Dans ces premières formules, que nous a conservées l'auteur protestant déjà cité, l'autorité du souverain semble être mise au-dessous de celle du chef de la ligue, et tout y porte les caractères d'une entière rébellion. Après les états de Blois, qui se tinrent à la fin de cette année et au commencement de l'autre, un dernier formulaire fut rédigé à Péronne, dans lequel «les confédérés déclarent que leur association n'a été formée que pour le maintien de la religion catholique et de l'état et monarchie de France, ayant reconnu que le roi n'étoit plus assez fort pour les défendre, jurant et promettant toutefois de lui conserver fidélité à lui et à ses successeurs, n'ayant d'autre but dans tout ce qu'ils pourroient entreprendre que l'intérêt de l'état et de la religion.» Cet acte est dressé au nom des princes, seigneurs, gentilshommes et autres, tant de l'état ecclésiastique que de la noblesse et tiers-état du pays de Picardie.

Plusieurs pensent que le cardinal de Lorraine avoit eu depuis long-temps, et même immédiatement après la bataille de Dreux, la première idée d'une association de ce genre; et que même il en avoit fait le plan de concert avec le pape Pie IV et le roi d'Espagne. S'il en étoit ainsi, il est probable que, passionné comme il étoit pour l'élévation et l'éclat de sa maison, il n'avoit en cela d'autre but que d'en consolider la puissance en liant ses intérêts à ceux de la monarchie et de la religion catholique; il vouloit voir les Guises dominer dans les conseils, commander dans les armées, et rien de plus. S'il eût vécu, il eût été tout à la fois le chef et le modérateur de cette grande entreprise qui, sans doute, auroit eu alors des résultats plus heureux et plus salutaires; mais sa mort subite et prématurée[113], qui arriva peu de temps après le commencement du nouveau règne, changea entièrement la face des choses. Son neveu, le duc de Guise, jeune, ardent, ambitieux, se trouva seul alors à la tête du parti catholique, et désormais le principal héritier de ces affections populaires qui sembloient être un privilége exclusif de son illustre maison. La ligue, dont il devenoit ainsi le chef naturel au moment même où elle venoit de se former, lui donna bientôt dans l'état une puissance au-dessus de celle que devoit avoir un simple sujet, et telle qu'aucun autre, quelque grand qu'il fût, ne l'avoit jamais eue avant lui.

Tout porte à croire que ce fut à Paris même que la ligue prit naissance. Les alarmes qu'y faisoit naître une paix qui, en assimilant presque le culte des hérétiques à celui des fidèles, sembloit menacer la religion même d'une ruine totale, agitoient tous les esprits; c'étoit dans cette grande ville l'ordinaire entretien de toutes les classes de la société. Les frondeurs les plus ardents de ce nouvel ordre de choses, bourgeois, marchands, gens de palais et autres, s'étant plus intimement liés par l'exaspération même de leurs opinions, en vinrent par degrés, non plus à se réunir seulement par occasion, pour s'entretenir des malheurs de l'état et de la religion, mais à tenir des assemblées secrètes, dont le but étoit uniquement de traiter de ces matières; et c'est là que, leur zèle s'échauffant de plus en plus, il fut proposé d'imiter l'exemple de leurs ennemis, et d'opposer à leurs dangereuses confédérations, l'union de tous les vrais catholiques. Cette idée, adoptée par quelques-uns, gagna de proche en proche, et avec une telle rapidité, qu'avant la fin de l'année, il y eut un nombre considérable de gentilshommes, d'ecclésiastiques, de bourgeois les plus accrédités de la capitale, des villes considérables, même des provinces entières, affiliés à la ligue. Les huguenots commencèrent à être insultés dans plusieurs villes; et l'alarme se répandit aussitôt dans tout leur parti.

