«On reposa deux heures, dit le duc d'Anjou, et au point du jour, le roi, la reine ma mère et moi allâmes au portail du Louvre joignant le jeu de paume, en une chambre qui regarde sur la place de la basse-cour, pour voir le commencement de l'exécution.» Un coup de pistolet se fait entendre: «Ne saurois dire en quel endroit, ajoute le prince, ni s'il offensa quelqu'un; bien sais-je que le son nous blessa tous trois si avant dans l'esprit, qu'il offensa nos sens et notre jugement, épris de terreur et d'appréhension des grands désordres qui s'alloient commettre.» Qui ne reconnoît encore dans cette terreur soudaine dont tous les trois furent frappés, l'effet à peu près inévitable d'un dessein concerté à la hâte et dont les suites n'avoient point été suffisamment calculées? Dans le trouble où les avoit jetés ce petit incident, ils envoyèrent sur-le-champ vers le duc de Guise pour révoquer l'ordre qui lui avoit été donné; mais il n'étoit plus temps. «Nous retournâmes à notre première délibération, dit le prince, et peu à peu nous laissâmes suivre le cours et le fil de l'entreprise et de l'exécution.»

En effet, un peu avant minuit, le duc de Guise, accompagné du duc d'Aumale, du comte d'Angoulême et d'une troupe de capitaines et de soldats d'élite, au nombre de trois cents, s'étoit mis en marche vers la demeure de l'amiral: arrivé à la porte de son hôtel, il ordonna[74] que les portes de la basse-cour en fussent enfoncées; et après quelque résistance de la part des soldats huguenots que l'amiral y avoit placés pour sa garde intérieure, lesquels furent tous assommés ou massacrés, La Besme, Allemand et domestique du duc de Guise, Achille Patrucci, Siennois, Sarlabous, mestre de camp et quelques autres, montèrent à l'appartement de l'amiral.

Au bruit qui se faisoit dans sa maison, celui-ci avoit jugé d'abord qu'on en vouloit à ses jours; et il n'en douta plus au moment où il vit paroître La Besme, qui entra le premier, armé d'un large épieu. Les circonstances de ce qui se passa dans ce moment fatal sont racontées diversement par les historiens[75]; mais ce qui est certain, c'est que La Besme lui enfonça presque aussitôt son épieu dans la poitrine; les autres l'achevèrent de plusieurs coups de poignard, et, aussitôt qu'il fut expiré, le jetèrent par les fenêtres. Voyant ainsi son ennemi mort à ses pieds, le duc de Guise sut assez se contenir pour ne rien laisser paroître, ni sur son visage, ni dans ses paroles, de la joie que lui causoit cette vue, et continua de donner ses ordres pour que l'on massacrât tous les huguenots qui se trouvoient tant dans l'hôtel de l'amiral que dans les maisons environnantes. Tous furent sabrés, arquebusés ou poignardés sans qu'il en échappât un seul[76].

Dans le même moment de semblables exécutions se faisoient au Louvre, où une douzaine de gentilshommes du roi de Navarre furent tués à coup de hallebarde et d'épée. On les poursuivoit jusque dans les appartements des princes et des princesses; mais plusieurs y trouvèrent leur salut, et les scènes de carnage furent moins violentes dans le palais du roi que partout ailleurs[77].

