Le connétable revint aussitôt à la cour, et sa présence y rendit le courage aux Colignis et au roi de Navarre, qui, pour prix de la régence à laquelle il avoit été forcé de renoncer, avoit obtenu le titre de lieutenant-général du royaume. Le vieux guerrier, accueilli de la reine mère et du jeune roi avec toutes les marques les plus flatteuses de confiance et d'affection, y reprit aussitôt l'ascendant que lui donnoit sa haute dignité; et le prince de Condé, tiré à l'instant même de sa prison, selon la promesse qui lui en avoit été faite, fut envoyé à son château de La Fère, accompagné d'une garde qu'on lui donna seulement pour la forme, et jusqu'à ce que son innocence eût été proclamée par un arrêt des cours souveraines. Les Guises virent ce changement qui s'opéroit dans leur fortune, sans se déconcerter, sans songer un seul instant à quitter la partie; parce qu'ils prévoyoient que Catherine auroit incessamment besoin d'eux, et ne se livreroit point entièrement à leurs ennemis. Ils se tinrent seulement sur leurs gardes, et rallièrent leurs partisans; ce que firent de leur côté les chefs de l'autre parti, la reine continuant de se ménager entre eux, flattant de part et d'autre les espérances et les prétentions, et les empêchant ainsi de se porter à de fâcheuses extrémités.
Il y eut donc, grâce à ses intrigues, comme une apparence de rapprochement entre les partis (1560) pendant les états d'Orléans, qui, ainsi que l'observe très-judicieusement le président Hénault, ne produisirent aucun bien, et dans lesquels les réformés obtinrent quelques concessions, et conçurent de grandes espérances. Mais les cœurs étoient trop ulcérés: le prince de Condé ne pouvoit pardonner aux Guises l'arrêt de mort qu'ils avoient fait rendre contre lui; les Colignis, persuadés qu'ils avoient voulu les envelopper dans sa perte, ne respiroient que haine et vengeance; la reine Marguerite de Navarre, calviniste opiniâtre jusqu'au fanatisme, ne cessoit d'exciter son mari contre les princes lorrains, essayant par tous les moyens de le faire sortir de son indolence et de son indécision; et le chancelier, tout dévoué à la cause des religionnaires, la secondoit de tous ses efforts. Il ne s'agissoit plus que d'entraîner tout-à-fait le connétable qui flottoit encore entre ce qu'il croyoit son intérêt, celui de ses liaisons de famille, et l'attachement sincère qu'il avoit pour la religion catholique. S'ils eussent pu parvenir à le décider, leur manœuvre étoit prête; et cette manœuvre, concertée entre eux à Paris, consistoit à profiter de la circonstance particulière des états de l'Île de France, qui alloient s'assembler dans cette ville, pour faire demander hautement par le roi de Navarre, le renvoi des deux ministres. Comme on ne doutoit point que la reine, dans le système qu'elle avoit adopté, ne refusât absolument une semblable demande, ce prince devoit sur-le-champ quitter la cour et se rendre à Paris avec le connétable; et l'on se tenoit assuré qu'au moyen de l'influence du maréchal de Montmorenci, gouverneur de la ville, les états de la province, d'une voix unanime, reconnoîtroient ce prince régent du royaume, exemple qui, joint aux mesures qu'on avoit prises, entraîneroit infailliblement le reste de la nation. La scène eut lieu à Fontainebleau, où étoit alors le roi, comme elle avoit été concertée à Paris, et le trouble, la terreur de Catherine, furent portés au dernier degré; mais un expédient que proposa le cardinal de Tournon, comme par une inspiration subite, changea en un moment la face des choses. Au moment où le connétable, que les conjurés avoient enfin su gagner, faisoit les préparatifs de son départ, le jeune roi le fit venir dans son appartement, et lui enjoignit, au nom du salut de l'état, de rester auprès lui. Frappé de la manière dont cet ordre lui fut donné, et nourri dès son enfance dans un respect profond pour ses maîtres, le vieillard obéit, le roi de Navarre n'osa partir seul, et le complot avorta.
