Le cardinal Gaëtan arriva sur ces entrefaites à Paris, étant bien loin de s'attendre que les choses fussent aussi avancées; et son arrivée donna une activité nouvelle aux divers partis qui venoient de s'y élever. Il se réunit aussitôt à l'ambassadeur espagnol pour essayer de renverser Mayenne; et celui-ci sut se maintenir par une politique non moins adroite et tout aussi artificieuse que celle de ses rivaux. Le plan du roi d'Espagne fut de faire toujours des offres magnifiques, et de n'envoyer jamais à la ligue que de foibles secours, suffisants pour l'empêcher de succomber, et toutefois calculés de manière que, fatiguée de sa lutte et craignant toujours d'être accablée, elle fut amenée, dans ses embarras et dans sa lassitude, à se livrer enfin à lui sans réserve; celui de Mayenne, de conserver l'appui d'un aussi puissant monarque, et en même temps de ne point s'en laisser maîtriser. Tant que dura cette guerre, on les vit suivre tous les deux, et dans une opposition continuelle, cette marche qu'ils s'étoient tracée; le roi d'Espagne demandant sans cesse des gages pour l'assistance qu'on vouloit obtenir de lui, le duc menaçant sans cesse de se réconcilier avec le roi, si cette assistance lui étoit refusée. La suite des faits va le prouver.
Devenu plus fort contre la politique espagnole, par la reconnoissance légale et authentique du seul roi légitime que la France pût reconnoître, puisqu'elle rejetoit Henri IV, Mayenne conçut le projet hardi de casser le conseil de l'Union, où ses ennemis avoient de si dangereux auxiliaires; et la précaution qu'il avoit prise d'y introduire un grand nombre de personnes considérables et dévouées à sa cause, lui rendit facile une mesure dont, sans cela, l'exécution eût été périlleuse et peut-être impossible. Il convoqua donc ce conseil, donna d'abord de grands éloges au zèle de ceux qui le composoient, reconnut les grands services qu'ils avoient rendus; mais déclara en même temps que, depuis que la France avoit le bonheur de posséder un roi dont il étoit le lieutenant-général, une assemblée aussi nombreuse devenoit inutile, étoit même une institution contraire aux usages de la monarchie; qu'en conséquence il la supprimoit, se réservant de créer un conseil moins nombreux, en vertu de l'autorité suprême qui avoit été remise entre ses mains. Ce fut un coup de foudre pour les Seize et pour leurs partisans; mais ceux que Mayenne avoit dans le conseil ayant consenti à cette suppression, ils n'osèrent s'y opposer.
(1590) Alors le duc créa un garde des sceaux[161], nomma de nouveaux secrétaires d'état; convoqua pour le mois de février suivant et au nom du roi cardinal, une assemblée des états généraux, exerça enfin la puissance royale dans toute son étendue. Il voulut montrer qu'il étoit digne de cette confiance dont le parti catholique lui donnoit des marques si éclatantes, en se mettant aussitôt en campagne pour aller attaquer Henri qui, même au sein de l'hiver, poursuivoit le cours de ses conquêtes, et après avoir subjugué le Maine et une partie de la Normandie, dirigeoit de nouveau sa marche vers Paris. La rapidité de ses succès et le danger où ils mettoient de nouveau la ligue, avoient enfin déterminé le roi d'Espagne à envoyer à Mayenne un corps de troupes auxiliaires qui, sous les ordres du duc d'Egmont, fît sa jonction avec lui. Déjà celui-ci, dans ses diverses manœuvres, n'opposoit plus que des efforts presque impuissants aux manœuvres plus habiles de son ennemi, dont le courage et l'activité sembloient avoir passé dans l'âme de tous ses soldats. Ranimé par ce renfort, il se mit aussitôt sur les traces de Henri qui, dans ce moment, faisoit le siége de Dreux. Le roi le leva dès qu'il eut eu avis que l'armée des confédérés s'avançoit vers lui; mais au lieu de se retirer, il marcha lui-même vers elle, la rencontra dans les plaines d'Ivry, et là, remporta sur elle une victoire plus éclatante encore que celle d'Arques, et surtout plus décisive; victoire qui le rendit maître de tous les passages de la Seine, depuis Rouen jusqu'à Paris, et qui auroit eu les plus grands résultats, s'il étoit venu sur-le-champ camper sous les murs de cette ville. La consternation y fut si grande à la nouvelle de cette défaite, que les Parisiens en eussent probablement ouvert les portes aux vainqueurs, n'ayant alors pour toute garnison qu'un corps peu nombreux d'Espagnols, soutenu de quelque noblesse françoise et de bourgeois peu aguerris. Ce fut, suivant quelques-uns, le maréchal de Biron qui détourna le roi de prendre ce parti, parce qu'il craignoit de voir trop promptement finir une guerre qui le rendoit nécessaire; d'autres pensent qu'il en fut empêché par les suggestions de ses capitaines et ministres huguenots, qui craignoient son changement de religion, s'il s'arrangeoit trop facilement avec les Parisiens: on dit aussi que la mutinerie des Suisses qui refusèrent de marcher, parce qu'ils demandoient de l'argent qu'il ne pouvoit leur donner, fut le seul obstacle qui arrêta ce mouvement qu'il avoit résolu de faire aussitôt sur Paris. Quoi qu'il en puisse être, ce retard donna le temps au duc de Mayenne, au légat, à l'ambassadeur d'Espagne d'y ranimer les esprits, et de rendre également le courage aux autres villes qui tenoient pour la ligue, et qui se conduisoient toutes d'après les impressions qu'elles recevoient de la capitale.