Tandis que ces choses se passoient dans la demeure royale et dans celle de Coligni, le signal ayant été donné à l'horloge du Palais, les soldats et les bourgeois armés que l'on avoit répandus dans les divers quartiers de Paris, y exerçoient de terribles cruautés «au grand regret des conseillers, dit Tavannes, n'ayant été résolu que la mort des chefs et des factieux.» Ils n'avoient point prévu les excès auxquels ne pouvoit manquer de se livrer un peuple depuis long-temps animé d'une haine implacable contre les huguenots, qui conservoit un profond ressentiment des outrages et des violences qu'il en avoit plusieurs fois éprouvés, et à qui l'on fournissoit si imprudemment l'occasion de se venger. Ainsi donc, pour les avoir acharnés[78], ils allèrent plus loin qu'on n'auroit voulu; et ce fut de ce côté que se passèrent les scènes les plus affreuses et les plus lamentables: car partout où ces furieux savoient qu'il y avoit des huguenots, ils alloient les massacrer et les assommer, sans distinction d'âge, de sexe et de condition, bourgeois, gentilshommes, magistrats, artisans. Plusieurs même se servirent de cette horrible occasion pour assouvir leurs vengeances particulières ou leur avidité; et des catholiques désignés comme huguenots à la fureur du peuple, furent enveloppés dans le massacre[79]. «C'étoit être huguenot, dit Mézeray, que d'avoir de l'argent, ou des charges enviées, ou des héritiers affamés.» Ici un auteur protestant rend à l'humanité des chefs catholiques un hommage qui ne peut paroître suspect; et son récit, qui contredit d'autres narrations adoptées de préférence par l'esprit de parti, confirme encore tant d'autres preuves accumulées sur toutes les circonstances de cet affreux événement, pour démontrer qu'en effet on ne vouloit que la mort des chefs et des factieux, c'est-à-dire, de ceux qui avoient porté les armes, qui étoient prêts à se rallier au premier signal qui leur seroit donné; et que tout le reste n'avoit été ni prévu ni ordonné et ne fut point approuvé. «Entre les seigneurs françois, dit La Popelinière[80], qui furent remarqués avoir garanti la vie à plus de confédérés, les ducs de Guise, d'Aumale, Biron, Bellièvre et Walsingham, ambassadeur Anglois, les obligèrent plus.... après même qu'on eut fait entendre au peuple que les huguenots, pour tuer le roi, avoient voulu forcer les corps-de-garde, et que jà ils avoient tué plus de vingt soldats catholiques. Alors ce peuple, guidé d'un désir de religion, joint à l'affection qu'il porte à son prince, en eût montré beaucoup davantage, si quelques seigneurs, contents de la mort des chefs, ne l'eussent souvent détourné; plusieurs Italiens même, courant montés et armés par les rues, tant de la ville que des faubourgs, avoient ouvert leurs maisons à la seule retraite des plus heureux.»

Sur la simple autorité de Brantôme, écrivain dont le témoignage est si justement suspect, et qui ne présente même cette anecdote que comme un simple ouï-dire, la plupart des historiens et même quelques-uns des plus graves ont raconté que Charles IX, placé à l'une des fenêtres du Louvre, tiroit avec une carabine sur les calvinistes qui essayoient, en traversant la rivière, de se sauver au faubourg Saint-Germain. Cette circonstance devenue fameuse et qui, jusqu'à nos jours, a servi de texte à tant de déclamations furibondes, est, parmi tant d'autres que rejette la saine critique, celle dont il est le plus facile de démontrer la fausseté[81]. Ce qui est plus vrai, c'est que le massacre, loin d'avoir duré trois jours, comme le dit le même écrivain, cessa dans la journée même. «Le roi, vers le soir du dimanche, dit La Popelinière, fit faire défense à son de trompe, que ceux de la garde et des officiers de la ville ne prissent les armes ni prisonnier, sur sa vie; ains que tous fussent mis ès mains de la justice, et qu'ils se retirassent en leurs maisons clauses, ce qui devoit apaiser la fureur du peuple, et donner loisir à plusieurs de se retirer hors de là[82]

À l'exception du corps de l'amiral, qui fut traîné par la populace dans les rues de Paris, mutilé et pendu au gibet de Montfaucon[83], tous les cadavres furent jetés dans la rivière; et cette circonstance, sur laquelle nous allons revenir, nous servira à éclaircir une autre circonstance des plus importantes parmi toutes celles qui accompagnèrent cet affreux événement.