Cependant, par une indolence vraiment incompréhensible, ou par une politique qu'il est également impossible à comprendre, Henri sembloit demeurer spectateur indifférent de cette lutte dans laquelle la nation entière alloit se trouver engagée. La ligue se formoit sous ses yeux; il savoit que son chef traitoit secrètement avec l'Espagne comme les huguenots avoient traité avec les princes protestants: en se mettant de lui-même et franchement à la tête du nouveau parti, il en faisoit, et nous l'avons déjà dit, le sien et celui de l'état; il détruisoit la puissance de ce chef qu'il craignoit et haïssoit; et quels que fussent ses desseins, à l'instant même il les faisoit avorter. Il ne fit rien de tout cela: on le vit demeurer indécis entre les catholiques et les protestants, entre une paix qu'on ne pouvoit conserver et une guerre qu'il étoit impossible d'éviter, comme si, au milieu de ces discordes intestines et de ces graves intérêts, le pouvoir eût pu se faire indépendant de la guerre et de la paix. Cependant la ligue grandissoit de jour en jour; et, lorsque s'ouvrirent les états de Blois, presque entièrement composés de ligueurs, elle étoit déjà si puissante, que ce prince, entraîné par la crainte qu'elle lui inspiroit, fit forcément ce qu'il auroit dû faire depuis long-temps et volontairement, comme monarque et comme chrétien: il reconnut enfin cette confédération, et s'en déclara lui-même le chef et le protecteur. Il y avoit lieu de croire qu'il agiroit en raison de cette détermination, qui, bien que tardive, pouvoit devenir aussi honorable que salutaire; et que les choses alloient enfin changer de face: il en fut autrement. Les états demandoient que l'édit de pacification fût cassé, et que l'on déclarât sur-le-champ la guerre aux hérétiques: le roi, sans accepter ni refuser, dit qu'il n'agiroit point hostilement contre des princes de son sang, avant de s'être assuré s'ils n'étoient point disposés à rentrer dans le sein de l'Église et dans l'obéissance qu'ils dévoient à leur légitime souverain; et en conséquence de ce vœu, qu'il avoit exprimé, des députés furent envoyés aux divers chefs des confédérés. Pendant ces négociations, qui ne réussirent ni auprès des huguenots ni auprès des politiques, le roi et la reine mère agitoient sans cesse dans leur conseil cette question de la paix et de la guerre, ne pouvant sortir ni l'un ni l'autre de leur fatale indécision, et se montrant même plus indécis qu'ils n'avoient jamais été. Enfin les états se séparèrent n'ayant eu d'autre résultat que de lui faire signer la ligue; c'est-à-dire que Henri légitimoit et fortifioit un parti sans oser s'en servir pour faire la guerre, s'ôtant en même temps tout moyen de conserver la paix avec l'autre parti[114].

La guerre recommença donc: deux armées entrèrent en campagne sous les ordres du duc d'Anjou et du duc de Mayenne. Elles eurent d'abord des succès qui montrèrent assez quelle étoit la foiblesse des ennemis qu'elles avoient à combattre, et combien il eût été facile de les détruire, si le roi eût su prendre une résolution et l'exécuter avec vigueur (1577). Mais en même temps que ses armées se battoient, la cour ne cessoit point de négocier; et cette guerre étoit à peine commencée, que le roi, au mépris de la déclaration solennelle qu'il avoit faite dans les états, de ne plus souffrir, dans son royaume, l'exercice de la religion prétendue réformée, accorda la paix au roi de Navarre et au prince de Condé, et signa à Poitiers un nouvel édit de pacification, moins favorable sans doute aux hérétiques que celui qui l'avoit précédé[115], mais tel cependant qu'il étoit impossible qu'il ne blessât pas profondément le parti catholique. Damville et ses politiques furent compris dans ce traité, qui sépara pour toujours leur cause de celle du parti protestant[116].

(1578) Personne ne pensoit que cette paix pût durer: elle ne servit qu'à montrer à quel degré d'avilissement l'autorité royale étoit tombée, puisque les partis, plus animés que jamais les uns contre les autres, n'en continuèrent pas moins de se faire la guerre ou de s'y préparer. C'est alors que l'on voit paroître dans le Dauphiné ce Lesdiguières depuis si fameux, alors comme tant d'autres, simple chef de partisans, mais déjà l'un des plus dangereux par le crédit que son courage et son habileté lui avoient acquis parmi les siens. Il commençoit à nouer avec le duc de Savoie ces intrigues qui devoient par la suite jeter un si grand désordre dans le midi de la France; et le roi d'Espagne, si fermement catholique chez lui, au dehors catholique ou protestant, suivant ses intérêts, étoit mêlé à ces manœuvres ténébreuses, en même temps qu'il encourageoit la ligue et traitoit avec les ligueurs. Plusieurs chefs, et dans les deux partis, que les troubles avoient rendus considérables dans leurs provinces, et à qui la paix enlevoit presque toute leur influence, ne pensoient qu'à rallumer ce feu mal éteint. Ce fut donc vainement que la reine mère fit un voyage en Guienne, sous prétexte de conduire au roi de Navarre la reine Marguerite sa femme, voyage dont le véritable but étoit d'essayer de le gagner et de le faire revenir à la cour: ce prince refusa de traiter sans le concours des autres chefs de son parti; et les conférences de Nérac qui s'ouvrirent à ce sujet n'eurent d'autre résultat que de produire de nouvelles interprétations de l'édit de Poitiers, presque toutes favorables aux calvinistes, et de faire obtenir aux confédérés de nouvelles places de sûreté, qu'ils se hâtèrent de faire fortifier, dont ils chassèrent les prêtres, où ils vexèrent les catholiques, et tout cela contre la parole formelle qu'ils en avoient donnée. C'étoit ainsi que, grâce à la foiblesse de la cour, ils lui faisoient acheter si chèrement et si follement une paix qu'ils étoient disposés à rompre les premiers.

