En passant dans la cour du Louvre, il trouva les gardes doublées et rangées en haie sur son passage, ayant à leur tête Crillon, qui ne l'aimoit pas et qui reçut très-froidement son salut; les archers et une foule de gentilshommes garnissoient les salles qu'il falloit traverser: leur contenance morne le frappa. On dit que se voyant engagé si avant, sa fermeté l'abandonna un moment, et qu'on le vit pâlir.
Suivant l'ordre qui avoit été donné, il fut introduit dans la chambre de la jeune reine, dans laquelle le roi entra par une porte dont lui seul avoit la clef. Le duc s'avançant alors pour lui faire la révérence: «Qui vous amène ici? lui dit-il, d'un air sévère, je vous avois fait avertir de ne point venir.—Sachant, reprit le duc, les calomnies dont on me noircissoit auprès de Votre Majesté, je lui apporte ma tête, si elle juge que je sois coupable. Je ne serois cependant pas venu, si elle eût daigné m'en faire une défense plus expresse.» Ce dernier mot amena une explication entre lui et Bellièvre, que le roi appela pour convaincre le duc qu'il avoit reçu cette défense et qu'il avoit désobéi. Le duc jura que les dernières lettres qu'on disoit lui avoir écrites à ce sujet, ne lui étoient point parvenues[136]. Voyant alors une certaine hésitation, tant dans les paroles du roi que dans l'expression de son visage, il profita habilement de ce moment, fit une révérence profonde et se retira. Tout court qu'avoit été cet entretien, il lui avoit paru bien long; et une fois hors d'un semblable danger, il se promit bien de n'y plus retomber. En le revoyant, le peuple poussa un cri de joie, et le reconduisit avec les mêmes transports qui l'avoient déjà accompagné, jusque dans le quartier Saint-Avoie, où son hôtel étoit situé[137].
Le reste du jour et de nuit entière se passèrent, de part et d'autre, dans une grande agitation. Les gardes furent doublées au Louvre; le duc prit des précautions toutes semblables autour de son hôtel où se rassemblèrent tous les gentilshommes attachés à son parti; les bourgeois se tinrent en armes dans leurs maisons, et prêts au premier signal à se rendre à leurs divers points de ralliement; les espions des deux partis parcouroient la ville, et alloient rendre compte de ce qui se passoit, les uns au Louvre, les autres aux Seize et au duc de Guise.
Ce même jour dans l'après-midi, il avoit eu une nouvelle conférence avec le roi chez la reine mère et dans le jardin de l'hôtel de Soissons. Mais cette fois-ci, il avoit eu soin de s'y rendre, bien accompagné de gentilshommes qui tous étoient armés sous leurs habits. Là il y eut des plaintes, des justifications, des remontrances réciproques: le foible monarque se vit réduit à faire de sa conduite des apologies qui ne demeurèrent point sans réponse; et le duc se résumant, demanda en termes respectueux que le roi se déterminât franchement à faire aux huguenots une guerre d'extermination, et qu'il chassât de la cour, d'Épernon, La Valette son frère, et tous les conseillers perfides dont il étoit entouré.
Le roi promit tout ce qui lui étoit demandé, mais sous la condition que le duc ne s'opposeroit point à ce qu'il fît sortir de Paris tous les étrangers, soldats et gens sans aveu, dont la ville étoit remplie. Celui-ci eut l'air d'y consentir; et aussitôt des commissaires furent nommés à cet effet. Ils firent des recherches partout, tant dans les hôtelleries que dans les maisons des particuliers; mais, ainsi que Guise l'avoit bien prévu, elles n'eurent aucun succès, et il n'avoit garde de favoriser une semblable mesure. Les uns se cachèrent, et leurs hôtes eux-mêmes les aidèrent à échapper aux perquisitions; les autres, au lieu de sortir de Paris, alloient se réfugier dans l'hôtel du duc et dans les quartiers où ils savoient que les ligueurs étoient les plus forts. Alors le foible prince s'aperçut, mais trop tard, qu'il n'y avoit rien à attendre pour lui que de la force; et se décida enfin à exécuter ce qu'il auroit dû faire trois jours plutôt: les Suisses reçurent l'ordre d'entrer dans Paris.