Bientôt ce qui se passa à ces mêmes états de Paris, assemblés uniquement pour nommer des députés à une nouvelle assemblée d'états-généraux indiquée à Pontoise, acheva de fixer les irrésolutions du connétable, et de ruiner les desseins des factieux. C'est alors que cet illustre personnage fit bien voir que, si l'esprit avoit pu se tromper en lui, le cœur n'avoit jamais défailli. Dans les conférences de ces états, que les menées du maréchal de Montmorenci avoient su composer de réformés, de brouillons, d'un grand nombre de gens qui avoient à se plaindre de l'ancien gouvernement, on agita sur l'administration du royaume des questions si étranges, les sectaires et leurs chefs s'y montrèrent si à découvert, qu'ils fournirent eux-mêmes à leurs adversaires ce qui leur manquoit encore pour attacher sans retour à leur parti le seul personnage qui pût en assurer l'ascendant. Pressé de toutes parts, et par la duchesse de Valentinois qui, du fond de sa retraite, le sollicitoit sans cesse de se déclarer enfin contre les ennemis de l'ancienne religion, lesquels par cela même étoient ceux de l'état; par sa femme Madeleine de Savoie, zélée catholique, et mécontente en outre de la faveur excessive qu'il accordoit dans sa famille aux Colignis; par les Guises, qui, sentant plus que personne de quelle importance étoit pour eux une semblable conquête, n'épargnoient ni caresses, ni prévenances, ni protestations pour l'attirer à eux: il y fut surtout déterminé, et par son aversion pour les nouveautés, et par les craintes que sut lui inspirer le maréchal de Saint-André, en lui mettant sous les yeux les mauvaises dispositions qui venoient de se manifester dans les états de Paris, particulièrement à l'égard de ceux qui avoient eu le plus de part aux faveurs de Henri II: or, les réformés avoient dominé dans cette assemblée, et c'étoient eux qui avoient montré le plus d'acharnement contre les favoris, qu'ils avoient traités hautement de dilapidateurs de la fortune publique. Telles furent les premières causes de cette réunion fameuse des Guises, du connétable et du maréchal de Saint-André, connue sous le nom de triumvirat. Dès ce moment, le noble vieillard, irrévocablement uni au parti qui défendoit l'autel et le trône, n'eut plus aucuns ménagements pour les huguenots, et se montra jusqu'à la fin leur ennemi le plus déclaré.
Cette alliance d'aussi puissants personnages dérangeoit tous les plans de Catherine; leur association alloit donner au parti catholique une prépondérance qui renversoit au moment même où elle venoit de le former, cet équilibre des partis dont elle faisoit toujours sa chimère favorite: toutefois ce ne fut point assez pour lui en démontrer la folie et l'impossibilité, et pour la faire revenir à des idées plus justes et à une plus noble politique. On la vit donc, dès ce moment, et en même temps qu'elle feignoit d'approuver et le zèle religieux du connétable et les liaisons nouvelles qu'il venoit de former, se retourner du côté du roi de Navarre, et, lui promettant des édits favorables aux huguenots, essayer de former avec lui et le chancelier un tiers-parti capable de balancer cette influence que menaçoit de prendre le triumvirat. En effet la politique profonde des princes lorrains, de foible qu'il étoit encore, alloit bientôt le rendre dominant dans l'état.
