Apprenant cet heureux succès, Guise sortit de son hôtel sans autres armes que son épée; et, au milieu des cris de joie qui s'élevoient sur son passage, il alla de barricade en barricade, apaisant le peuple et l'empêchant de faire violence aux troupes royales, auxquelles il faisoit rendre leurs armes, avec la liberté de se retirer vers le Louvre. La nuit se passa pour la cour dans les mêmes inquiétudes, du côté opposé dans une grande agitation; les Seize vouloient pousser les choses à la dernière extrémité, et se saisir de la personne du roi.
Il se tint plusieurs conseils au Louvre: le résultat des délibérations fut que la reine seroit chargée d'un nouveau message auprès du duc; et qu'elle feroit tous ses efforts pour l'engager à faire quitter les armes aux Parisiens, et à traiter avec le roi, qui lui accorderoit toutes les satisfactions qu'il pouvoit désirer.
Si l'on en croit Davila, il se montra à découvert dans cette dernière conférence: il demanda «à être déclaré lieutenant-général du roi, avec l'autorité la plus étendue sur les troupes, et pour tout ce qui regardoit la guerre; autorité qui seroit confirmée par les états généraux que Henri III s'engageroit d'assembler incessamment à Paris; qu'on lui donnât en outre dix places de sûreté dans le royaume avec de l'argent pour payer les troupes qu'on y mettroit. Il insistoit vivement sur un édit qui déclareroit les princes de la maison de Bourbon, déchus, comme hérétiques, du droit de succession à la couronne. Il demandoit aussi le gouvernement de Paris pour le comte de Brissac, dont il étoit sûr; ceux de Picardie, de Normandie, de Lyon et des principales provinces, avec des emplois militaires et des charges de la couronne pour ses parents et amis. Il exigeoit l'exil de d'Épernon et de plusieurs autres, non-seulement hors de la cour, mais même hors du royaume. Enfin il vouloit que le roi se contentât de sa garde ordinaire, et cassât les quarante-cinq gentilshommes dont il avoit cru devoir, depuis peu, se faire un rempart contre les entreprises des ligueurs.»
La reine avoit pensé qu'il se contenteroit de demander l'exil des favoris, qu'elle ne désiroit pas moins ardemment que lui, espérant reprendre ainsi l'influence qu'elle avoit perdue dans le gouvernement. Surprise au dernier point de ces prétentions exorbitantes du duc, alarmée des allées et des venues des bourgeois et gens de guerre, qui venoient à tout moment interrompre cet entretien et lui parler à l'oreille, elle conçut des alarmes; et, soupçonnant qu'il se tramoit quelque chose contre la personne du roi[138], elle envoya aussitôt un de ses gentilshommes pour lui en donner avis, et lui conseiller le seul parti qu'il y avoit à prendre dans de telles extrémités; puis elle continua de parler et de négocier. Bientôt arriva Menneville, qui vint annoncer au duc que le roi avoit quitté Paris. À cette nouvelle inattendue, il parut consterné, et dit brusquement à la reine: «Madame, vous m'amusez et vous me perdez.» La reine feignit de ne rien savoir; et, rompant aussitôt la conférence, elle s'en retourna au Louvre[139].
Le roi avoit effectivement pris son parti à l'instant même où il avoit reçu le message de la reine. Les Suisses et les gardes-françoises furent mis d'abord en mouvement et le précédèrent de quelques instants; il se rendit ensuite aux Tuileries sous prétexte de s'y promener: des chevaux l'y attendoient, et il partit aussitôt, suivi d'un petit nombre de courtisans et d'officiers. Les bourgeois qui, de l'autre côté de la rivière, gardoient la porte de Nesle, furent témoins de ce départ, et, dans la fureur qu'il leur causa, tirèrent sur le prince et sur sa troupe. On assure, qu'après avoir fait quelque chemin, il se retourna vers Paris, et jura qu'il n'y rentreroit que par la brèche.
L'émotion qu'avoit éprouvée le duc de Guise n'avoit été que passagère: retrouvant bientôt son courage et son sang-froid, il pensa avant toutes choses à remettre l'ordre dans Paris, où tout étoit plus que jamais dans le trouble et dans la confusion. Il sortit donc à pied de son hôtel, et partout où il passa, fit détendre les chaînes et ouvrir les barricades. Cela fut exécuté par son ordre dans tous les quartiers; et tel étoit l'empire qu'il s'étoit acquis, que, le lendemain, il ne parut pas, dans cette grande ville, le moindre vestige des désordres de la veille. Mais en même temps qu'il rétablissoit la tranquillité dans Paris, il ne négligeoit aucune des précautions nécessaires pour en demeurer le maître. Il s'empara de l'Arsenal et de la Bastille, et nomma gouverneur de cette forteresse le procureur Bussi-le-Clerc; choix bizarre, sans doute, mais qu'il fit pour plaire aux bourgeois, et sûr qu'il étoit de cet homme, qui étoit comme l'âme de la faction des Seize, et de tous ceux qui la composoient le plus ardent et le plus déterminé; il se rendit maître du cours de la Seine en s'emparant de Corbeil et de Vincennes; dans une assemblée générale du peuple, qui fut convoquée par son ordre, on créa de nouveaux officiers municipaux[140] et de nouveaux capitaines de quartier, tous à sa dévotion[141]; il fit changer les principaux magistrats du Châtelet qui lui étoient suspects; il entraîna un grand nombre de membres du parlement qu'il détermina à reprendre, dès le lendemain, le cours de la justice; enfin les docteurs et les prédicateurs de la faction s'emparèrent à la Sorbonne de toute l'autorité; et les Parisiens demeurèrent plus que jamais soumis à leur fanatique influence. Ce fut ainsi que le duc assura son autorité dans Paris, en même temps qu'il répandoit dans toutes les provinces une apologie de sa conduite, dans laquelle, rendant compte à son avantage de ce qui s'étoit passé, il se déclaroit fidèle serviteur du roi, mais l'ennemi des conseillers perfides qui l'excitoient à favoriser l'hérésie et à persécuter les catholiques.
