Il fut arrêté à Vaugirard par un corps de garde du roi de Navarre, et relâché par l'ordre même du foi, à cause de sa qualité de religieux. Arrivé à Saint-Cloud, il s'adressa au duc d'Angoulême pour parvenir à parler au roi. On tient de ce duc lui-même qu'il fut d'abord frappé de la physionomie sinistre de cet homme; toutefois sans faire à ce sujet aucune réflexion, il le renvoya, lui disant que le roi étoit déjà retiré et ne pouvoit pas le voir ce jour-là.
Clément alla trouver alors La Guesle, procureur-général, qui, ayant reconnu la main du premier président sur la lettre de créance qu'il lui présenta, lui promit l'audience qu'il demandoit pour le lendemain matin, et le conduisit en effet, vers huit heures, dans le cabinet du roi. Ce prince prit la lettre de créance et la lut; alors le procureur général et M. de Clermont qui étoient seuls dans le cabinet, s'étant éloignés de quelques pas, sur ce que Clément témoigna avoir quelque chose à dire en particulier au roi, ce malheureux tira un couteau de sa manche, le lui plongea dans le ventre et l'y laissa. Henri, poussant un grand cri, retira lui-même le couteau et en frappa l'assassin au visage. Celui-ci fut aussitôt assommé, percé de coups par les gardes qui accoururent au bruit, et jeté par les fenêtres.
Dès le soir même la blessure du roi fut jugée mortelle. Il se prépara dès lors à son dernier moment par les actes de la piété la plus humble et la plus ardente; se confessa deux fois, et reçut le saint viatique[158]. Avant de mourir il exhorta les seigneurs qui l'environnoient à reconnoître après lui Henri de Bourbon pour légitime souverain, et avertit celui-ci, qu'il embrassa et tint long-temps pressé sur son sein, qu'il ne seroit jamais roi de France, s'il ne se faisoit catholique. Henri III expira le lendemain, 2 août, vers les quatre heures du matin.
Peu s'en fallut que le roi de Navarre, que nous appellerons maintenant du beau nom de Henri IV, ne fît en ce moment même une triste épreuve de cette parole prophétique; et c'est ici que se fait voir le véritable caractère de la ligue générale de la France, si différente de la ligue particulière de Paris. À peine Henri III eut-il rendu le dernier soupir, qu'une fermentation sourde agita l'armée, et que toute cette noblesse catholique, qui avoit suivi avec tant d'ardeur le feu roi à la conquête de sa capitale, parut disposée à abandonner son successeur. Quelques-uns sans doute voulurent profiter de la circonstance pour faire acheter leurs services; mais l'événement prouva que le plus grand nombre n'écoutoit que son zèle religieux, et se faisoit scrupule de servir un roi huguenot. Ceux-ci le lui déclarèrent avec franchise et fermeté; et pour les ramener, il lui fallut toute la force de son caractère et toute l'adresse de sa politique. Il y réussit en grande partie, toutefois sous la promesse, confirmée par serment, de maintenir dans le royaume la religion catholique, sans rien innover à cet égard[159], de se faire instruire, et de se soumettre aux décisions d'un concile général ou national avant six mois. Cependant la défection de d'Épernon, que des mécontentements particuliers, plus que des motifs de religion, déterminèrent à se retirer avec ses troupes dans son gouvernement, fut d'un mauvais exemple pour plusieurs qui l'imitèrent, ce qui affoiblit tellement l'armée du roi, qu'il se vit dans la nécessite de lever le siége de Paris. Après avoir mis ordre aux affaires les plus pressantes, nommé ou confirmé dans les divers emplois les officiers civils ou militaires de provinces qui reconnoissoient sa domination, il partagea ses troupes en trois corps, dont les deux premiers furent envoyés en Champagne, tandis qu'à la tête du troisième, il se dirigea vers la Normandie pour y faire sa jonction avec l'armée auxiliaire que l'Angleterre avoit promis de lui envoyer.
