maréchaussée et une partie du guet, qui, appelés pour maintenir l'ordre, écrasoient sous les pieds de leurs chevaux ou abattoient à grands coups d'épée ceux qui cherchoient à s'enfuir. Ce fut en vain que quelques-uns d'entre eux, réfugiés dans le clocher, sonnèrent le tocsin pour appeler le peuple à leur secours. Les bourgeois, dépouillés de leurs armes depuis environ deux ans, n'avoient aucun moyen de les tirer du danger, et se trouvoient d'ailleurs arrêtés au coin des rues par des corps-de-garde que le commandant du guet y avoit placés. Plus fanatiques encore que leurs adversaires qu'ils accusoient de fanatisme, les réformés, après avoir assouvi leur première fureur sur cette foule sans défense, la tournèrent sur les objets du culte catholique, brisèrent les portes du tabernacle, en arrachèrent les vases sacrés, foulèrent aux pieds les hosties consacrées, renversèrent l'autel, mirent en pièces les croix, les images et les statues. Ils firent plus, ils osèrent lier de cordes trente-deux prisonniers, prêtres ou bourgeois; et ce fut un spectacle nouveau et révoltant de voir, dans le sein de la capitale de la France, des protestants conduisant des catholiques en prison, au milieu d'une population toute catholique. Ils ne tardèrent pas à être délivrés, et l'on donna même des ordres pour informer contre les auteurs de la sédition; mais on prit en même temps les arrangements nécessaires pour en éluder l'effet[28], parce qu'il étoit décidé à la cour, c'est-à-dire, dans le parti de la reine, de ménager en tout les réformés.

En effet le roi de Navarre s'étoit enfin déclaré: son union avec les triumvirs n'étoit plus un mystère; et Catherine, à qui jusqu'alors ce parti avoit semblé peu redoutable, épouvantée d'une alliance qui n'alloit pas moins qu'à ruiner en un moment ce qu'elle avoit acquis par tant d'artifices et de travaux, ne vit plus pour elle d'autre ressource que de se jeter entre les bras des réformés. Par l'entremise de l'Hôpital, que l'on voit toujours mêlé à ces funestes intrigues, et, dans le conseil de cette princesse, toujours opinant pour le plus mauvais parti, une alliance étroite fut donc formée entre elle, le prince de Condé et les Colignis; et le nouveau gage de cette union fut la promesse formelle qu'elle leur fit de révoquer l'édit de juillet et de faire enfin obtenir aux réformés ce qu'ils désiroient depuis si long-temps, l'exercice public de leur culte. Ce fut, dit-on, à cette occasion que l'amiral, qui la croyoit sincèrement calviniste, crut pouvoir s'ouvrir entièrement à elle, et lui découvrir les ressources immenses de sa faction[29]: aveu indiscret qui lui apprit bien des choses qu'elle ignoroit encore, et qu'elle renferma dans le fond de son cœur pour en faire son profit, selon que le demanderoient les circonstances et son intérêt.

(1562) Le moment présent demandoit qu'elle fît ce qui étoit agréable aux réformés; et, comme elle n'étoit pas sûre du conseil, où dominoit alors le parti des Guises, elle convoqua à Saint-Germain et pour le mois de janvier suivant, une assemblée de notables, particulièrement composée de députés de tous les parlements et de toutes les autres cours souveraines: assemblée à laquelle les triumvirs refusèrent d'assister, et que ses manœuvres et celles du chancelier avoient su composer de telle manière que l'édit de juillet y fut révoqué, et remplacé par l'édit scandaleux et devenu à jamais célèbre sous le nom d'édit de janvier, dans lequel il fut enfin accordé aux huguenots d'exercer publiquement leur culte, et d'élever autel contre autel, dans le royaume très-chrétien. C'est alors que l'on put commencer à connoître cette fausse position dans laquelle s'étoit placé le parlement, qui depuis si long-temps combattoit à la fois pour la vraie religion et contre la puissance du chef de l'église. Cette puissance, si elle eût été respectée en France comme elle l'avoit été jadis et comme elle devoit l'être, si elle y eût exercé la juste influence qu'il lui appartenoit d'y avoir, eût coupé à l'instant même le mal dans sa racine; et la sentence qu'elle eût portée en cette grave circonstance devenant obligatoire pour tous, cette cour de justice, où dominoit toujours le parti catholique, se seroit trouvée dans le cas d'une résistance légitime contre l'autorité même de son propre souverain, ou de ceux qui le représentoient. Mais, parce que le parlement avoit voulu se faire indépendant de l'autorité spirituelle, le cri de sa conscience contre un acte de l'autorité temporelle devint un cri de révolte; et il put apprendre à ses dépens que ces deux puissances devoient exercer un empire égal, quoique bien différent, sur les sociétés chrétiennes; que vouloir se soustraire à l'une, c'étoit se faire nécessairement esclave de l'autre. Lorsqu'il fut question d'enregistrer cet édit monstrueux, ce fut vainement qu'à deux reprises il fit les remontrances les plus énergiques, et que deux fois il refusa l'enregistrement. Les menaces n'ayant pu vaincre son obstination, on employa contre lui la violence[30]; et il lui fallut céder. Les autres parlements ne résistèrent pas avec moins d'opiniâtreté; mais, si l'on en excepte celui de Dijon, tous enregistrèrent également, parce que l'on alla jusqu'à déployer contre eux l'appareil de la force militaire. Cependant, comme nous le verrons bientôt, cet édit si odieux aux catholiques accrut l'audace des huguenots sans les satisfaire; et, au moyen de ce système funeste de conciliation et de prétendue justice distributive, les ressentiments n'en devinrent que plus violents et plus implacables.

