(1584) La mort du duc d'Anjou fut cet événement fatal: le roi n'ayant point d'enfants, ce seul frère qui lui restoit étoit l'héritier présomptif de la couronne; et par sa mort, cet héritage se trouvoit transporté au roi de Navarre, qui venoit de rentrer si malheureusement dans le parti protestant, et de faire abjuration solennelle de la religion catholique. Sans la ligue, on ne voit aucun obstacle qui eût pu l'empêcher de parvenir au trône: les grands, par ambition, par intérêt, par tous les motifs humains qui attachent à là faveur des cours, eussent, pour la plupart, suivi la religion du prince; le peuple, par degrés, se fût laissé corrompre; et, nous le répétons, la France, qui est encore aujourd'hui l'espoir de la chrétienté, seroit, depuis long-temps livrée à l'hérésie et à toutes ses funestes conséquences. Quels qu'aient été les excès ou les desseins ambitieux de quelques ligueurs, par ce seul fait incontestable la ligue est justifiée.

Encore un coup, gardons-nous de juger un siècle avec les doctrines et les préjugés d'un autre. Essayons de sortir d'un malheureux âge, abruti par le matérialisme, où toutes les affections généreuses sont éteintes; où il n'y a plus de croyances communes et par conséquent plus de vertus publiques, et transportons-nous au milieu d'une génération qui croit en Dieu, qui croit en la loi que ce Dieu lui a donnée, qui, par cela même qu'elle y croit, la met nécessairement au-dessus de tout. Elle voit cette loi en péril; elle ne peut s'en prendre qu'au prince qui a juré de la protéger, de la faire respecter, et qui ne règne en effet qu'à cette condition: cette génération doit-elle se précipiter tout entière dans les voies criminelles où il vient de s'engager; et, si la volonté de Dieu lui est connue d'une manière positive, légale, incontestable, osera-t-on dire qu'elle doit obéir à un homme plutôt qu'à Dieu? Continuons nos récits: ils nous apprendront si toutes ces conditions furent remplies; si la ligue fut innocente ou coupable, ou si elle ne fut pas, comme la plupart des choses humaines, mélangée de bien et de mal.

Cette mort du duc d'Anjou aggravant ainsi tous les dangers, on jugea que le moment d'éclater étoit venu. Déjà, avant qu'il eût rendu le dernier soupir, mais sa maladie ne laissant plus d'espérance, le duc de Guise avoit rassemblé les principaux chefs des ligueurs[123] à Nancy, dans une maison appartenante au sieur de Bassompierre; et dans cette assemblée à laquelle avoit assisté l'ambassadeur d'Espagne, il avoit été reconnu que l'association que l'on venoit de former, étoit le seul moyen de tirer la France du triste état où elle étoit plongée. Peu de temps après, une seconde assemblée fut tenue à Joinville, dans laquelle on arrêta de reconnoître pour successeur au trône le cardinal de Bourbon, oncle du roi de Navarre, dans le cas où le roi mourroit sans postérité, et de faire recevoir le concile de Trente dans le royaume, sans aucune restriction. Aussitôt l'ordre fut envoyé dans toutes les provinces à ceux qui avoient signé la ligue, de se tenir prêts à prendre les armes; aux ecclésiastiques qui la favorisoient d'y préparer tous les esprits.

Bientôt il ne fut plus question dans la France entière que du danger que l'on couroit de voir monter sur le trône un prince hérétique. On ne parloit d'autre chose: les prédicateurs dans les chaires, les curés dans leurs prônes, les professeurs dans leurs écoles, se répandoient en invectives contre la cour et contre le roi de Navarre, et produisoient d'autant plus d'impression sur leurs auditeurs, que ce n'étoit point en effet un danger imaginaire qu'ils leur représentoient; et que rien n'étoit plus réel que les maux dont la monarchie et la religion étoient menacées.

Que manquoit-il donc à ce mouvement d'une nation entière, poussée par un sentiment religieux à tout entreprendre et à tout braver, pour conserver au milieu d'elle le dépôt précieux de la foi qu'elle avoit reçue de ses pères? Une autorité légitime qui la dirigeât, qui, contenant le zèle dans de justes bornes, sût défendre les droits de la religion sans porter atteinte à ceux du trône, prenant ainsi temporairement la place d'un roi, qui s'obstinoit à ne pas remplir ses devoirs les plus sacrés, et à négliger ses plus grands intérêts. Le pape étoit cette autorité; voilà quel étoit le chef naturel de la ligue, celui à qui il appartenoit exclusivement de la conduire: c'est alors qu'elle fût devenue en effet la ligue sainte; et que cet esprit de prudence, de conciliation, et tout à la fois de fermeté inflexible qui fait le caractère de la cour de Rome, gouvernant et modérant ses conseils, tout s'y fût fait dans le double intérêt de l'État et de la religion. Mais les malheureux préjugés, que nous avons si souvent signalés, étoient trop enracinés en France, pour qu'il fût possible d'y espérer d'aussi grands et d'aussi beaux résultats: on s'y étoit mis dans une position fausse et mitoyenne, où l'on n'admettoit ni ne rejetoit entièrement la puissance du chef de l'Église. Il étoit réduit alors à négocier où il commandoit autrefois; et nous avons vu, sous Charles IX, ses légats dans la triste nécessité de se mêler aux intrigues de cour pour créer des obstacles aux progrès toujours croissants de l'hérésie. Les ligueurs infatués des mêmes principes suivirent une marche toute semblable; et il fut décidé, non que l'on mettroit le pape à la tête de la ligue, mais qu'on essaieroit de l'attirer dans son parti.

