L'amiral, semant ainsi la division dans la famille royale pour le seul intérêt de sa faction, non seulement jouoit un rôle odieux et criminel, mais se montroit en même temps imprudent et mauvais politique. Il falloit qu'il fût bien présomptueux et bien follement enivré de ce succès d'un jour qu'il venoit d'obtenir auprès du roi, pour pousser ainsi les choses hors de toutes mesures et se persuader qu'il parviendroit à détruire en si peu de temps cet ascendant que Catherine avoit pris, depuis de si longues années, sur son fils; ascendant que l'habitude et toutes les affections naturelles avoient continuellement accru et affermi, contre lequel il se pouvoit que la fougue de son caractère excitât de temps en temps quelques mouvements de révolte, mais des mouvements passagers qu'une femme aussi adroite, aussi féconde en ressources, connoissant si bien le foible de celui qu'elle gouvernoit depuis son enfance, sauroit calmer dès qu'elle y verroit un véritable danger, pour faire retomber ensuite sur le téméraire auteur de ces machinations, tout le poids de sa colère et sa vengeance.
C'est ce qui ne manqua pas d'arriver: jusque-là la reine, peu inquiète des menées de l'amiral, n'avoit pris contre lui que les mesures générales qu'exigeoit d'ailleurs la position où se trouvoit la cour, toute remplie alors de calvinistes; et ces mesures étoient de s'assurer, en cas de besoin, le secours des Guises, de leurs partisans, et de tous ceux qu'elle savoit appartenir à la cause royale et à la religion. La conduite toute nouvelle de son fils envers elle, et les avis qu'elle recevoit de plusieurs courtisans entièrement dévoués à sa personne, qui avoient aussi la confiance du roi, et qui l'assuroient que si elle tardoit à frapper quelque grand coup, ce prince alloit lui échapper pour se jeter dans les bras des religionnaires, avoient accru ses alarmes: cette dernière scène si effrayante qui venoit de se passer entre Charles IX et son frère, et que celui-ci vint lui raconter à l'instant même, acheva de la décider; et elle se résolut à montrer enfin ce qu'elle savoit faire.
On lit dans les Mémoires de Tavannes qu'elle jugea à propos de commencer par une explication avec son fils, saisissant pour l'entretenir en particulier, le moment d'une chasse, où ceux qui l'obsédoient venoient de se disperser; que l'entraînant alors dans un château voisin et s'y renfermant avec lui, elle éclata en reproches les plus amers, lui rappelant tout ce qu'elle avoit fait pour lui, les chagrins qu'elle avoit soufferts, les dangers qu'elle avoit courus, la haine qu'avoient pour elle et pour le duc d'Anjou ces mêmes hommes dont il avoit l'imprudence de faire ses plus intimes confidents; que, feignant ensuite de craindre pour ses propres jours, elle lui demanda avec larmes, pour elle la permission de retourner à Florence, pour son second fils le temps de se sauver de la fureur de ses ennemis.
Le roi fut épouvanté «non tant, ajoute Tavannes, des huguenots, que de sa mère et de son frère dont il sait la finesse, ambition et puissance dans son état.» Il laissa donc apercevoir un trouble et des foiblesses dont l'adroite Catherine ne manqua point de profiter. Par une dissimulation plus profonde encore, elle feint alors un mécontentement que rien ne peut apaiser, le quitte brusquement et se retire dans une maison voisine. Le roi se précipite sur ses pas, et la trouve entourée du duc d'Anjou et de ses conseillers les plus intimes, les sieurs de Rets, de Tavannes et de Sauve, ayant l'air de délibérer entre eux. Ceci augmente ses inquiétudes; et, craignant qu'il ne se machine entre eux quelque chose contre lui, il entre le premier en explication, et demande que du moins on lui fasse connoître les nouveaux crimes des calvinistes. C'étoit là qu'on l'attendoit: tous s'empressent aussitôt de lui répondre; tous les accusent à l'envi des prétentions les plus audacieuses, des projets les plus séditieux; on cherche les preuves de ces accusations dans l'insolence de leurs discours; et il est certain qu'en cela ils prêtoient des armes terribles à leurs ennemis, et fournissoient contre eux-mêmes tout ce que ceux-ci pouvoient désirer, sinon pour entraîner entièrement le roi, du moins pour le jeter dans de nouvelles anxiétés. Cependant cette scène n'avoit été arrangée par Catherine que pour préparer son fils au coup hardi qu'elle étoit décidée de frapper: car il avoit été d'avance résolu entre elle et le duc d'Anjou de se défaire de l'amiral.
Nous apprenons de ce prince qu'ils mirent madame de Nemours dans la confidence «pour la haine mortelle qu'elle portoit à l'amiral[65]; qu'ils envoyèrent chercher incontinent un capitaine gascon dont ils ne voulurent se servir, parce qu'il les avoit trop brusquement assurés de sa bonne volonté, sans réservation d'aucune personne; qu'ils jetèrent les yeux sur Maurevel[66], expérimenté à l'assassinat que peu devant il avoit commis en la personne de Mouï; qu'il fallut débattre quelque temps; qu'on le mena au point où on vouloit, en lui représentant que l'amiral lui feroit mauvais parti pour le meurtre de son favori ami Mouï.» Cette considération l'ayant déterminé, madame de Nemours prêta la maison de Vilaine, l'un des siens, et tout y fut préparé.
