Parmi les chefs du parti huguenot dont on avoit particulièrement résolu la mort, plusieurs se sauvèrent, entre autres Rohan, le vidame de Chartres, Montgommeri, Grammont, Duras, Gamache, Bouchavannes: quelques-uns de ceux-ci obtinrent leur grâce du roi. Ce prince, lorsque la première fureur du massacre eut été un peu amortie, avoit fait venir dans son cabinet le roi de Navarre et le prince de Condé; et jetant sur eux des regards pleins de courroux: «Je me venge aujourd'hui de mes ennemis, leur dit-il, j'aurois pu vous mettre du nombre, puisque c'est sous votre autorité qu'ils m'ont fait la guerre. La tendresse que j'ai pour les princes de mon sang, l'emporte sur ma justice: je vous pardonne le passé; mais j'entends que vous repreniez la religion des rois nos ancêtres, et que vous renonciez à une hérésie dont la fureur a mis tout mon royaume en combustion. Sans cela il me sera impossible de vous sauver de la furie du peuple, qui fera lui-même une justice que je ne puis me résoudre à faire[93].» Le roi de Navarre se montra disposé à obéir; le prince de Condé fit plus de résistance: sur quoi le roi s'emportant contre lui, le chassa de sa présence, lui donnant trois jours pour se décider: c'est ainsi que l'on obtint l'abjuration de l'un et de l'autre[94].
On agita dans le conseil si Charles IX se déclareroit l'auteur de la Saint-Barthélemi, ou si l'on continueroit de la rejeter, comme l'avoient fait d'abord ses lettres aux gouverneurs de provinces, sur l'ancienne animosité des maisons de Guise et de Châtillon. Il fut résolu qu'on avoueroit que le tout avoit été fait par ses ordres, le duc de Guise ayant refusé de se charger d'une action qui, de simple exécuteur des commandements du roi, le transformoit en assassin; et la reine ayant fait voir que reconnoître que de tels actes de vengeance pouvoient s'exécuter impunément sous les yeux du monarque, c'étoit s'accuser soi-même de foiblesse et d'impuissance, et compromettre l'autorité. En conséquence, le mardi suivant, le roi se rendit au parlement, où il tint un lit de justice, menant avec lui tous les princes du sang, et notamment le roi de Navarre. Il y déclara que Coligni, mille fois coupable de révoltes et d'attentats contre son souverain[95], et mille fois pardonné, avoit voulu mettre le comble à ses crimes en formant la résolution d'exterminer le roi et toute la famille royale, à l'exception du prince de Condé, dont il auroit fait un fantôme de souverain pour gouverner à sa place, faire régner l'hérésie dans le royaume et y détruire jusqu'aux moindres vestiges de la religion catholique. Il finit en disant que, nonobstant des crimes aussi énormes, qui avoient attiré sur la tête des coupables de si justes châtiments, son intention étoit de ne gêner la conscience de personne et de faire observer les édits de pacification, à la réserve de la profession publique du calvinisme, qu'il étoit absolument résolu de ne point souffrir. Le président de Thou loua la prudence du roi dans cette grave circonstance, reconnoissant, d'après l'exposé que Sa Majesté venoit d'en faire, qu'elle avoit pris le seul moyen possible d'arrêter les effets d'une conjuration qui avoit menacé à la fois et sa personne sacrée et la famille royale et le salut de l'état. Gui de Pibrac, avocat général, ayant alors requis que l'on informât contre l'amiral et ses complices, le parlement fit instruire leur procès, et rendit un arrêt par lequel Coligni fut déclaré criminel de lèse-majesté, perturbateur du repos public, chef de conspiration contre le roi et l'état; il fut ordonné que son corps ou son effigie seroit traîné sur la claie par le bourreau, attaché à une potence en place de Grève, et de là porté à Monfaucon; que sa mémoire seroit condamnée, sa maison de Châtillon-sur-Loing rasée; et que, tous les ans, on feroit une procession générale dans Paris pour remercier Dieu de la découverte de cette conspiration[96].
