C'est alors qu'ils se trouvèrent réduits aux plus effroyables extrémités. Jusque là, les légumes, les racines, les fruits que la campagne commençoit à produire, avoient été un soulagement pour les dernières classes du peuple; dès le mois de juin, le pain commençant à devenir rare, on y avoit substitué un pain de son et d'avoine, que ne dédaignoient pas même les plus aisés, et l'on faisoit des distributions de bouillies, composées de diverses farines, et dont le légat et l'ambassadeur d'Espagne faisoient particulièrement les frais. Alors cette ressource même venant à manquer, on eut recours à la chair des plus vils animaux; on mangea les chevaux, les ânes, les chats, les rats, les souris; les plus malheureux essayèrent de soutenir leur existence avec de vieux cuirs qu'ils amollissoient dans l'eau bouillante; plusieurs se virent réduits à manger l'herbe des rues les moins fréquentées; et les maladies que causèrent ces nourritures malsaines, vinrent accroître encore les ravages causés par la famine. Plus de treize mille personnes moururent de faim, sans que la constance des autres en parût ébranlée.
Il est vrai que les chefs n'oublioient rien pour la soutenir; ils partageoient toutes ces misères, et continuoient toujours d'employer tous leurs efforts pour les soulager. D'accord avec eux, les prédicateurs adressoient tous les jours à ce peuple malheureux les exhortations les plus pathétiques; et ce qui n'étoit pas sans doute moins efficace, on punissoit à l'instant même, et avec la dernière rigueur, les moindres mutineries. Ce fut au moyen de ces soins vigilants et de cette sévérité, que le duc de Nemours vint à bout de déconcerter plusieurs conspirations dont le but étoit de livrer la ville aux assiégeants. Les premières intelligences avec l'ennemi, bien qu'elles eussent été découvertes, firent justement craindre qu'il ne s'en formât d'autres; la situation de la ville qui, de jour en jour devenoit plus intolérable, ne permettoit pas d'espérer que l'on pût long-temps encore contenir une population entière qui n'avoit presque plus d'autre sentiment que celui de ses maux; déjà des rassemblements s'étoient formés aux portes du palais: la multitude furieuse qui les assiégeoit avoit demandé à grands cris du pain et la paix; et l'on avoit lieu de craindre que si la fermentation continuoit à s'étendre, il suffît d'un seul assaut pour que la ville fût emportée et saccagée. Il fut donc résolu, dans ces extrémités, et malgré les serments jurés, l'arrêt du parlement et les décisions de la Sorbonne, qu'on essayeroit d'entrer en négociation avec le roi, et qu'il lui seroit envoyé des députés.
Nous avons déjà indiqué quelle étoit la base de ces négociations plus d'une fois tentées. On ne demandoit qu'une seule chose: c'est que le roi rentrât dans le sein de la religion catholique, et à l'instant même la ligue entière offroit de se soumettre à lui. Certes la proposition étoit juste, raisonnable, et il étoit même impossible qu'on lui en fît une autre, puisque c'étoit uniquement parce qu'il étoit calviniste que l'on avoit pris les armes contre lui. Jusque là, qu'avoit-il répondu, et lorsque Henri III l'en sollicitoit, et lorsque, depuis, les ligueurs lui avoient adressé les mêmes sollicitations? «Qu'il n'étoit point opiniâtre, mais aussi qu'il n'étoit point persuadé; qu'il promettoit de se faire instruire, d'examiner les deux croyances, et de quitter à l'instant même la religion protestante, dès que la vérité de la religion romaine lui seroit démontrée.» Cette réponse étoit loyale; elle étoit d'un cœur droit, d'un prince qui avoit de l'honneur et de la conscience; mais en même temps elle légitimoit la guerre que lui faisoit un parti qui mettoit Dieu avant tout, et qui vouloit que le roi reconnût sa religion, afin qu'il pût à son tour reconnoître le roi. Que les détracteurs de la ligue déclament donc contre elle autant qu'il leur plaira, mais qu'il soit permis à des chrétiens d'admirer qu'au milieu des horreurs de la plus cruelle famine, et malgré tant de calamités dont la ville de Paris étoit accablée ou menacée, cette condition de se faire catholique pour que les Parisiens se rendissent à lui, fut la première que présentèrent à Henri IV le cardinal de Gondi, leur évêque, et l'archevêque de Lyon, que l'on avoit envoyés vers lui.
Le roi les reçut au faubourg Saint-Antoine, mais plus froidement qu'ils ne l'avoient espéré; il leur parla cette fois-ci en vainqueur et comme sûr que la ville ne pouvoit lui échapper. Sur cette proposition qu'ils lui firent de changer de religion, il répondit qu'il n'appartenoit point aux sujets d'imposer des lois à leur souverain[170]; qu'il étoit prêt à les recevoir s'ils vouloient recourir à sa clémence; et que pour mériter le pardon qu'il leur offroit, ils n'avoient d'autre moyen que de se rendre à lui sans délai et sans conditions. Les deux prélats lui ayant alors déclaré que, suivant l'ordre qui leur avoit été donné, ils ne pouvoient rien conclure avant d'avoir vu le duc de Mayenne, il leur refusa la permission qu'ils lui demandèrent de l'aller trouver et les congédia. Cette réponse du roi, que l'on eût soin de rendre plus dure encore qu'il ne l'avoit faite, et la nouvelle certaine que l'on reçut presque aussitôt de l'arrivée des troupes espagnoles, relevèrent les courages abattus.