Il y entrèrent, le 12 mai, à la pointe du jour, au nombre de quatre mille que suivoient deux mille soldats des troupes royales. Cette petite armée fut partagée en trois corps, dont l'un fut établi au marché des Innocents, un autre à la Grève et le troisième au marché Neuf. Les gardes-françoises se rangèrent en ordre de bataille sur le Petit-Pont, sur le pont Saint-Michel et sur le pont Notre-Dame. Crillon, colonel de cette troupe, vouloit aussi se saisir de la place Maubert, poste, dans une semblable conjoncture, de la plus grande importance, puisqu'il servoit de point de communication avec le quartier de l'université, et presque toute cette partie de la ville qui est au midi et à l'orient de la rivière; mais, par une suite de ce système de demi-mesures que l'on ne pouvoit se résoudre à abandonner, même lorsque l'on prenoit l'offensive et pour ainsi dire au milieu de la mêlée, il avoit reçu l'ordre exprès de ne point employer la violence; et, trouvant cette place couverte d'une grande multitude de peuple en armes, il se vit contraint de se retirer contre son sentiment, qui étoit d'attaquer et de s'emparer de ce poste, à quelque prix que ce fût.
Il ne se pouvoit sans doute commettre une plus grande faute: le peuple, voyant qu'on n'osoit l'attaquer, en devint plus hardi; et les Seize demeurèrent les maîtres du quartier de l'université, dans lequel ils avoient le plus grand nombre de leurs affidés; et c'est en effet de ce côté que l'émeute commença.
Au premier cri d'alarme, les bourgeois et les écoliers sortirent armés de leurs maisons, et se rendirent dans leurs corps-de-garde respectifs. Au même instant les officiers que le duc de Guise avoit amenés avec lui, se partagèrent entre ces divers rassemblements pour en gouverner les mouvements et y empêcher la confusion. Ce fut le comte de Brissac qui, ayant rencontré une de ces troupes, fit faire la première barricade dans ce même quartier de l'université où son poste lui avoit été assigné; d'autres leur succédèrent rapidement et furent poussées jusqu'au petit Châtelet, où déjà les officiers des troupes royales posoient des sentinelles que les soldats de la ligue forcèrent à se replier. La même manœuvre se fit au même instant dans toutes les autres parties de la ville; on tendit les chaînes dans les principales rues; et les barricades, toujours poussées en avant, étoient soutenues par des corps de mousquetaires. Tout cela fut fait si rapidement, qu'avant midi les plus avancées n'étoient plus qu'à cinquante pas du Louvre; et c'est de là que cette journée fut appelée la Journée des barricades. Ainsi, les troupes du roi se trouvèrent enfermées de toutes parts, exposées aux coups de fusils et aux grêles de pierres dont on s'apprêtoit à les accabler par les fenêtres, et dans l'impuissance absolue de se frayer aucun passage.
Cependant on n'attaquoit point encore, les Parisiens se contentant de tenir ces soldats ainsi resserrés et bloqués. Alors, dans ce moment si critique, la cour consternée tenta la voie de la négociation; et la reine-mère se détermina à aller elle-même à l'hôtel de Guise pour y traiter avec le duc. Les barricades l'empêchèrent de s'y rendre en carrosse; et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine qu'elle y passa en chaise, les bourgeois ne détendant leurs chaînes qu'avec les plus grandes précautions, pour les rétablir aussitôt qu'ils lui avoient livré passage. Cette conférence commença par des observations générales, par des plaintes vagues, par diverses difficultés que Guise faisoit naître à dessein, prolongeant ainsi l'entretien jusqu'à ce qu'il fût bien instruit de l'état des choses. En ayant enfin reçu des avis certains, il se déclara nettement, disant qu'il ne lui convenoit point de quitter Paris, et d'abandonner à la fureur des mauvais conseillers dont le roi étoit entouré, tant de bons catholiques qui ne s'étoient armés que pour défendre leur vie que l'on menaçoit, leur religion que l'on vouloit détruire; que, du reste, il étoit étranger à tout ce qui se passoit en ce moment, et qu'il ne dépendoit pas de lui d'arrêter un mouvement populaire que la cour elle-même avoit excité par ses démarches imprudentes.
La reine étant revenue au Louvre, et le roi ne sachant plus quel parti prendre, l'ordre fut envoyé aux troupes de quitter leurs postes et de se replier vers le château; mais il n'étoit plus temps: un coup de fusil tiré du Marché-Neuf, où étoient les Suisses, par un soldat de l'un ou de l'autre parti, avoit été le signal de l'attaque. On commença aussitôt à tirer sur eux des fenêtres, et à leur lancer des pierres. Il y en eut une vingtaine de tués et un plus grand nombre de blessés; et, se voyant ainsi enveloppés et dans l'impossibilité de se défendre, ils ne tardèrent point à demander quartier, criant de toutes leurs forces: bons catholiques, faisant signe du chapeau et montrant leurs chapelets. Alors le comte de Brissac fit cesser les mousquetades; et après les avoir désarmés, les fit renfermer dans les boucheries du Marché-Neuf. Il en fut de même dans toutes les autres parties de la ville, où les troupes du roi se rendirent aux divers capitaines qui les commandoient.