Cependant, revenus de la consternation où le premier moment les avoit plongés, les huguenots se rallièrent dans leurs places de sûreté, et refusèrent de se rendre: ainsi commença la quatrième guerre civile, immédiatement après la Saint-Barthélemi. (1573) Le siége de La Rochelle, principal boulevard du parti, entrepris par le duc d'Anjou, et l'un des plus meurtriers de cette époque, ne réussit point, et finit par un accord que l'empressement de ce prince à terminer cette opération rendit plus avantageux aux assiégés qu'ils n'auroient dû l'espérer. Il venoit d'être appelé au trône de Pologne, et son impatience étoit grande de se rendre aux vœux de ses nouveaux sujets. La reine mère, qui n'en étoit pas moins impatiente que lui, ne craignoit rien tant que de voir quelque obstacle arrêter le cours des destinées glorieuses de son fils bien-aimé; et de son côté le roi n'étoit pas fâché de voir s'éloigner de lui un frère qu'il aimoit peu et dont il étoit jaloux. Toutes ces petites passions tournèrent au profit des sectaires, qui, poursuivis de toutes parts par les commandants de provinces, et dans ce moment hors d'état de résister, obtinrent tout à coup une paix sur laquelle ils étoient loin de compter; paix fallacieuse, et dont le duc d'Anjou eut tout le temps de se repentir, lorsque, peu après, il fut devenu roi. En se rendant, les Rochelois demeurèrent maîtres de leur ville; et le parti huguenot, à qui l'on donnoit ainsi le temps de respirer, ne tarda point à reprendre une audace qui annonçoit des ressources inconnues, et se montra bientôt plus effrayant peut-être qu'il n'avoit encore été.
C'est alors que ses chefs organisèrent dans le Languedoc une espèce de gouvernement dont Nîmes et Montauban furent comme les capitales. On y correspondoit régulièrement avec les conseils secrets que le parti avoit dans les provinces plus éloignées; et de ces deux points partoient les ordres auxquels tous les membres de l'association étoient tenus d'obéir. Ils garnirent de soldats les places qui leur avoient été laissées, firent de nouveaux enrôlements, levèrent des contributions comme en temps de guerre dans tous les lieux où ils étoient les plus forts; et bientôt leurs requêtes pour le libre exercice de leur religion, plus insolentes qu'elles n'avoient encore été, vinrent épouvanter la cour, qui se montra foible, parce qu'elle avoit été imprévoyante, et se crut obligée d'écouter les rebelles au lieu de les punir. Encouragés par ce signe de foiblesse, ils resserrèrent de plus en plus les nœuds de leur confédération, dans laquelle entrèrent toutes les églises réformées de France; l'acte en fut dressé à Milhau dans le Rouergue, le 16 décembre de cette même année: ils continuèrent de se fortifier de jour en jour davantage dans le Languedoc, le Vivarais, le Gévaudan, le Béarn, le Quercy, le Rouergue, le Dauphiné, toutes ces provinces étant remplies de montagnes où il leur étoit aisé de se défendre, où les catholiques pouvoient difficilement les attaquer. Le plan qu'ils avoient formé d'une république commença aussitôt à recevoir son exécution[97]; et les hostilités recommencèrent dans les provinces, sans nul égard pour les ordres du roi, et comme s'il n'y avoit point eu de capitulation.
(1574) Toutefois si, depuis la mort de Henri II et l'administration funeste de Catherine, la cour n'eût pas été un foyer de factions sans cesse renaissantes, se succédant sans cesse les unes aux autres, tel étoit en France l'ascendant de la monarchie, et la force que lui avoient donnée tant de siècles de christianisme, l'établissement si solide et l'influence si étendue de son clergé, que les chefs des huguenots, quelles que fussent leur puissance et leurs ressources, n'auroient pu y opposer une longue résistance; et que l'hérésie, triomphante en tant de lieux, y eût été facilement étouffée. Mais les rivalités des grands prolongèrent ces troubles et amenèrent de nouveaux malheurs. Les princes lorrains, à qui, même en les supposant ambitieux, il faut rendre cette justice qu'ils n'abandonnèrent jamais le parti de la religion, et par conséquent les véritables intérêts de la monarchie, étoient, depuis la mort de Coligni, plus puissants qu'ils n'avoient jamais été. Le jeune duc de Guise succédoit à cet amour du peuple, à cette confiance de la noblesse dont avoit joui son illustre père, et qui avoient fini par le rendre l'arbitre de l'état; et la reine mère, qui voyoit Charles IX atteint d'une maladie dont les suites pouvoient être mortelles, s'étoit politiquement attachée à ce parti, le seul qui pût alors soutenir le trône et l'assurer à son second fils, si le roi venoit à mourir. C'en fut assez pour allumer la jalousie d'une autre famille puissante, celle des Montmorencis. Réunissant donc autour d'eux