Mayenne l'avoit enfin obtenu ce secours si long-temps et si inutilement demandé; et il n'avoit fallu rien moins que ces extrémités auxquelles étoit réduite la ville de Paris, pour déterminer Philippe II à donner au duc de Parme l'ordre formel d'entrer en France et de voler au secours des assiégés.
Ce prince, le plus habile capitaine qu'il y eût alors en Europe, n'obéit qu'avec répugnance, les affaires des Pays-Bas ne pouvant que souffrir beaucoup d'une semblable diversion[171]; toutefois il obéit, mais ne s'engagea en France qu'avec les plus grandes précautions, à la tête d'une armée très-forte[172], et qu'il maintenoit dans la discipline la plus sévère. Sa marche, très-bien combinée, fut lente; et il n'arriva que le 22 août à Meaux, où le duc de Mayenne l'attendoit avec un corps de troupes d'environ dix mille hommes, qu'il avoit formé des débris de la bataille d'Ivry.
Ce fut alors le roi qui se trouva embarrassé. Tenir tête à l'armée espagnole et conserver en même temps ses postes étoit tout-à-fait impossible avec des troupes aussi peu nombreuses que les siennes: dans la nécessité où il étoit de prendre l'un des deux partis, il sut choisir le meilleur, c'est-à-dire qu'il leva le siége, vint présenter la bataille à l'ennemi, et tenta tous les moyens pour l'engager à l'accepter. Mais il avoit affaire à un général trop expérimenté pour se laisser prendre à un pareil piége; et le duc de Parme se garda bien d'exposer au hasard d'un combat le succès d'une opération qu'il tenoit pour ainsi dire dans ses mains. Alors le roi revint au blocus, et s'appliqua à resserrer tellement les passages, que les Espagnols n'y pussent pénétrer qu'en risquant enfin cette action qu'ils vouloient éviter.
Mais, pendant ce temps, le duc préparoit lui-même une ruse de guerre mieux combinée, et qui lui réussit complétement. Durant le court intervalle que leur avoit laissé la levée du blocus, les Parisiens avoient reçu quelques provisions, toutefois en trop petite quantité pour produire autre chose qu'un soulagement momentané: quelques jours d'un nouveau blocus renouvelèrent bientôt toutes les misères; et par cela même que le secours qu'ils avoient si long-temps attendu étoit plus près d'eux, ils se montrèrent plus impatients et éclatèrent en plaintes et en murmures. Alors le général espagnol sort de son camp, comme s'il ne pouvoit plus résister à ces clameurs; et publie hautement qu'il va enfin tenter le sort des armes. Henri, à cette nouvelle, est transporté de joie, et vole au-devant de son ennemi avec toute son armée qui, comme lui, brûle de combattre. Le duc de Parme se range en bataille et s'avance au petit pas; mais au moment même où l'action paroissoit sur le point de s'engager, il se replie dans un vallon où il prend une position inattaquable, envoie sur-le-champ son artillerie contre Lagni, poste important sur la Marne, dont nous avons déjà dit que le roi s'étoit emparé, et au-dessus duquel les ligueurs avoient rassemblé d'immenses approvisionnements; l'assiége sous les yeux même de Henri, qui craint à la fois et d'attaquer inutilement l'ennemi dans ses retranchements, et de laisser la plaine libre en allant au secours de la ville assiégée. Pendant ces incertitudes, l'Espagnol redouble ses assauts, emporte la place, délivre ainsi la rivière, qui se couvre de bateaux et ramène à l'instant l'abondance dans Paris.
Ce dernier coup renversoit tous les projets du roi; et son chagrin fut d'autant plus grand, qu'il vit que le courage de son armée en étoit fort abattu[173], et que le zèle de la noblesse, si vif pour son service après la bataille d'Ivry, en étoit aussi fort refroidi[174]. Il sentit qu'il falloit lever le siége: cependant, avant de renoncer de ce côté à toute espérance, il voulut du moins faire un dernier effort, et tenter, comme dernier moyen, l'escalade que jusque là il avoit rejetée. Le comte de Châtillon reçut ordre de diriger cette entreprise, et le roi lui confiant à cet effet une bonne partie de son infanterie, le suivit de près à la tête d'une troupe de cavaliers.
Châtillon arriva sur les onze heures du soir, et dans la nuit du 9 au 10 septembre, dans le faubourg Saint-Jacques, qui étoit presque entièrement abandonné depuis que l'armée royale l'avoit occupé. Les troupes ne purent avancer dans ce faubourg sans faire quelque bruit. Ce bruit fut entendu dans la partie de la muraille qui avoisinoit Sainte-Geneviève, et que gardoient les jésuites, dont le collége étoit dans le voisinage, de cette église; ils donnèrent l'alarme, et les bourgeois accoururent sur les remparts.