Il suffit de ce retour de Catherine vers les ennemis des Guises, pour rendre aux chefs du parti religionnaire toute leur audace et toute leur activité. Ils présentèrent aussitôt au roi, et par les mains du roi de Navarre, une requête dans laquelle ils accusoient le parlement d'avoir violé l'édit de Romorantin qui, lui interdisant la connoissance des crimes d'hérésie, l'attribuoit exclusivement aux évêques[23]; et en même temps d'avoir adopté et fait exécuter de nouvelles mesures de rigueur contre les hérétiques. Le parlement fut aussitôt mandé au conseil d'état pour y rendre compte de sa conduite, et pour y recevoir de nouveau l'ordre, tant de fois répété, d'enregistrer les ordonnances du roi sans délai et sans modifications. Au sujet d'une émeute excitée par les protestants, et dans laquelle ces sectaires étoient évidemment punissables, on rendit plusieurs ordonnances nouvelles tellement favorables au calvinisme, qu'ils assimiloient presque son culte à celui des catholiques; et le chancelier, prévoyant l'opposition que la cour ne manqueroit pas d'y apporter, ne craignit point de déroger à l'ancienne forme, et de les adresser directement aux tribunaux inférieurs. L'étonnement du parlement fut grand, ses remontrances furent très-vives, et, dans cette circonstance, d'une telle force de raison, qu'on ne jugea pas à propos d'y répliquer. Cependant ces ordonnances s'exécutoient: c'étoient les catholiques qui, par une révolution inouïe, étoient devenus les opprimés; et les calvinistes montrèrent bien, dans cette circonstance, l'esprit de faction et d'indépendance qui faisoit le caractère de leur secte, par la manière dont ils abusèrent de ce moment de prospérité. Leur insolence et la publicité qu'ils donnèrent à leurs prêches à Paris, où ils étoient moins nombreux que partout ailleurs, excitèrent de nouveau la fureur du peuple. Il y eut encore des rixes au faubourg Saint-Germain, dans lesquelles les hérétiques, la plupart gentilshommes, eurent facilement l'avantage contre des écoliers et des bourgeois. Ils en tuèrent plusieurs, jetèrent l'épouvante parmi les autres, et, montrant ensuite les ordonnances du roi, bravèrent impunément les tribunaux qui osèrent sévir contre eux. De tels excès produisirent, du reste, une commotion subite et générale dans le royaume, et firent prévoir des désordres encore plus grands.
(1561) Cette agitation extraordinaire des esprits causa de vives inquiétudes à la cour; le parti de la reine sentit le danger qu'il y avoit d'employer des moyens arbitraires aussi violents; et il fut décidé qu'on réuniroit ensemble le conseil et le parlement pour statuer sur la liberté civile qu'il étoit convenable d'accorder à ceux qui professoient la nouvelle doctrine[24]. Le résultat de ces conférences fut l'édit connu sous le nom d'édit de juillet, et donné quelques jours après à Saint-Germain, lequel, quoique moins rigoureux que celui de Romorantin, ne fit qu'aigrir les ressentiments de tout le parti, parce que, si l'on en excepte la peine de mort que les sectaires cessoient d'encourir lorsqu'ils étoient convaincus, ils se trouvèrent du reste dans une position aussi fâcheuse qu'auparavant, et surtout privés de la permission momentanée qu'ils avoient obtenue de s'assembler publiquement.
Ainsi Catherine n'avait recueilli jusqu'alors d'autre fruit de tous ses vains ménagements que d'irriter encore davantage les chefs du parti protestant, en se privant de l'appui qu'elle auroit pu trouver dans ceux du parti catholique. Toutefois cet édit produisit un calme apparent et de feintes réconciliations, parmi lesquelles on remarqua celle du prince de Condé et du duc de Guise, qui, par ordre du roi, se virent et même s'embrassèrent. Deux événements d'une plus grande importance vinrent bientôt occuper les esprits: d'abord les états-généraux tenus à Pontoise, où l'administration du royaume pour laquelle elle avoit tout sacrifié, et sa conscience et ses véritables intérêts, fut confirmée à la reine; dans lesquels, par une contradiction sans doute fort étrange, tandis que la France entière se soulevoit contre l'hérésie, le clergé fut humilié et mis à contribution; ensuite le colloque de Poissy, où des ministres protestants, ce qui étoit encore sans exemple, se rendirent, munis de sauf-conduits, pour disputer contre des évêques catholiques.
La reine avoit elle-même provoqué cette conférence fameuse; et elle l'avoit fait pour calmer l'amiral, qui l'accusoit d'être le principal auteur de l'édit de juillet. Elle eut donc lieu, malgré les fortes et judicieuses représentations du cardinal de Tournon, qui n'eut pas de peine à démontrer que rien n'étoit plus dangereux que de permettre que l'on disputât publiquement sur une religion dont les preuves invincibles étoient fondées sur l'autorité; et qu'en cette circonstance, le danger étoit d'autant plus grand, que beaucoup d'esprits étoient déjà ou corrompus ou ébranlés par toutes ces doctrines nouvelles, uniquement fondées sur le raisonnement. Mais Catherine s'inquiétoit peu de ces graves considérations: elle suivoit la marche que lui traçoient les intérêts du moment; et nous avons déjà fait voir, et plus d'une fois, que ces intérêts étoient à peu près sa seule religion[25].