Mécontents de l'accueil que le roi faisoit aux calvinistes, et de la préférence qu'il sembloit leur accorder, les Guises avoient quitté brusquement la cour, ne laissant point ignorer la cause de leur départ précipité. Des messages leur furent aussitôt adressés pour les engager à y revenir; et afin de hâter leur retour, on les assuroit qu'il y avoit péril pour la cause royale, s'ils restoient plus long-temps éloignés. On les vit donc bientôt reparoître, accompagnés d'une suite nombreuse de gentilshommes; et leur retour parut naturel au moment où l'on alloit célébrer le mariage de la sœur du roi avec le prince de Béarn. Assurés dès lors d'un tel secours qui, dans aucun cas, ne pouvoit leur manquer, quoiqu'ils se fussent bien gardés de mettre ces seigneurs dans leur confidence, les chefs du complot convinrent entre eux de ne pas attendre plus de quatre jours après la solennité des noces, pour se débarrasser des craintes que leur causoit Coligni.
En effet, le vendredi suivant, 22 août, vers onze heures du matin, l'amiral revenant à pied du Louvre à sa maison, située rue Bétizy, fut frappé d'un coup d'arquebuse qu'on lui tira de cette maison dont nous venons de parler, et par une fenêtre recouverte d'un rideau. L'arquebuse étoit chargée de deux balles dont une lui emporta l'index de la main droite, et l'autre le blessa au côté gauche, à la hauteur du coude[67]. «Voilà, dit-il en s'arrêtant, le fruit de ma réconciliation avec le duc de Guise;» puis, sans témoigner la moindre émotion, il désigna la maison d'où le coup étoit parti. Les portes en furent sur-le-champ enfoncées par les gens de sa suite; mais Maurevel étoit déjà sorti par une porte de derrière; et, s'élançant sur un cheval qu'on lui tenoit tout prêt, il s'étoit sauvé à toute bride.
Le trouble que cet événement jeta parmi les calvinistes ne se peut concevoir. Les uns menaçoient, d'autres paroissoient accablés; on s'épuisoit en conjectures; on donnoit à la fois mille avis différents, qui jetoient encore plus d'incertitude sur le parti qu'il convenoit de prendre. Enfin, après ces premiers moments de surprise et d'indignation, il fut arrêté qu'on iroit se plaindre au roi, et lui demander justice: le roi de Navarre et le prince de Condé se chargèrent de présenter la requête.
Ils trouvèrent Charles irrité[68] au dernier point de ce qui venoit de se passer; et cette colère n'étoit pas feinte, puisqu'il n'avoit point été initié à ce complot, et qu'il en ignoroit encore les auteurs. La reine mère joua les mêmes sentiments; et tous les deux les assurèrent qu'un attentat aussi affreux ne demeureroit point impuni. Charles surtout jura d'en tirer la plus terrible vengeance; des ordres furent donnés aussitôt afin que l'on prît toutes les mesures nécessaires pour arrêter l'assassin[69], et le même jour le jeune monarque alla lui-même rendre visite à l'amiral, accompagné de sa mère, du duc d'Anjou, des maréchaux de France et d'un cortége nombreux et brillant.
L'indignation du roi, nous le répétons, étoit sincère: en abordant l'amiral, il chercha à le consoler, et lui renouvela la promesse qu'il avoit faite, de tirer vengeance de ses assassins; il le fit même avec des mouvements et des paroles si impétueuses, que Catherine en fut épouvantée. Toujours placée auprès de son fils pendant cette visite, qui dura près d'une heure, elle étudioit tous ses gestes, prêtoit une oreille attentive à ses moindres discours, et s'efforçoit surtout de ne pas perdre un mot de ce que disoit Coligni. Celui-ci, après avoir remercié le roi de l'intérêt qu'il lui témoignoit, et protesté de nouveau et en peu de paroles de sa fidélité, parla de la guerre de Flandre, qui étoit sa pensée dominante, et à laquelle il revenoit sans cesse, se plaignant de ce qu'on tardoit trop à la faire, et montrant les résultats fâcheux de ces délais; il se plaignit aussi de l'inexécution des édits rendus en faveur des calvinistes; puis il demanda de dire au roi quelques mots en particulier. Alors Charles fit signe à sa mère et à son frère de se retirer. «Nous restâmes debout au milieu de la chambre, dit le duc d'Anjou, pendant ce colloque privé, qui nous donna un grand soupçon; mais encore plus lorsque nous nous vîmes entourés de plus de deux cents gentilshommes et capitaines du parti de l'amiral qui étoient dans la chambre, dans la pièce d'à-côté et dans la salle basse, lesquels, avec des faces tristes, gestes et contenance de gens malcontents, parlementoient aux oreilles les uns des autres, passant et repassant devant et derrière nous, et non avec tant d'honneur et de respect qu'ils devoient... Nous fûmes donc surpris de crainte de nous voir là enfermés, comme depuis me l'a avoué la reine ma mère, et qu'elle n'étoit onques entrée en lieu où il y eût plus d'occasion de peur, et d'où elle fût sortie avec plus de plaisir.» Tous les deux savoient que le premier mouvement du roi étoit terrible; et dans cette chambre, où ils étoient entourés de calvinistes, il ne falloit qu'un seul mot pour les perdre, s'il eût découvert qu'on le jouoit, et que ce crime, dont ils feignoient de chercher avec lui les coupables, étoit effectivement leur ouvrage.