Ici les ennemis de l'autorité du Saint-Siége triomphent, parce qu'ils croient voir quelque chose de contradictoire dans les décisions de deux papes consultés par quelques ligueurs sur la question de savoir si cette entreprise, dont le but étoit de maintenir dans le royaume la religion catholique, offroit un motif suffisant pour dispenser des sujets de l'obéissance qu'ils dévoient à leur souverain. Grégoire XIII, qui régnoit alors, répondit nettement que toute guerre, concertée en faveur de la religion catholique et pour la destruction de l'hérésie étoit juste, légitime, et non-seulement contre les hérétiques, mais encore contre les personnes qui les favoriseroient, fussent-elles même de qualité royale.

Sixte V, qui bientôt après monta sur le trône pontifical, parut n'être point aussi favorable à cette confédération, qu'il traita de faction séditieuse, de complot pernicieux, et dans laquelle il ne vit d'abord que des sujets révoltés contre leur souverain. Mais, en même temps qu'il publioit une bulle, par laquelle il excommunioit tous ceux qui seroient si hardis que de s'attaquer à la puissance royale, il en faisoit paroître une autre contre le roi de Navarre et le prince de Condé; et cette, bulle frappoit d'excommunication ces deux princes, les privoit eux et leurs successeurs de leurs états, spécialement du droit de succession à la couronne de France, et délioit leurs sujets du serment de fidélité.

Ces deux jugements qui, dans certaines parties, semblent contradictoires, partent néanmoins du même principe et ne sont au fond qu'un seul et même jugement. Il y a des deux côtés réprobation entière et sans réserve de toute doctrine hétérodoxe et de ses adhérents; mais Grégoire XIII considère la question généralement et dans le sens composé: c'est pourquoi il déclare qu'il est juste, légitime, de s'armer contre tout fauteur d'hérésie, fût-il même de qualité royale. Sixte V divise la même question: il voit des révoltés dans les ligueurs, parce qu'il veut voir encore dans Henri III un prince catholique et qu'il suppose disposé à agir comme le doit le roi très-chrétien et le fils aîné de l'Église; mais, comme en même temps il excommunie un prince hérétique et le prive, par cette seule raison, de son droit au trône qui, sans cela, n'auroit pu lui être contesté, il prononce, de même que Grégoire XIII, un anathème dont les personnes royales ne sont pas exemptes; et cette distinction pleine de prudence, que son prédécesseur n'avoit point été dans le cas de faire, ne prouve qu'une seule chose: c'est que ce pape, en consacrant le principe, craint d'en appliquer à faux les conséquences, ne connoissant point assez le fond des choses. Or ceci ne seroit point arrivé, il faut le dire encore, si, dans la plénitude de sa puissance; et comme il lui avoit été donné de le faire dans des temps plus heureux, il eût pu appeler et le monarque et ses sujets au pied de son tribunal pour connoître de leurs différends sur un point dont il lui appartenoit de décider exclusivement. Alors Henri III eût été forcément ce qu'il devoit être, eût fait malgré lui ce qu'il devoit faire, et la ligue fût devenue de toutes les associations la plus noble et la plus salutaire. Il en fut autrement parce que tout avoit été déplacé dans la hiérarchie du monde chrétien. Toutefois la suite fera voir que Sixte V favorisoit réellement la ligue; et en effet, malgré toutes ses fautes et tous ses écarts, les voies qu'elle suivoit dans ces graves circonstances, où il s'agissoit d'intérêts au-dessus de tout pouvoir humain, étoient bien préférables à celles où Henri III se laissoit entraîner.

(1585) Cependant Grégoire XIII vivoit encore; et le duc de Guise, se voyant ainsi soutenu de l'assentiment du pape et assuré du secours des Espagnols, ne balança point à se déclarer ouvertement. Vers la fin du mois de mars de cette année parut le manifeste de la ligue: il fut publié à Péronne sous le nom seul du cardinal de Bourbon, qui s'y donnoit la qualité de premier prince du sang, et l'on y nommoit toutes les puissances qui s'étoient associées à cette confédération: c'étoit presque toute la chrétienté. On s'y plaignoit de la mauvaise administration du royaume, de la multiplicité des impôts, de l'avidité insatiable des favoris, de la faveur accordée aux huguenots, de l'oppression de tous les ordres de l'état, etc.; mais le motif principal, qu'on y faisoit valoir, étoit le danger extrême que couroit la religion catholique en France, si un prince hérétique venoit à monter sur le trône. L'impression que produisit ce manifeste fut la plus grande qu'il fut possible d'en attendre. Il remua les esprits dans toutes les classes de la société; et la plupart de ceux qui jusque-là avoient encore hésité, ne balancèrent plus à se jeter dans un parti qui se présentoit avec de si puissants appuis, et dans lequel ils voyoient tout à la fois sûreté pour leur conscience et pour leurs intérêts.

Tous les chefs de la confédération qui étoient gouverneurs de province, s'étoient assurés des principales places de leurs gouvernements; et le duc de Guise commença les hostilités en s'emparant de Verdun et de Mézières; une ruse de Mandelot, gouverneur de Lyon, rendit les ligueurs maîtres de cette ville importante.