À ce colloque parurent, du côté des protestants, le célèbre Théodore de Bèze et quelques docteurs de l'église calviniste et sacramentaire. Si l'on eût attendu quelque temps, on eût pu, sans prendre la peine de disputer contre eux, les mettre aux prises avec des docteurs luthériens qu'avoient députés quelques princes d'Allemagne; et offrir ainsi le spectacle frappant de la réforme s'élevant déjà contre elle-même, et dès sa naissance, portant dans son sein des germes de division et de mort. Mais ceux-ci n'arrivèrent qu'après les conférences, lesquelles eurent d'ailleurs le caractère et l'issue qu'elles devoient avoir. Théodore de Bèze, qui porta la parole au nom des députés de sa secte, cita l'Écriture, les pères, les conciles, interprétant à sa manière les textes et les traditions, pour justifier sa doctrine et ses opinions; le cardinal de Tournon et plus particulièrement encore le cardinal de Lorraine lui montrèrent avec beaucoup de solidité combien étoient vains tous ces raisonnements, par cela seul qu'ils n'étoient que des raisonnements, auxquels on pouvoit en opposer d'autres et à l'infini, les sens de l'Écriture et de la tradition étant susceptibles de recevoir un grand nombre d'interprétations diverses: d'où ils conclurent que, sans un interprète vivant et irrécusable, la religion chrétienne ne présenteroit plus qu'un abyme d'éternelles contradictions, et qu'il falloit ou la rejeter entièrement, ou reconnoître l'autorité infaillible qui seule pouvoit lui donner force de loi. Toute la science et toutes les subtilités de l'orateur protestant vinrent échouer contre cet invincible argument[26]; toutefois lui et les siens ne s'en attribuèrent pas moins la victoire, répandant partout qu'on ne leur avoit point répondu, parce que, dans le sens qu'ils l'entendoient, on ne devoit point en effet leur répondre; et ainsi furent démontrés le danger et l'inutilité de semblables conférences.
Ce colloque de Poissy ne servit qu'à faire éclater encore davantage le mauvais esprit du chancelier, qui se montra plus à découvert dans cette circonstance qu'il ne l'avoit fait jusqu'alors; et à rendre évidente cette disposition où étoit alors la reine de favoriser le parti réformé. Mais il produisit aussi cet heureux effet que le roi de Navarre, frappé des variations de la doctrine protestante et de la mauvaise foi de ses défenseurs, commença à être ébranlé et à montrer quelque penchant à rentrer dans le sein de l'église catholique. Les Guises, qui le suivoient, pour ainsi dire, pas à pas, n'avoient garde de manquer une occasion si décisive de se délivrer enfin et pour toujours des intrigues fatigantes et de la politique inconstante et perfide de Catherine, de se donner ainsi le seul appui qui leur manquoit encore pour n'avoir plus rien à craindre de personne et se rendre redoutables à tous. Toute leur habileté et toutes leurs ressources furent donc mises en œuvre pour achever ce que le colloque de Poissy avoit commencé: ils appelèrent à leur secours le pape et le roi d'Espagne, qui entrèrent avec beaucoup d'ardeur dans cette négociation. Aux motifs de conscience qui étoient de nature à faire impression sur le roi de Navarre, dont le cœur étoit naturellement simple et droit, ils surent joindre des motifs d'intérêt personnels propres à le toucher vivement[27]; enfin par une de ces révolutions si fréquentes dans cette déplorable époque de notre histoire, tandis que Catherine se faisoit en quelque sorte de catholique protestante, Antoine de Bourbon s'apprêtoit à quitter le parti protestant pour se mettre à la tête du parti catholique.