Cependant la nouvelle de la mort de Henri III avoit été reçue à Paris avec les transports d'une joie frénétique. On y alluma des feux comme dans les réjouissances publiques; les prédicateurs élevèrent jusqu'au ciel le parricide de Jacques Clément, qu'ils présentèrent à la populace comme un martyr de la religion, et dont les images furent placées dans toutes les églises, et jusque sur les autels. Ainsi s'accroissoit le fanatisme de cette multitude. Les Seize et la duchesse de Montpensier l'excitoient par tous les moyens qu'ils pouvoient imaginer; Mayenne ne s'opposoit point à des excès qu'il considéroit comme autant de nouveaux liens qui attachoient sans retour les Parisiens à sa cause; et au milieu des emportements auxquels ils se livroient, ce chef de parti réfléchissoit avec tout ce qu'il avoit de prudence et de sagacité, sur le parti qu'il lui convenoit de prendre. Dans son enthousiasme pour le frère de son héros, le peuple voulut encore le faire roi: il se garda bien d'accepter un titre périlleux, qui, même dans sa propre famille, lui auroit été contesté, et dont le résultat eût été de lui enlever à l'instant même l'appui de la Savoie et de l'Espagne; l'aversion mutuelle qui existoit depuis long-temps entre les François et les Espagnols, l'éloignoit encore davantage de donner à la France un roi de cette nation, malgré le désir ardent qu'en avoit Philippe II: des deux parts, il ne voyoit que péril pour sa fortune ou pour son autorité; tandis qu'en donnant la couronne au cardinal de Bourbon, à qui, dans l'état actuel des choses, et au défaut de Henri IV que repoussoient à la fois et le pape et la ligue et tous les états catholiques, elle appartenoit légitimement, il maintenoit le bon droit et affermissoit son autorité, l'exerçant alors au nom d'un foible prince, en ce moment prisonnier de son rival, qui sans doute ne lui rendroit jamais la liberté.
Il se décida donc à reconnoître pour roi le vieux cardinal, refusa d'entendre toutes les propositions d'accommodement que Henri lui fit faire secrètement et à plusieurs reprises, employa tous les moyens que lui donnoient son titre de lieutenant-général et sa grande influence dans le nouveau parlement, pour raffermir entre elles, par des messages, des apologies, des déclarations, toutes les parties de l'Union; et après s'être concerté sur les opérations de la guerre avec le duc de Parme, qui commandoit en Flandre pour le roi d'Espagne, il sortit de Paris vers la fin de ce même mois d'août, à la tête d'une armée de vingt-cinq mille hommes, que la mort de Henri III avoit subitement rassemblée autour de lui, et se mit à la poursuite de Henri IV, publiant partout qu'il alloit prendre le Béarnais.
Ce n'étoit point une parole de fanfaron (et en effet ce prince, cantonné près de Dieppe, avec une petite armée que la désertion avoit réduite à moins de sept mille hommes, se trouvoit réduit aux plus grandes extrémités qui eussent encore menacé sa personne et sa vie). Son courage et son habileté le tirèrent de ce pas dangereux: il soutint d'abord avec ce foible corps tous les efforts de la nombreuse armée du duc, et le battit ensuite si complètement, à la journée d'Arques, que celui-ci se détermina à décamper et à gagner la Picardie, tandis que Henri, par une marche prompte et hardie, se dirigea vers Paris dont il lui étoit si important de s'emparer; et au moment même où des avis mensongers répandus dans cette ville, le représentoient investi dans son camp et perdu sans ressources, on le vit reparoître devant ses murs, fortifié de cinq mille Anglois qui venoient de le rejoindre, et de plusieurs corps de troupes qu'il avoit rappelés de la Champagne et de la Picardie.