(1579) Aussi, en acceptant ces places pour les rendre dans un délai fixé, leur intention étoit-elle de ne s'en point dessaisir; et, lorsqu'on les leur redemanda de la part du roi, la réponse qu'ils firent fut de courir aux armes et de recommencer les hostilités tant dans la Guienne que dans le Languedoc. Ils surprirent des places, dévastèrent le pays, et ce fut dans cette campagne que le roi de Navarre commença à jeter de l'éclat et à fixer les yeux de l'Europe sur lui par le courage intrépide et les talents militaires qu'il déploya dans l'attaque et la prise de la ville de Cahors: ce beau fait d'armes le fit dès lors considérer comme l'espoir d'un parti dont il étoit déjà le personnage le plus considérable. Toutefois les entreprises des confédérés avortèrent presque toutes, pour avoir été commencées avec trop de précipitation; et dès qu'ils eurent besoin de la paix pour mieux prendre leurs mesures, la cour s'empressa de nouveau de la leur accorder.

(De 1580 à 1583) Ce fut par la médiation du duc d'Anjou que se fit cette paix nouvelle; et il en avoit besoin plus encore que les huguenots, pour que rien ne s'opposât à l'exécution du projet qu'il avoit formé, et dont ses intrigues et celles de sa sœur Marguerite avoient depuis long-temps préparé toutes les voies, projet qui étoit de profiter des troubles des Pays-Bas pour les enlever au roi d'Espagne, et se faire déclarer duc de Brabant. Il venoit enfin d'obtenir pour cette expédition le consentement de son frère, que celui-ci lui avoit long-temps refusé; et c'est ainsi que la politique perfide de Philippe II se trouvoit payée de perfidies toutes semblables. Il n'est point de notre sujet de raconter cet événement, qui commença par d'heureux succès et finit par les revers les plus humiliants; dans lequel ce prince malhabile, fut la dupe de tout le monde, et de ses alliés comme de ses ennemis, du prince d'Orange, qui seul en profita, de la reine Élisabeth, du duc de Parme, gouverneur de ces provinces pour le roi d'Espagne; jusqu'à ce que, forcé d'abandonner son entreprise, il revint en France, où sa mort, qui arriva peu de temps après, ouvrit un champ plus vaste à toutes les passions, aggrava les dangers de toutes les positions, et devint, comme nous l'allons voir, la cause et le signal des plus grands événements.