De son côté, le roi ne tarda point à faire paroître un manifeste où il dénonçoit à la France entière les Parisiens comme des séditieux, le duc comme un rebelle qui l'avoit forcé de sortir de sa capitale; et qui, par ces divisions funestes qu'il venoit de faire naître entre ses sujets, rompoit ainsi toutes les mesures que lui-même avoit pu prendre pour la destruction de l'hérésie. Les provinces prirent parti pour l'un ou pour l'autre, suivant les impressions qu'elles avoient reçues de ces deux écrits; le roi se fortifia à Chartres où il s'étoit retiré; ceux qui étoient dévoués au duc de Guise accoururent à Paris; et la guerre civile sembla prête à éclater entre les catholiques.
Cependant, malgré toutes ces apparences hostiles, la reine-mère continuoit de négocier à Paris avec le duc; et le roi donnoit de nouveaux signes de foiblesse en éloignant le duc d'Épernon de la cour. Les ligueurs de Paris surent en profiter: sous prétexte d'aller lui faire leur soumission, ils lui envoyèrent plusieurs députations, l'une de pénitents, composée en grande partie des plus ardents d'entre eux, et dont le véritable but étoit de venir conférer à Chartres avec ceux de leur parti et répandre dans cette ville des semences de révolte[142]; l'autre de chefs de la ligue, qui, sous la forme de requête, lui présentèrent les demandes les plus audacieuses, ou pour mieux dire, lui renouvelèrent les conditions les plus dures du traité de Nemours. Le roi n'osa point faire arrêter les premiers, et donna à ceux-ci des paroles de paix, leur annonçant en même temps qu'il assembleroit à Blois, et au mois de septembre suivant, les états-généraux de son royaume, pour mettre fin à tant de désordres dont il étoit agité. Le parlement qui lui envoya aussi des députés, fut reçu très-favorablement et remercié de ce qu'il n'avoit point discontinué d'administrer la justice.
Ces divisions étoient ce qui pouvoit arriver de plus favorable au roi de Navarre[143], que la réunion des troupes royales et de celles de la ligue, auroit certainement écrasé sans retour, dans un moment où il ne pouvoit compter sur le secours de l'Angleterre, alors menacée par l'Espagne de la plus terrible invasion. Ici plusieurs historiens, après avoir justement accusé le roi de n'avoir pas voulu, dans d'autres circonstances, la destruction des huguenots, reportent cette accusation sur le duc de Guise, supposant que l'existence de ce parti étoit nécessaire en ce moment au succès de ses desseins ambitieux; mais cette fois-ci ils ne donnent aucune preuve de leur accusation. N'y avoit-il pas autre chose que de l'ambition dans les motifs qui le faisoient agir? Que l'on considère toute la conduite du roi à son égard, la haine qu'il portoit à ce chef de parti, les extrémités auxquelles celui-ci étoit parvenu, entraîné tout à la fois et par le mouvement religieux des peuples que rien ne pouvoit plus arrêter, et par les craintes qu'il ne pouvoit s'empêcher de concevoir de ce méprisable caractère où la foiblesse étoit jointe à la perfidie, craintes qui, par la suite, ne furent que trop justifiées; et il sera facile de reconnoître qu'il n'y avoit plus de sûreté pour lui que dans l'exercice d'un pouvoir aussi étendu que celui qu'avoit possédé quelque temps son illustre père, sous la minorité de Charles IX. Il tendoit donc à se saisir d'un semblable pouvoir, pour l'intérêt de son parti et de la religion, sans doute aussi pour sa propre sûreté et pour son propre intérêt; et marcha vers ce but avec toute la puissance de son génie et toute la hauteur de son courage. Si le succès l'eût favorisé, l'état en eût été plus heureux, et Henri III un peu moins avili. Quant au projet criminel qu'on lui suppose d'avoir voulu usurper le trône, on n'en donne absolument aucune preuve; et les preuves du contraire se présentent plus d'une fois dans le cours de ce grand événement.
Nous pensons donc qu'il n'y a point d'autre manière d'expliquer cette dernière négociation du duc de Guise, dont le résultat fut un nouveau traité connu sous le nom d'édit d'union, traité dans lequel il faut bien avouer que le chef de la ligue dicta des conditions fort dures à son souverain; mais où il lui indiquoit en même temps, et ainsi qu'il l'avoit déjà fait plus d'une fois, les seuls véritables moyens d'abattre l'hérésie, et de recouvrer ainsi son pouvoir et sa dignité[144]. C'est ce que celui-ci étoit, depuis long-temps, hors d'état de comprendre: il ne vit, dans ce traité, que ce qu'il avoit d'offensant pour lui; et le signa cependant avec une facilité qui a fait croire à plusieurs qu'il méditoit déjà ce qu'il exécuta depuis. D'autres ont pensé qu'il n'avoit alors aucun projet arrêté, se laissant emporter par les événements, foible ou violent selon les circonstances, et ne cherchant jamais qu'à se tirer de l'embarras du moment. C'est là un point historique sur lequel il est impossible de rien affirmer; et l'on ne peut mieux peindre son caractère qu'en disant que l'une et l'autre de ces deux opinions présentent d'égales probabilités.