Qu'on repasse maintenant tout ce qui a précédé, et l'on y cherchera vainement la moindre trace du fanatisme religieux, si ce n'est dans quelques agents subalternes de ces massacres, dont les chefs étoient si loin d'approuver la furie que, par toutes sortes de moyens, ils essayèrent d'en arrêter les excès. Qui ne sait quelle étoit la religion de Catherine, qui conçut la première pensée de ces assassinats? et encore un coup, quels sont les moyens qu'elle emploie pour entraîner à frapper un tel coup le fils dont elle connoissoit si bien le caractère, et dont elle savoit si adroitement maîtriser et diriger toutes les affections? Elle lui montre les partis en présence, la guerre civile sur le point d'éclater, sa couronne prête à lui échapper, ses jours menacés, les rebelles l'assiégeant déjà dans son propre palais; et, à vrai dire, le tableau qu'elle lui présentoit n'étoit point chargé. Sans doute l'assassinat de Coligni, premier crime dont elle étoit seule coupable, et qui doit retomber uniquement sur sa tête, avoit excité les fureurs des calvinistes et réduit les choses à cette extrémité; mais enfin elles y étoient parvenues, et le danger étoit imminent. Enfin le dirons-nous? ce même Charles, en sa qualité de roi (et les rois d'alors croyoient ne devoir compte qu'à Dieu), crut n'exercer ici qu'un acte de justice dans des formes extraordinaires, et suffisamment justifiées à ses yeux par la situation presque désespérée à laquelle il se trouvoit réduit[84]. Il ne vouloit, nous le répétons, que la mort des chefs et des factieux: il eut même beaucoup de peine à y consentir; et, comme il le déclara lui-même plus d'une fois à sa sœur Marguerite, si on ne lui eût fait entendre qu'il y alloit de sa VIE et de son ÉTAT, il ne l'eût jamais fait. Cette action n'en est pas moins horrible, contraire à toutes les maximes de l'Évangile, à toutes ces lois d'équité, de douceur, d'humanité, qu'il a introduites au milieu des sociétés qui vivent sous son empire; mais enfin nous racontons des faits et rien de plus; nous cherchons à les présenter sous leur véritable point de vue; et plus une telle conduite est indigne d'un roi chrétien, plus nous prouvons la vérité de ce que nous avons voulu d'abord établir, que la religion fut entièrement étrangère à la pensée du crime et à son exécution.

De ce que le massacre de la Saint-Barthélemi n'a point été prémédité[85], il s'ensuit que la proscription n'a pu regarder que Paris et qu'elle ne s'étendoit point au delà. En effet, bien que la plupart de nos historiens aient écrit que, le jour même qui précéda ce massacre, des courriers avoient été expédiés à tous les gouverneurs de provinces, pour leur enjoindre de faire prendre les armes aux catholiques et de faire main basse sur les huguenots, les monuments les plus authentiques, les dates de ces exécutions sanglantes dans les villes qui en furent le théâtre, les circonstances qui les accompagnèrent, tout prouve que les courriers du roi, loin de porter des ordres aussi atroces, étoient réellement chargés d'instructions toutes contraires; et c'est un point historique sur lequel la saine raison a jeté, dans le siècle dernier, tant de lumières, qu'il n'est plus permis de se montrer assez ignorant pour répéter ce mensonge emprunté à M. de Thou et aux écrivains protestants[86].