Mayenne montra, dans cette circonstance critique, autant d'adresse que d'habileté. À la suite d'une conférence qu'il eut à Saint-Denis, avec le légat et l'ambassadeur d'Espagne, des courriers furent expédiés en toute hâte à Rome et vers Philippe II pour demander des secours; le duc de Parme, gouverneur des Pays-Bas, reçut plus promptement encore un message par lequel il étoit conjuré de ne pas perdre un moment pour faire entrer des troupes en France, et s'il étoit nécessaire, d'y venir lui-même avec toute son armée. Le commandement de la ville de Paris fut donné au duc de Nemours; et pour achever d'en rassurer les habitants sur les suites de la bataille d'Ivry, Mayenne affecta d'y laisser sa mère, sa sœur, sa femme et ses enfants; le légat consentit aussi à s'y établir pour que la confiance devînt entière; et afin de gagner du temps, il fut convenu que l'on amuserait Henri IV par quelques apparences de négociation. Villeroy en fut l'agent, sans même se douter que c'étoit le duc qui le faisoit agir; et le roi écouta les propositions qui lui furent faites, sans arrêter un seul instant les opérations qui devoient achever le blocus de Paris. Il étoit déjà maître du bas de la rivière: la prise de Corbeil et de Lagny, situés au-dessus de cette capitale, achevèrent d'en fermer tous les passages; et ainsi commença à s'effectuer le plan qu'il s'étoit fait d'essayer de la réduire par famine, son armée étant trop peu considérable pour s'en emparer de vive force. Alors les négociations qui n'avoient plus aucun but furent tout-à-fait rompues de l'un et de l'autre côté.
Le duc de Nemours fit, en cette occasion, tout ce qu'il étoit possible d'attendre d'un chef courageux et expérimenté. Les remparts furent garnis d'artillerie, et les endroits foibles fortifiés; il logea les Suisses dans le Temple; confia aux Seize la garde des portes, et aux lansquenets celle des murailles, depuis la porte Neuve jusqu'à l'Arsenal. Une chaîne fut tendue à travers la rivière, tenant d'un côté à la Tournelle, de l'autre aux Célestins. Quant à la Bastille, on ne pouvoit la laisser en des mains plus sûres que celles de Bussi-le-Clerc, qui en étoit déjà gouverneur: il fut donc chargé du soin de la défendre. Le peu de vivres qu'il y avoit pour un si grand nombre d'habitants, fut distribué de telle manière, que ceux sur qui l'on pouvoit compter davantage en furent plus abondamment pourvus, afin que, ne se laissant point abattre, ils pussent au besoin soutenir les autres. En même temps, des espions répandus partout contenoient les royaux et les politiques, épioient toutes leurs démarches, dénonçoient leurs moindres paroles; et, bien que le nombre de ceux-ci fût assez grand, ils surent leur inspirer une telle terreur, que, de long-temps, aucun d'eux n'osa remuer ni exercer la moindre influence; des corps-de-garde furent établis dans les quartiers les plus populeux; de fréquentes patrouilles en parcoururent les rues; enfin, tout prit dans Paris les apparences d'une défense vigoureuse et opiniâtre.
Sur ces entrefaites, le cardinal de Bourbon mourut[162]. Il sembloit que cette mort dût ôter à Mayenne tout prétexte d'exercer le pouvoir suprême qu'il ne s'étoit attribué qu'au nom de ce roi captif, et que le roi d'Espagne dût être également embarrassé d'envoyer désormais des secours aux ligueurs, qu'il n'avoit aidés jusqu'alors que comme sujets de Charles X, et combattant pour délivrer leur souverain. Mais au fond, la situation étoit la même, puisque l'hérésie de Henri IV étoit le seul motif qui, aux yeux du parti catholique, l'avoit fait exclure du trône: on sembla même n'y voir qu'une occasion de donner plus d'éclat encore à cette exclusion; et ce fut à la Sorbonne que l'on s'adressa encore pour obtenir une décision solennelle sur ce point important. Ainsi fut rendu le décret fameux par lequel elle déclara «Henri de Bourbon, hérétique relaps, fauteur d'hérétiques, et quand bien même il obtiendroit son absolution, incapable de succéder au trône.» Décision inouïe jusqu'alors, par laquelle cette compagnie mettoit son autorité au-dessus même de celle du pape[163], s'emparoit du pouvoir spirituel qu'elle déclaroit ouvertement populaire, et imprimoit à la ligue, et particulièrement à celle de Paris, le caractère de révolte qui, jusqu'à un certain point, a justifié les reproches que lui adressent ses détracteurs. Toutefois, et l'on ne sauroit se lasser de le redire, ce pouvoir usurpé se montroit ici ce que les rois eux-mêmes l'avoient fait; c'étoit au profit de leur despotisme qu'ils avoient enfin secoué le joug du chef de la religion: ils avoient créé l'anarchie dans l'Église, et ils en subissoient toutes les conséquences.