Cependant à peine eut-il été rendu, que commencèrent à éclater tous les désordres qui en étoient l'inévitable conséquence; et que dans toutes les parties de la France les scandales se multiplièrent avec les symptômes les plus effrayants: un grand nombre se déclaroient calvinistes, qu'on n'avoit point jusque-là soupçonnés de l'être; des religieux et des religieuses désertoient leur cloître et apostasioient publiquement; des clercs et des prêtres alloient se marier au prêche en vertu de l'édit; et de toutes parts les catholiques étoient de nouveau et impunément insultés et menacés. Mais, dans le temps même que les réformés se réjouissoient de ces déplorables triomphes, la politique profonde des Guises préparoit dans l'ombre les ressorts qui devoient porter un coup terrible à leurs ennemis, et changer entièrement le cours des événements.

Voici quelle étoit alors la position des choses; et il convient de la bien connoître pour entendre clairement ce qui va suivre. L'édit de janvier avoit profondément affligé le souverain pontife, réduit alors à négocier et à solliciter en faveur de la religion, au lieu de commander en maître comme il lui auroit appartenu de le faire. Il savoit que c'étoient les pernicieux conseils des Colignis qui avoient poussé la reine à prendre d'aussi funestes résolutions: soutenu de l'ambassadeur d'Espagne, son légat, le cardinal de Ferrare, pressa donc Antoine de Bourbon d'user de toute l'autorité que lui donnoit sa charge de lieutenant-général du royaume, pour les faire exiler de la cour; et tous les deux lui firent entendre que le traité entamé avec lui pour la restitution de la Navarre, ou pour un équivalent à cette restitution, ne pouvoit se conclure qu'à ce prix.

Par suite de ces instances du légat, ce prince demanda avec beaucoup d'instances à la reine d'éloigner les Colignis. Catherine crut trouver dans cette demande une occasion favorable de se délivrer en même temps des principaux chefs du triumvirat, qu'elle craignoit beaucoup plus qu'elle ne prenoit d'intérêt aux chefs des réformés. Elle consentit donc sans beaucoup de peine à l'éloignement de ceux-ci, toutefois sous la condition expresse que les Guises et le maréchal de Saint-André s'éloigneroient en même temps qu'eux; et ce qui dut sans doute causer quelque étonnement, c'est que tous acceptèrent cette espèce d'exil sans en paroître nullement affectés. En effet, chacun d'eux n'y voyoit rien qui pût lui nuire et croyoit au contraire y trouver son avantage. Les princes lorrains laissoient à la cour le roi de Navarre entre les mains du légat et de l'ambassadeur d'Espagne, auxquels il ne pouvoit plus désormais échapper; les Colignis ainsi que le prince de Condé comptoient sur la reine à cause de la frayeur que lui causoit le triumvirat, et pensoient que, délivrée de la présence des Guises, elle auroit plus de moyens de consolider l'alliance qu'elle avoit contractée avec eux. La séparation se fit à Saint-Germain: le duc de Guise se retira à Joinville, et le cardinal son frère à Reims; le prince de Condé et les Colignis se rendirent à Paris; la reine emmena le roi à la maison royale de Monceaux située à quelque distance de la ville de Meaux; et chacun s'occupa sans relâche de mettre son absence à profit.