De même en lisant ces écrivains menteurs et passionnés, on se fait de ce massacre des images si effroyables, si exagérées, qu'il semble qu'à aucune autre des époques les plus tragiques de l'histoire autant de sang n'a été versé. Si l'on en croit les récits de d'Aubigné et de quelques autres, les rues étoient jonchées de cadavres; les portes cochères en étoient encombrées; on les entassoit dans le Louvre par monceaux; ils arrêtoient le cours des rivières, et leurs eaux en étoient infectées. Il n'y eut que trop de victimes dans cette nuit détestable et dans les imitations qui en furent faites dans plusieurs villes de France; mais lorsque l'on vient, écartant ces exagérations, à consulter des témoignages plus sûrs, on est confondu de la légèreté téméraire avec laquelle tant d'historiens ont accrédité les erreurs et les impostures des calvinistes, comme s'ils eussent eu le même intérêt qu'eux à aigrir les haines et à accroître l'horreur que doit inspirer ce sinistre événement[87]. Il faut donc le dire: tout horrible qu'elle est, l'exécution de la Saint-Barthélemi et celles qui la suivirent furent moins sanglantes que tant d'autres dont les calvinistes avoient épouvanté la France: les premiers ils donnèrent l'exemple de tant de barbarie, et si la vengeance étoit permise à des chrétiens; on pourroit dire que jamais plus cruels outrages n'excitèrent de plus justes ressentiments. Qui pourroit en compter le nombre et en exprimer les excès, pendant douze années déjà écoulées d'une guerre civile dont ils étoient seuls les auteurs? Que faisoient-ils partout où ils se montroient les plus forts? Ils ravageoient les campagnes, brûloient ou démolissoient les églises, les dépouilloient de leurs richesses, y commettoient les plus exécrables profanations[88]; massacroient les prêtres et les religieux qui ne vouloient pas racheter leurs jours par l'apostasie; passoient des populations entières au fil de l'épée, inventoient des supplices nouveaux pour les catholiques qui tomboient entre leurs mains[89], et poussoient leur rage sacrilége jusqu'à violer les tombeaux[90]. Les habitants de Paris pouvoient-ils oublier le tumulte de Saint-Médard[91] et tant d'autres violences dont ils s'étoient rendus coupables envers eux, chaque fois que l'autorité, foiblissant en leur faveur, avoit encouragé leur fanatisme et leur insolence? Deux entreprises de ces rebelles sur deux rois[92], dont l'un ne parvint que par une espèce de prodige à se réfugier dans leurs murs, ne suffisoient-elles pas pour exaspérer un peuple qui aimoit et respectoit ses souverains? Que vouloient-ils? que prétendoient-ils? quelle étoit leur mission? sur quoi fondoient-ils leur autorité? où étoient leurs miracles pour prêcher un nouvel Évangile et prétendre imposer une religion nouvelle à vingt millions d'hommes qui trouvoient bonne celle qu'ils avoient, et ne vouloient point en changer? pouvoient-ils opérer un tel changement sans bouleverser l'état? Partout où ils avoient introduit leurs doctrines, n'avoient-ils pas opéré des bouleversements; et dans un tel cas, n'étoit-ce pas, nous ne dirons pas seulement un droit, mais un devoir pour l'état de les traiter comme ses plus dangereux ennemis, d'exercer sur eux les plus terribles châtiments? Si la Providence, dont les décrets sont impénétrables et qui sans doute vouloit éprouver et punir la France, ne lui eût point enlevé, par un nouveau crime de ces sectaires, l'homme incomparable qui, ayant reconnu toute la grandeur du mal, étoit enfin parvenu à rassembler entre ses mains tout ce qu'il falloit de puissance pour y appliquer le remède, l'hérésie, poursuivie sans relâche, attaquée jusque dans sa racine, eût été ou détruite ou expulsée de ce beau royaume; et ces maux, ainsi que ces crimes, qui naquirent de la foiblesse du gouvernement et de la révolte des sujets, ne seroient jamais arrivés. Oui, sans doute, on fut coupable des deux côtés: au milieu de tant de désordres et de calamités, les esprits s'exaltèrent, les caractères s'endurcirent, les mœurs devinrent atroces et les catholiques se montrèrent à leur tour factieux, rebelles, fanatiques; mais ils ne le furent que parce que les calvinistes l'avoient été avant eux; s'ils portèrent depuis leurs fureurs jusqu'au régicide, les calvinistes leur en avoient donné des leçons; les François, nous le répétons, n'étoient point tels auparavant: ils furent alors ce que les calvinistes les avoient faits; et, ce mal dont ceux-ci sont les seuls auteurs, étant retombé sur leur tête, nous avons le droit d'en gémir et de le détester: ils n'ont pas celui de nous le reprocher et de s'en plaindre.