Le lendemain même de son arrivée, premier novembre, et dès la pointe du jour, son armée, partagée en trois corps, attaqua les faubourgs de la partie méridionale de la ville, et avec une telle vigueur, qu'ils furent emportés en moins d'une heure. Les Parisiens qui étoient accourus pour les défendre, furent de toutes parts repoussés, et si vivement poursuivis qu'il s'en fallut peu que les vainqueurs n'entrassent pêle-mêle avec eux dans la ville, qu'ils eussent immanquablement prise, si le canon fût venu assez tôt pour en enfoncer les portes qu'à peine les fuyards avoient eu le temps de fermer: lorsqu'il fut arrivé, elles étoient déjà barricadées et à l'abri de toute insulte. Demeuré maître d'une partie des faubourgs, Henri y permit, quoique à regret, le pillage à ses troupes, parce qu'il n'avoit aucun moyen de les payer; mais toutes les autres violences qui se commettent ordinairement dans ces terribles catastrophes, furent sévèrement défendues. On épargna particulièrement les églises et les monastères; et ses soins à maintenir l'ordre furent si efficaces, qu'on y célébra le service divin comme en pleine paix, et que plusieurs officiers catholiques de son armée y assistèrent le jour même du combat. Pendant ce temps, le roi, monté dans le clocher de Saint-Germain, examinoit curieusement ce qui se passoit dans la ville. Il conserva sa conquête pendant quatre jours; mais ayant appris que le duc de Nemours et Mayenne venoient d'arriver avec un gros corps de troupes, il se décida à faire retraite, ce qu'il n'effectua toutefois qu'après avoir rangé son armée en bataille sous les murs de Paris, provoquant ainsi les chefs de la ligue à un combat qu'ils n'osèrent point accepter. Henri prit ensuite la route de Tours, soumettant toutes les villes qu'il rencontroit sur son passage; et, par sa modération, par la franchise et la noblesse de son caractère, consolidant ses conquêtes et gagnant tous les cœurs.
Cependant Sixte V, que tant d'écrits furieux, sortis alors de la plume des protestants ou des politiques, ont peint sous les couleurs les plus odieuses, se montroit alors ce qu'il devoit être, et ne dévioit point de la marche, tour à tour ferme et prudente, qu'il s'étoit tracée et qu'il avoit constamment suivie. Nous l'avons vu hésiter d'abord entre la ligue et Henri III, parce qu'il craignoit de favoriser la révolte et de se montrer injuste envers une tête couronnée; sans se détacher de celui-ci, il avoit ensuite applaudi et encouragé les ligueurs, uniquement occupé du désir de voir le monarque et les sujets réunir leurs efforts pour la destruction de l'hérésie; lorsque le roi de France, par un scandale sans exemple dans la chrétienté, avoit quitté le parti catholique pour faire alliance avec les huguenots, il s'étoit vu forcé de le séparer de la communion des fidèles, et ne l'avoit fait toutefois qu'à la dernière extrémité, et lorsqu'il ne lui étoit plus possible de suspendre l'excommunication sans manquer à ses devoirs de pontife et aux intérêts de la religion: maintenant, quels rapports pouvoit-il y avoir entre lui et Henri IV que, dès le principe, il avoit excommunié à cause de son hérésie, qui continuoit de demeurer hérétique, et se séparoit lui-même volontairement de l'Église et de son chef? Qui seroit assez déraisonnable pour dire ou que le pape ne devoit point se mêler de la religion en France, ou qu'il devoit reconnoître un prince huguenot pour le roi très-chrétien? Il prit donc alors hautement le parti de la ligue, et envoya près d'elle, pour légat, le cardinal Gaëtan.
Cependant le roi d'Espagne avoit déjà des desseins ambitieux sur la couronne de France, qu'il vouloit mettre sur la tête de sa fille, et Mayenne les avoit pénétrés. Il n'ignoroit point que les intrigues secrètes de son ambassadeur lui avoient déjà fait un parti puissant dans la faction des Seize[160]; et l'arrivée du cardinal Gaëtan, qu'il savoit entièrement dévoué à l'Espagne, alloit accroître encore les forces de ce parti. D'un autre côté, le duc de Lorraine, chef de sa propre famille, élevoit aussi des prétentions en faveur de son fils le marquis Du Pont, et intriguoit pour les faire réussir; le duc de Savoie lui-même ne craignoit pas de se mettre sur les rangs; et en attendant que l'on reconnût son prétendu droit, continuoit de faire sa proie de tout ce que le malheur des temps lui permettoit d'envahir sur la France. La position du chef de la ligue devenoit ainsi plus embarrassante que jamais. Il ne vit qu'un moyen d'en sortir: ce fut de faire proclamer publiquement Charles X roi de France; et il se résolut à l'employer. Cette proclamation se fit le 21 novembre, dans une séance solennelle du parlement, présidé par Brisson; et son titre de lieutenant-général du royaume lui fut confirmé pour tout le temps que dureroit la prison du nouveau roi.