Pendant cet intervalle d'une paix trompeuse, achetée par les concessions les plus humiliantes, et lorsque tout échappoit à son pouvoir, catholiques et protestants, que faisoit Henri III? Comme si cette paix d'un moment eût dû ne jamais finir, il se replongeoit et plus avant encore, dans cette indolence presque stupide, dans ces lâches voluptés qui l'avoient rendu, dès les premiers moments de son règne, la risée de ses ennemis et de ses sujets. Les mémoires du temps nous ont conservé des détails qui semblent incroyables de ce mélange de superstitions, de débauches, de bizarreries indécentes dont se composoit la vie de ce foible et malheureux prince. Aux mascarades, aux tournois, aux courses de bague, où il paroissoit dans des parures efféminées, indignes non seulement d'un roi, mais de tout homme qui auroit conservé quelque respect pour lui-même, succédoient des retraites, des processions, dans lesquelles, par un excès non moins ridicule, il paroissoit couvert d'un sac de pénitent, portant une discipline et un chapelet attachés à sa ceinture; puis, après avoir visité les couvents et adoré les reliques, il retournoit à ses mignons. C'étoit le nom que l'on avoit donné à quelques jeunes débauchés de la cour[117], pour lesquels il avoit une affection, ou pour mieux dire, des tendresses effrénées et dont le scandale alloit au delà de ce qu'il est possible d'exprimer. On étoit également révolté et des profusions extravagantes auxquelles il se livroit pour eux, et de l'insolence extrême où les jetoit un tel excès de faveur; la reine mère elle-même souffroit comme les autres de la désordonnée outre-cuidance des mignons; et il n'étoit personne qui n'attendît avec impatience quelque événement qui mît fin à des désordres aussi honteux. On eut quelque espérance de s'en voir délivrer après la mort tragique de Caylus, Maugiron et Saint-Mégrin[118]; mais le roi, qu'on avoit cru un moment inconsolable de leur perte, ne tarda pas à les remplacer par de nouveaux favoris (Joyeuse et La Valette, depuis duc d'Épernon) qui devinrent, comme les premiers, l'objet de ses folles complaisances et de ses prodigalités[119]. On murmuroit de voir les impôts extraordinaires dont les peuples étoient accablés, détournés de leur emploi légitime, qui étoit de mettre fin aux guerres civiles, pour devenir la proie de ces infâmes favoris; on lui reprochoit amèrement et les places de sûreté si imprudemment livrées au roi de Navarre, et la protection ouverte qu'il accordoit à Genève, principal foyer du calvinisme, et les secours donnés à son frère pour une expédition dont le but étoit de faire triompher en Flandre un parti qui vouloit y abolir la religion catholique. D'un autre côté, cette haine contre un monarque si complètement avili sembloit accroître encore la faveur populaire du duc de Guise; et celui-ci, profondément ulcéré de se voir sans crédit à la cour et supplanté dans le rang qu'il lui appartenoit d'y tenir par de si méprisables rivaux, mêloit des projets d'ambition et de vengeance à ce zèle héréditaire qu'il tenoit de ses pères pour l'état et la religion; les princes de sa maison le secondoient, guidés par les mêmes vues et animés du même esprit; presque toute la noblesse catholique le reconnoissoit depuis long-temps pour son chef, confondoit ses intérêts avec les siens; et, justement effrayé des derniers priviléges accordés aux hérétiques, le clergé s'attachoit maintenant à lui comme au seul défenseur qui restât à l'Église au milieu des dangers imminents dont elle étoit de nouveau menacée. Ainsi, dans une apparente obscurité, ce seigneur étoit devenu le centre du parti formidable dont le roi s'étoit si impolitiquement séparé, et qui, par cela même qu'il n'étoit pas conduit et dirigé par lui, alloit se soulever contre lui.

Cependant, tandis que l'on conspiroit ainsi sous ses propres yeux, Henri sembloit prendre plaisir à renchérir sur les extravagances auxquelles il étoit si misérablement livré. Aux processions bizarres dont nous avons déjà parlé, dans lesquelles il traînoit après lui, princes, ministres, cardinaux, et dont la populace faisoit d'insolentes dérisions, jusqu'aux portes de son palais[120], il ajoutoit des pèlerinages pour obtenir du ciel la grâce d'avoir des enfants[121]; et se renfermant tour à tour dans le monastère des Minimes et dans celui des Feuillants, il y poussoit l'oubli de sa dignité jusqu'à haranguer ces religieux en plein chapitre. Au plaisir de la représentation, qui étoit une de ses manies principales, se joignoit en ceci le désir de persuader le peuple de Paris de son attachement pour la religion catholique; mais les ligueurs, qui épioient toutes ses démarches, s'empressèrent de lui enlever cette ressource, en excitant les prédicateurs à tonner, dans la chaire, contre ces processions et ces retraites, à traiter d'hypocrisie et de momeries tout cet appareil de pénitence et de dévotion; et le roi, soit foiblesse, soit insouciance, ne punit de si graves insultes que par des réprimandes ou quelques légers châtiments dont l'effet fut d'enhardir encore davantage ces fougueux et insolents orateurs[122]. Ainsi vivoit ce prince vraiment inexplicable, fermant l'oreille aux clameurs publiques qui le poursuivoient de toutes parts; entouré d'ennemis sans avoir l'air de se douter seulement de leur existence; entièrement abandonné à des plaisirs honteux ou à de puérils amusements, lorsque l'orage grossissoit à tous moments sur sa tête, et qu'il ne falloit plus qu'un dernier événement pour le faire éclater.