Le décret de la Sorbonne fut envoyé à toutes les villes liguées; et comme on s'aperçut que l'ardeur du peuple de Paris en étoit augmentée, on jugea à propos de développer toutes les pompes de la religion pour achever de le rendre inébranlable dans ses résolutions. Une procession générale fut ordonnée: elle se rendit aux Petits-Augustins, où, après une messe solennelle, le légat, revêtu de ses habits pontificaux, et tenant ouvert le livre des Évangiles, reçut un serment nouveau de tous les princes, princesses, prélats, chefs de corps civils et militaires, par lequel ils promirent de répandre jusqu'à la dernière goutte de leur sang pour le maintien de la religion catholique, jurant en même temps de défendre Paris et les autres villes de l'Union, et de ne se jamais soumettre à un roi hérétique. Immédiatement après, ce serment fut prêté par le peuple entre les mains des chefs de quartiers.
À la suite de cette cérémonie, il s'en fit une autre sur laquelle les écrivains modernes ont épuisé tous leurs sarcasmes; qui, dans nos mœurs actuelles, paroîtroit bizarre, ridicule même; qui étoit loin de l'être alors, et dont le spectacle frappa tous les esprits. Le zèle religieux persuadoit alors que, quand la société étoit menacée dans le principe même de son existence, c'est-à-dire dans son culte et dans sa foi, les prêtres étoient appelés comme les autres, et même avant tous les autres, à s'armer pour la défendre; et ce n'étoit point là une tradition nouvelle: elle étoit aussi ancienne que la monarchie, et chaque fois que des périls aussi extrêmes s'étoient présentés, elle avoit reçu son application[164]. On se croyoit réduit alors à ces extrémités terribles où il s'agissoit pour la France chrétienne d'être ou de ne pas être; et ces considérations si graves et si pressantes avoient déterminé des prêtres, des religieux, et parmi ceux-ci, les ordres les plus austères de Paris[165], à s'enrôler et à former une espèce de régiment. Ce même jour, ayant à leur tête Rose, évêque de Senlis, et Hamilton, curé de Saint-Côme, qui faisoit les fonctions de sergent, ils firent une promenade dans Paris, au nombre d'environ treize cents hommes, armés de pied en cap sur leur froc, le casque en tête, la cuirasse sur le dos, tenant dans leurs mains des épées, des piques, des hallebardes, des mousquets, et marchant en ordre de bataille, au milieu d'une population immense qui se pressoit sur leur passage, et que de tels exemples remplissoient d'une nouvelle ardeur[166]. Tandis que ces choses se passoient, un arrêt du parlement défendoit, sous peine de la vie, de parler de paix ni d'aucune composition avec Henri de Bourbon, et il courut des billets par lesquels on menaçoit de jeter dans la rivière les premiers qui oseroient proférer la moindre plainte.
Cependant, dès que Henri eut assuré ses postes, brûlé les moulins et investi la ville de tous les côtés, la disette commença à se faire sentir; des fouilles que les magistrats ordonnèrent dans les maisons qu'ils soupçonnoient contenir des provisions, apportèrent d'abord quelque soulagement à la misère publique; l'ambassadeur d'Espagne, le légat, les princesses, s'empressèrent de venir au secours des plus pauvres, et vendirent jusqu'à leur vaisselle pour les soulager; l'or, l'argenterie des églises, les meubles et les joyaux de la couronne étoient en même temps employés par le duc de Nemours, tant pour la solde des troupes que pour subvenir aux besoins publics, sans que personne pensât à y mettre opposition. Un même zèle animoit les grands et les petits.
Henri ne s'étoit point attendu à une défense aussi opiniâtre, et après trois mois de blocus, se voyoit aussi peu avancé que le premier jour[167]. Il prit donc la résolution de resserrer encore davantage la ville, et pour y parvenir, de donner un assaut général aux faubourgs, ce qui fut exécuté le 27 juillet. Tous furent emportés avec une facilité qui passa ses espérances. Ses troupes se logèrent et se fortifièrent vis-à-vis de toutes les portes[168]; et quoique le nombre de ses soldats fût peu considérable, par comparaison avec celui des assiégés, ils surent s'y maintenir et ôtèrent ainsi aux Parisiens les dernières ressources qu'ils trouvoient encore au dehors pour subsister[169].