tous ceux qui croyoient avoir à se plaindre du gouvernement, les chefs de cette famille formèrent, sous le nom de malcontents ou politiques, un tiers parti qui n'eut point la religion pour prétexte, mais le soulagement des peuples, et la réformation des abus. Il lui falloit un chef qui pût en imposer: ils le trouvèrent dans le duc d'Alençon, troisième frère du roi, esprit inquiet, borné, présomptueux, que les préférences de Catherine pour son second fils et quelques injustices dont il croyoit avoir à se plaindre, avoient exaspéré, et qui se trouvoit ainsi, et par ses ressentiments et par son caractère, l'instrument le plus propre à servir les passions des autres, même contre ses véritables intérêts. Les moyens que ce parti employa furent les plus odieux qu'il soit possible d'imaginer, et prouvent une corruption qui étonne, même dans ces malheureux temps. Ses principaux agents commencèrent par jeter de fausses alarmes au milieu des huguenots pour les maintenir dans leur révolte, et n'eurent pas honte ensuite de former avec eux une association à laquelle ceux-ci se prêtèrent volontiers, chacun des deux partis se servant ainsi de l'autre pour arriver au but de ses desseins pernicieux. L'accord ainsi fait entre les calvinistes et les politiques, il fut convenu qu'un corps de cavalerie huguenote se présenteroit le jour du mardi gras aux portes de Saint-Germain, où étoit alors la cour, pour enlever le duc d'Alençon, et qu'aussitôt on recommenceroit la guerre civile; mais cette entreprise, célèbre dans l'histoire sous le nom des jours gras, manqua, tant par la foiblesse de ce prince, qui, au moment même de l'exécution et poussé par La Mole, l'un de ses favoris, alla tout avouer à sa mère, que par l'activité, la prudence, la fermeté que Catherine déploya en cette occasion. Instruite à minuit d'un complot qui devoit éclater le lendemain, elle ordonna à l'instant même et en toute hâte, le départ pour Paris. Le roi, déjà trop malade pour voyager à cheval, y fut transporté en litière; le duc d'Alençon et le roi de Navarre furent enfermés à Vincennes; on mit à la Bastille les maréchaux de Cossé et de Montmorenci; ce même La Mole, qui étoit cause de la découverte de la conspiration, Coconnas, gentilhomme piémontais, comme lui fort avant dans la faveur du jeune duc, furent jetés en prison, et l'on instruisit leur procès. Pour obtenir sa grâce, le prince avoua tout, s'inquiétant peu du danger où il mettoit ceux qui l'avoient servi; tous les deux eurent la tête tranchée; et les huguenots n'en continuèrent pas moins la guerre, sûrs d'être soutenus par le tiers-parti, que ces arrestations et ces exécutions avoient pu déconcerter, mais non détruire.
Sur ces entrefaites et au milieu de ces nouveaux ferments de désordres, le roi mourut; et son frère, Henri, roi de Pologne, fut appelé au trône de France. Le règne honteux et déplorable de celui-ci fit bientôt voir que, des trois frères, Charles IX étoit celui qui étoit doué du plus heureux naturel, et dont, avec de meilleurs conseillers, il eût été plus facile de faire un bon roi. Dans le petit nombre d'occasions qu'il eut de montrer ce qu'il étoit, il prouva qu'il avoit du courage, un sens droit, de la vivacité d'esprit, un zèle sincère pour la religion. Catherine arrêta en lui le développement de quelques-unes de ces heureuses dispositions, et abusa des autres au profit de ses desseins ambitieux. L'asservissement dans lequel elle eut l'art de le retenir jusqu'au dernier moment, les séductions et les artifices dont elle ne cessa point de l'obséder, doivent l'absoudre aux yeux de tout homme raisonnable, du seul acte violent de son règne auquel il ait pris part, et dont il n'étoit point réellement le véritable auteur; et d'ailleurs nous en avons dit assez pour prouver jusqu'à la dernière évidence qu'il ne crut point commettre un crime, mais défendre sa vie et son état selon le droit qu'il en avoit, en ordonnant l'exécution de la Saint-Barthélemi. Aussi ne mourut-il point du chagrin et des remords qu'il ressentit de cette action, comme l'ont écrit tant d'historiens, mais de l'épuisement dans lequel l'avoit jeté son goût pour les exercices violents, et particulièrement pour la chasse, à laquelle il se livroit avec une sorte de fureur.
L'état de la France étoit affreux: il va le devenir encore davantage; les fautes d'un gouvernement qui, depuis tant d'années, n'avoit point cessé d'en commettre, paroîtront encore plus à découvert; des circonstances nouvelles, singulières, inattendues, nous permettront de sonder plus profondément encore cette plaie hideuse qui dévoroit l'état; et les principes politiques et religieux que nous avons posés, s'affermiront de plus en plus par des applications dont l'évidence frappera tous les bons esprits.
