Catherine, dont l'effroi augmentoit de moment en moment, se hâta de mettre fin à cet entretien secret, sous le prétexte honnête que le blessé pourroit en être fatigué, ce qui se fit «non sans fâcher le roi», continue le duc d'Anjou, qui vouloit ouïr le reste de ce qu'avoit à lui dire l'amiral. Il ajoute que «retirés, elle le pressa de leur faire part de ce qui lui avoit été dit; que le roi le refusa par plusieurs fois; mais qu'enfin importuné, et par trop pressé, il leur dit brusquement et avec déplaisir, jurant par la mort... que ce que lui avoit dit l'amiral étoit vrai, que les rois ne se reconnoissoient en France qu'autant qu'ils ont de puissance de bien et de mal faire à leurs sujets et serviteurs; que cette puissance et maniement d'affaires de tout l'état s'étoit finement écoulée entre nos mains; mais que cette superintendance et autorité lui pouvoient être un jour grandement préjudiciable et à tout son royaume, et qu'il la devoit tenir pour suspecte et y prendre garde; dont il l'avoit bien voulu avertir comme un de ses meilleurs et plus fidèles sujets et serviteurs avant de mourir. Eh bien, mort!...... continua le roi, puisque vous l'avez voulu savoir, c'est ce que me disoit l'amiral.» On conçoit à quel point une telle révélation dut accroître les ressentiments de la femme la plus vindicative qui fut jamais.
Cependant il parut que Coligni n'avoit rien dit qui pût les compromettre: car, après cette visite, le roi continua de porter ses soupçons sur le duc de Guise, soupçons que Catherine elle-même avoit eu l'adresse de faire naître, essayant en même temps d'excuser cet attentat par le juste ressentiment que ce duc devoit conserver de l'assassinat de son père, dont l'amiral avoit été si justement soupçonné, sans avoir jamais pu s'en justifier. «Elle lui rappela en même temps, dit la reine Marguerite[70], l'assassinat qu'avoit fait ledit amiral de Charry, maître de camp de la garde du roi, personne si valeureuse et qui l'avoit si fidèlement assistée pendant sa régence et la puérilité dudit roi Charles», ajoutant que cet assassinat «le rendoit digne de tel traitement. Bien que telles paroles pussent faire juger au roi Charles que la vengeance de la mort dudit Charry n'étoit pas sortie du cœur de la reine ma mère, son âme passionnée de douleur de la perte des personnes qu'il pensoit, comme j'ai dit, lui être un jour utiles, offusqua tellement son jugement, qu'il ne put modérer ni changer ce passionné désir d'en faire justice, commandant toujours qu'on cherchât monsieur de Guise, qu'on le prît, et qu'il ne vouloit point qu'un tel acte demeurât impuni.» Ce que voyant, la reine et le duc d'Anjou commencèrent à craindre que cette fureur, que rien ne pouvoit apaiser, n'eût des suites funestes pour eux, et jugèrent que le moment étoit venu de lui tout révéler. Le maréchal de Retz, qui avoit la confiance du roi, fut chargé de faire les premières ouvertures de ce fatal secret, et s'acquitta avec dextérité de cette commission difficile, faisant entendre que la reine et le duc d'Anjou n'en étoient venus à de telles extrémités que pour échapper aux menées sourdes de ce rebelle, qui avoit juré leur perte à tous deux. À peine ces premiers aveux sont-ils faits, que Catherine survient comme on en étoit convenu, accompagnée du duc d'Anjou, du comte de Nevers, de Birague, garde des sceaux, et du maréchal de Tavannes. Elle confirme à son fils tout ce qui vient de lui être dit; lui rappelle l'insolence et l'esprit de révolte des calvinistes; les lui montre dans cette circonstance, prêts à se porter aux dernières extrémités, et à assouvir leur vengeance, non-seulement sur le duc de Guise, mais sur le souverain lui-même; elle lui fait entendre «que le parti huguenot armoit; que les capitaines étoient déjà dans les provinces, où ils faisoient des levées; que l'amiral, depuis sa blessure, avoit déjà fait partir des courriers pour l'Allemagne et la