Les chefs des réformés avoient un grand projet. Ils vouloient s'emparer de Paris, et c'étoit dans ce dessein qu'ils venoient de choisir cette ville pour le lieu de leur retraite. Avant cette époque, le prince de Condé y avoit déjà fait de fréquents voyages; il y entretenoit de nombreuses correspondances; et, plutôt que de s'en éloigner, il avoit refusé la commission importante d'aller en Gascogne et en Guienne pour y faire exécuter l'édit de janvier. Sa présence y ranima sans doute le courage de ses partisans; toutefois l'entreprise qu'il méditoit, présentoit des obstacles insurmontables et qu'il n'avoit pas su prévoir: car, bien que cette ville eût été en effet le berceau de la nouvelle doctrine, et que les principes de cette doctrine n'eussent point cessé d'y être prêchés, même pendant le feu des plus violentes persécutions, cependant l'exemple des premiers magistrats, la vigilance des officiers de police, et bien plus encore la multitude des confréries religieuses dans lesquelles chaque citoyen, classé suivant son rang ou sa profession, trouvoit une sorte de sauve garde contre les nouveautés religieuses, avoient empêché que l'hérésie ne se propageât dans l'ordre des vrais bourgeois; et si quelques relations nous parlent d'assemblées de réformés montant à dix mille personnes, il faut sans doute y comprendre une foule d'étrangers, de désœuvrés, de mendiants, de vagabonds, espèce de gens qui abondent toujours dans les grandes villes, qu'attirent tous les spectacles, et qui n'ont d'autre mobile que l'intérêt ou la curiosité; mais les monuments les plus authentiques témoignent que le nombre des vrais réformés ne passoit pas deux mille, et qu'à peine y comptoit-on un tiers de bourgeois. Quelques mouvements que se fût donnés le prince pour accroître ce troupeau, il ne paroît pas qu'il eût fait de grands progrès: car les nouvelles dispositions du roi de Navarre ne furent pas plus tôt connues, qu'on vit disparoître des prêches une grande partie de cette multitude confuse, sur laquelle d'ailleurs on avoit peu compté; et, quoiqu'il se tînt encore des assemblées de sept à huit mille personnes, les seules forces effectives dont il fût possible de tirer quelque parti, se réduisoient à environ quatre cents gentilshommes, trois cents vieux soldats amenés par d'Andelot, trois cents étudiants, et un nombre à peu près égal de bourgeois qui manquoient d'armes. Il étoit impossible de se rendre maître, avec cette poignée d'hommes, d'une ville aussi étendue que Paris l'étoit dès ce temps-là; et cependant le péril croissoit de moment en moment, car les manœuvres des triumvirs, combinées avec autant de justesse que de profondeur, étoient sur le point d'éclater.

En effet les Guises n'avoient point perdu leur temps dans cet exil volontaire auquel ils s'étoient si facilement résignés; ou pour mieux dire, ils ne l'avoient jamais plus habilement employé: car des négociations qu'ils entamèrent aussitôt avec les princes luthériens d'Allemagne, et dans lesquelles ils profitèrent, avec la plus grande dextérité, de la division qui régnoit déjà entre leur église et celle des calvinistes, eurent le résultat décisif qu'ils vouloient obtenir, qui étoit d'arrêter les secours que ceux-ci avoient d'abord été disposés à donner aux religionnaires de France. Pendant ce temps, le légat et l'ambassadeur d'Espagne achevoient de conclure avec le roi de Navarre le traité qui l'enchaînoit irrévocablement au parti catholique. Enfin cet accord tant désiré est signé; et, pour premier gage de la nouvelle alliance, il est convenu que le roi de Navarre commencera par forcer le prince de Condé de quitter Paris, et appellera aussitôt tous les chefs catholiques auprès de lui pour frapper immédiatement après de plus grands coups.

Cependant, à mesure que ce dénouement approchoit, l'état de crise dans lequel se trouvoit la capitale du royaume prenoit un caractère plus alarmant. Instruit de ce qui se tramoit contre lui, et désespéré de voir que tant d'efforts qu'il avoit faits, tant de mouvements qu'il s'étoit donnés, n'avoient pu relever le foible parti qu'il avoit dans ses murs, jugeant enfin qu'il n'y avoit plus un moment à perdre, s'il ne vouloit s'exposer à quitter comme un fugitif une ville où il avoit eu un moment l'espoir de commander en maître, le prince de Condé avoit résolu de tenter un coup de main; et, pour y parvenir, il avoit imaginé de se renforcer secrètement de cinq à six mille hommes tirés des églises de Champagne, lesquels devoient arriver par pelotons, et se cacher ou dans les faubourgs ou chez ceux des bourgeois réformés qui occupoient des maisons entières dans la ville. Mais l'excès même des précautions qu'il prit pour le succès de son projet ne servit qu'à le faire transpirer, et à jeter de nouvelles alarmes parmi les Parisiens: car le bruit se répandit partout qu'il se tramoit parmi les huguenots une horrible conspiration, dont l'objet étoit de saccager la ville et d'en massacrer les habitants; et tandis que d'un côté les réformés sollicitoient de la reine mère la permission de s'armer pour repousser les violences d'une populace insolente et séditieuse, de l'autre les Parisiens redemandoient à grands cris leurs armes pour échapper à la mort dont les menaçoient leurs cruels ennemis, et exigeoient le renvoi de leur gouverneur, le maréchal de Montmorenci, dont la connivence avec les hérétiques devenoit de jour en jour plus frappante. Dans cet état de choses le duc de Guise, appelé hautement par le roi de Navarre à la défense de la capitale du royaume et de la religion catholique, partit de Joinville à la tête de sa compagnie d'ordonnance, tandis que le connétable, quittant son château d'Écouen, accompagné de toute sa maison, dirigeoit sa marche vers Nanteuil, pour faire sa jonction avec lui. C'est ainsi que Catherine, recevant le juste prix de ses artifices, se trouva enfin délaissée de tous, et un objet d'animadversion pour tous; haïe des catholiques, que l'édit de janvier avoit soulevés d'indignation contre elle; accusée de trahison par les huguenots, qui lui reprochoient d'avoir forcé le prince de Condé à s'éloigner de la cour, et par ses hésitations de les avoir amenés aux extrémités auxquelles ils se trouvoient réduits.