La première chose que fit Henri III, dès que la nouvelle de la mort de son frère lui fut parvenue, fut d'envoyer à la reine mère des lettres de confirmation de la régence qui lui avoit été provisoirement dévolue pendant l'absence du nouveau roi; puis son unique pensée fut de trouver le moyen de quitter la Pologne, ou plutôt de s'en échapper, car il n'y avoit point pour lui d'autre moyen d'en sortir. Il y parvint d'une manière presque romanesque, et non sans avoir couru plus d'un danger; puis, prenant la route de l'Italie pour éviter de nouveaux dangers qui l'attendoient, s'il eût traversé les états des princes protestants, et s'arrêtant chez le duc de Savoie, il y commença les actes de son règne par la concession gratuite et impolitique qu'il fit à ce prince habile et guerrier, des places que la France possédoit encore dans le Piémont. Cette faute, qu'il commit malgré les avis et les remontrances de ses plus habiles conseillers, et uniquement pour reconnoître le bon accueil qu'il avoit reçu du duc de Savoie, eut des suites graves que nous ferons successivement connoître, et qui se prolongèrent jusque sous le règne suivant.
Cependant Catherine, en attendant le retour du roi, essayoit autant qu'il étoit en elle d'arrêter le cours des nouveaux désordres que préparoit la réunion déjà fort avancée des politiques avec les protestants. Pour y parvenir, elle employoit tour à tour et suivant les circonstances, la force ou les traités, mais sans autre succès que de ralentir momentanément les effets d'un mal que ni elle ni son fils n'étoient capables de détruire.
La faction des politiques reconnoissoit alors pour chef le maréchal de Damville, frère du maréchal de Montmorenci, que le complot des jours gras retenoit encore prisonnier à la Bastille; il étoit gouverneur du Languedoc, et ce gouvernement considérable placé dans le centre même de la confédération protestante, en faisoit un ennemi extrêmement dangereux. Le roi, qui le savoit, manqua cependant l'occasion de le faire arrêter à Turin, où il avoit eu l'imprudence de se présenter pour lui faire d'apparentes soumissions; et ce fut une seconde faute non moins impardonnable que la première. L'accord entre les mécontents et les calvinistes avoit été signé à Milhau avant ce voyage de Damville; de son côté le prince de Condé, réfugié en Allemagne, y négocioit auprès des princes protestants; et les deux partis réunis s'apprêtèrent à la guerre, désespérant d'obtenir la paix. Il falloit leur accorder cette paix que, dans les premiers moments, ils désiroient avec ardeur, et qu'ils eussent reçue à des conditions très-modérées, ou pousser cette guerre avec franchise et vigueur. La politique chancelante et artificieuse du nouveau roi, ses mœurs inexplicables, mélange bizarre de débauches et de pratiques religieuses, son inapplication aux affaires, ses prodigalités insensées pour d'indignes favoris, servirent ses ennemis au delà de ce qu'ils pouvoient espérer. En même temps qu'il mécontentoit les grands, il s'aliénoit l'esprit des peuples; et le parti catholique, dont il étoit le chef naturel, et auquel un prince ferme et actif eût donné une force irrésistible, se montra pour la première fois plus foible que ceux dont il avoit jusqu'alors toujours triomphé. Les troupes royales qu'il avoit lui-même si souvent conduites à la victoire, furent battues presque partout; et Henri III étoit à peine rentré dans ses états, que des rebelles que son retour avoit fait trembler, lui imposoient déjà, dans leurs requêtes insolentes, les plus dures conditions. Il avoit rendu la liberté au roi de Navarre et au duc d'Alençon: celui-ci n'en ayant fait usage que pour conspirer de nouveau, il falloit ou le faire rentrer dans sa prison, ou se l'attacher par de bons traitements; Henri sembla se plaire à redoubler les craintes, à aigrir les ressentiments de ce caractère ombrageux et jaloux, essayant en même temps, et par de puériles intrigues, de le brouiller avec le roi de Navarre, et de contenir l'un et l'autre en fomentant ces divisions. (1575) Leur intérêt ne tarda point à rétablir entre eux l'accord: un plan est concerté entre eux; le duc d'Anjou quitte furtivement la cour et se réfugie à Dreux; les mécontents, huguenots et catholiques, accourent en foule autour de lui; les Allemands, qui sembloient n'attendre que ce signal, entrent en même temps en France, marchant au secours des rebelles, et le roi se trouve ainsi réduit par une suite inconcevable de fautes, aux plus fâcheuses extrémités.