Suisse, d'où il espéroit tirer vingt mille hommes, avec lesquels il lui seroit facile d'opérer une révolution, dans le dénuement absolu où l'on se trouvoit alors d'hommes et d'argent; que pour comble de malheur, les catholiques, lassés d'une guerre où le roi ne leur servoit de rien, alloient s'armer contre les huguenots sans sa participation; qu'ainsi il demeureroit seul enveloppé, en grand danger, sans puissance ni autorité; qu'un tel malheur pourroit être détourné par un coup d'épée; qu'il falloit seulement tuer l'amiral et quelques chefs du parti[71].» À l'appui de ce discours venoient les paroles téméraires, criminelles même des calvinistes, qui en effet, depuis la blessure de l'amiral, étoient entrés dans une sorte de fureur et ne savoient plus se contenir[72]. Le duc d'Anjou et les autres parlent dans le même sens, «n'oubliant rien qui y pût servir, tellement que le roi entra en extrême colère et comme en fureur. Mais ne voulant au commencement aucunement convenir qu'on touchât à l'amiral; cependant il étoit piqué et grandement touché de la crainte du danger...; et, voulant savoir si par un autre moyen on pourroit y remédier, il souhaita que chacun en dît son opinion. Tous furent de l'avis de la reine, à l'exception du maréchal de Retz, qui trompa bien notre espérance (c'est encore le duc d'Anjou qui parle), disant que s'il y avoit homme qui dût haïr l'amiral et son parti, c'étoit lui; qu'il a diffamé toute sa race par sales impressions qui avoient couru toute la France et aux nations voisines; mais qu'il ne vouloit pas, aux dépens de son roi et de son maître, se venger de ses ennemis par un conseil à lui si dommageable et à tout le royaume; que nous serions à bon droit taxés de perfidie et de déloyauté. Ces raisons, continue le prince, nous ôtèrent la parole de la bouche, voire la volonté de l'exécution. Mais, n'étant pas secondé d'aucun, et reprenant tous la parole, nous l'emportâmes et reconnûmes une soudaine mutation au roi qui, nous imposant silence, dit de fureur et de colère, en jurant par la mort..... Puisque nous trouvions bon qu'on tuât l'amiral, qu'il le vouloit, mais aussi tous les huguenots de France, afin qu'il n'en demeurât pas un qui lui pût reprocher après, et que nous y donnassions ordre promptement.»
Ce récit, que nous donnons des circonstances qui précédèrent la nuit de la Saint-Barthélemi, est fidèlement tracé sur les mémoires du temps les plus authentiques. Tout s'y suit, tout s'y enchaîne naturellement. Ce sont les principaux acteurs ou témoins de ces scènes mystérieuses, qui les racontent eux-mêmes; leurs témoignages sont uniformes, et d'autant plus croyables qu'ils ne cherchent point à se justifier d'un acte qu'ils jugeoient nécessaire et dont ils paroissent n'avoir pas senti toute l'énormité. Le caractère tout à la fois foible et ardent de Charles IX; la dissimulation profonde, la perversité machiavélique de Catherine; ses prédilections pour son second fils, déjà initié dans tous ses secrets; ce qu'étoit celui-ci, indice trop certain de ce qu'il seroit un jour; tout les présente ici tels que les montrent toutes les autres pages de l'histoire; tout se réunit pour prouver jusqu'à l'évidence qu'il n'y avoit rien que de subit dans leur fatale résolution, et qu'ils furent poussés à ce second crime pour n'avoir pas réussi dans le premier; la suite va nous montrer que les choses allèrent plus loin qu'ils n'avoient voulu, et achèvera d'expliquer et de confirmer tout ce qui a précédé.
Il s'agit maintenant de raconter l'événement lui-même; et ici les difficultés se multiplient au milieu de mille récits contradictoires où chaque historien a puisé selon ses passions et ses préjugés, où le vrai est obscur, où l'exagération et le mensonge sont manifestes, où il faut choisir la manière de raconter un fait entre vingt manières dont il est raconté. Nous essayerons, autant qu'il nous sera possible, d'y démêler la vérité.
Maintenant qu'on avoit obtenu ou plutôt arraché le consentement du roi, la prudence vouloit qu'on ne perdît pas un moment pour l'exécution: il fut convenu qu'elle auroit lieu le lendemain même 24 août, fête de saint Barthélemi, et qu'elle commenceroit au point du jour.
Le reste de la journée fut employé à tout préparer; et Charles se prêta dès lors à tous les déguisements nécessaires pour en assurer le succès. Sur quelques craintes que l'amiral avoit témoignées d'un mouvement populaire dirigé contre lui, il fit placer devant sa porte une compagnie de gardes, y trouvant le double avantage de lui inspirer une entière sécurité, et de s'emparer ainsi de toutes les avenues de sa maison; en même temps tous les catholiques du voisinage reçurent l'ordre de céder leurs logements aux religionnaires qui voudroient se rapprocher de leur chef. Ceci fait, les troupes dont se composoit la garde du roi furent rangées dans la cour du Louvre et devant la porte; les ducs de Montpensier, de Nevers, et plusieurs autres seigneurs dont on étoit sûr, demeurèrent en armes dans ses appartements.
Cependant ce prince avoit fait appeler le duc de Guise, et, lui découvrant la résolution qu'il venoit de prendre, l'avoit chargé de faire tuer l'amiral et de diriger toutes les suites de cette sanglante exécution. Il accepta une telle commission en homme depuis long-temps impatient de venger la mort de son père. Toutefois il ne l'accepta (et la suite en fournira la preuve) que parce qu'il partageoit cette opinion adoptée par beaucoup d'autres, que les ordres du roi pouvoient légitimer un pareil acte; que c'étoit une manière d'exercer la justice qui entroit dans les attributions royales et que certaines circonstances pouvoient autoriser; enfin, que les coups d'état étoient permis.
Immédiatement après, le prévôt des marchands, Jean Charron, et Marcel, son prédécesseur, qui tous les deux avoient la confiance des Parisiens, furent mandés, et l'ordre leur fut donné devant le roi par le maréchal de Tavannes, d'armer les compagnies bourgeoises et de les tenir prêtes à minuit à l'Hôtel-de-Ville. Ici les Mémoires de Brantôme nous présentent un fait qu'il est important de recueillir. Comme ce fut une nécessité de faire connoître à ces deux magistrats le but d'un semblable armement, ils ne furent pas maîtres de dissimuler l'horreur qu'ils en ressentoient et commencèrent à s'excuser sur leur conscience; mais, Tavannes les ayant alors menacés de l'indignation du roi, et ayant excité contre eux le jeune prince, beaucoup moins animé que lui «les pauvres diables ne pouvant pas faire autre chose, répondirent alors: Eh! le prenez-vous là, Sire, et vous, monsieur? nous vous jurons que vous en aurez nouvelle, car nous y mènerons si bien les mains, à tort et à travers, qu'il en sera mémoire à jamais[73].»
Ils reçurent ensuite les instructions suivantes, savoir: que le signal seroit donné par la cloche de l'horloge du Palais; qu'on mettroit des flambeaux aux fenêtres; que les chaînes seroient tendues; qu'ils établiroient des corps-de-garde dans toutes les places et carrefours, et que pour se reconnoître ils porteroient une écharpe blanche au bras gauche et une croix de même couleur au chapeau.
On assure que dans un dernier conseil secret qui fut tenu aux Tuileries, pour se concerter sur les dernières mesures, conseil qui se composoit du duc d'Anjou, du duc de Nevers, du comte d'Angoulême, frère naturel du roi et grand prieur de France, des maréchaux de Tavannes, et de Retz, on mit en délibération si l'on envelopperoit dans la proscription le roi de Navarre (c'est ainsi que nous devrons désormais appeler le prince de Béarn), le prince de Condé, les maréchaux de Montmorenci et de Damville; que Tavannes et le duc de Nevers s'y opposèrent fortement, et parvinrent à les sauver.