Pendant le cours de cette année, son armée et celle du duc de Mayenne avoient opéré plusieurs mouvements dans la Normandie, principal théâtre de la guerre, mouvements dont le but étoit, d'un côté, de serrer de plus près la ville de Rouen par la prise des places environnantes; de l'autre, de conserver libres les approches de cette ville en dégageant les places assiégées. Ces opérations militaires ne produisirent rien de décisif. En Bretagne le duc de Mercœur eut un avantage signalé contre les troupes royales commandées par le prince de Conti, ce qui ranima le parti de la ligue dans le Maine et dans l'Anjou, où il commençoit à s'affoiblir; mais les affaires du roi en souffrirent peu, parce que, malgré les succès qu'il avoit obtenus, ce duc ayant fini par s'apercevoir que le roi d'Espagne ne l'aidoit en apparence à s'emparer de cette province, que pour l'en dépouiller à son tour, ne profita pas de ses avantages autant qu'il l'auroit fait, s'il n'avoit point eu un semblable auxiliaire. Du reste, le roi avoit lieu d'être satisfait de ce qui se passoit dans le midi: en Languedoc, l'armée du duc de Joyeuse qui y commandoit pour la ligue, avoit été entièrement détruite par les troupes royales[188]; en Provence, il y avoit eu quelque désordre parmi les royalistes, et la mort du gouverneur de la province, Lavalette[189], en avoit été la cause; mais ce désordre ne dura qu'un moment: Lesdiguères accourut une seconde fois à leur secours, et la terreur de son nom suffit pour rétablir les affaires. Le duc de Savoie, contre qui la ville d'Arles venoit de se soulever, commençant alors à désespérer de réussir dans ce qu'il avoit entrepris, se retira à Nice pour y attendre les événements; et sans la diversion que le duc de Nemours, qui gouvernoit alors le Lyonnois, opéra dans le Dauphiné, diversion qui força Lesdiguères à abandonner tout pour revenir défendre son gouvernement, il est probable que la Provence entière eût été conquise dans cette campagne, au nom du roi, par cet heureux et vaillant capitaine. D'Épernon, que Henri avoit été en quelque sorte forcé d'en nommer gouverneur à la place de son frère[190], y arriva sur ces entrefaites et sut soutenir la prépondérance que le parti royaliste venoit d'y acquérir. Mais ce qui acheva de la consolider, ce fut le projet hardi que conçut Lesdiguères et qu'il exécuta avec son habileté et son bonheur accoutumés, de porter la guerre dans le Piémont, et de forcer le duc de Savoie, qui n'avoit pas encore entièrement abandonné ses rêves de conquête sur la France, à repasser les Alpes pour venir défendre ses propres états.
(1593) Tel étoit l'état des choses, lorsque les états de la ligue s'ouvrirent à Paris. Ils le furent d'après une bulle du pape qui ordonnoit de les assembler pour l'élection d'un roi catholique. C'étoit à la décision suprême de cette assemblée que les négociateurs de Mayenne avoient sans cesse renvoyé ceux de l'Espagne, sur le principal objet des demandes de leur souverain; tous les partis la désiroient, parce qu'ils espéroient tous sortir, par ce moyen, de la situation fatigante et précaire dans laquelle ils étoient depuis si long-temps; tous comptoient y gagner quelque chose: le roi seul pouvoit y perdre, puisque tous ces intérêts, si opposés entre eux, étoient en effet réunis contre lui; aussi cette assemblée attira-t-elle toute son attention.
Ce fut dans cette circonstance décisive que l'on put voir plus à découvert tous ces intérêts purement humains qui s'étoient successivement mêlés à ce grand intérêt religieux dont la ligue avoit d'abord paru uniquement animée. La couronne de France étant, depuis la mort de Henri III, considérée comme vacante, le malheur des temps avoit fait qu'elle avoit pu devenir, dans un très-court espace de temps, l'objet des vœux et des espérances d'un très-grand nombre. Parmi tant de concurrents, il n'étoit presque pas un prince de la maison de Lorraine qui n'eût un moment rêvé qu'il ne lui étoit pas impossible de devenir roi de la première monarchie de l'Europe; et s'ils s'étoient vus forcés ensuite d'y renoncer, chacun d'eux vouloit du moins conserver son gouvernement, et quelques-uns d'eux aspiroient même à s'y faire des souverainetés. Le duc de Nemours fut un des derniers à renoncer à ces brillantes illusions du pouvoir suprême; et il ne craignit pas de faire à ce sujet auprès de Mayenne, son frère utérin, quelques tentatives qui furent repoussées. Restoit le jeune duc de Guise, le seul qui eût quelques chances de succès, le parti catholique continuant de reporter sur lui une partie de l'affection qu'il avoit eue pour son père, et la faction espagnole étant disposée à le soutenir, si, pour prix de son élection, il consentoit à épouser l'infante. Point de doute qu'il eût été roi, si Mayenne l'eût voulu; mais ce chef de la ligue, ne pouvant lui-même s'emparer de ce trône tant envié et tant disputé[191], parce que cette même faction qui y portoit son neveu, se seroit élevée contre lui, ne pardonnoit point à celui-ci de s'être ainsi allié à ses ennemis, d'avoir essayé de le renverser pour se mettre à sa place, et employoit pour traverser son dessein tout ce qu'il avoit d'influence et d'activité. Ainsi donc, ne voulant point nommer un roi de France dans sa famille, étant dans l'impossibilité de se faire roi lui-même, résolu en outre à ne pas souffrir que cette belle couronne devint la proie d'une famille étrangère, on ne peut supposer qu'il eût maintenant d'autres desseins que de finir la guerre par un arrangement avec Henri, si ce prince consentait à faire lui-même ce qui seul pouvoit le rendre possible; mais il est probable aussi qu'il vouloit rendre cet arrangement assez difficile pour pouvoir en dicter les conditions. Telle étoit sans doute sa politique, et pour en assurer le succès, il commença à agir, comme s'il eût été plus que jamais opposé à ce dessein.
Ce fut au point que, quelques jours avant l'ouverture des États, il avoit publié une déclaration par laquelle il invitoit «tous les catholiques qui suivoient encore le parti du roi de Navarre, à abandonner enfin un prince hérétique qui les avoit long-temps abusés de la fausse espérance de sa conversion, et à se réunir à lui et aux États pour l'élection d'un roi catholique comme eux, à qui seul il pouvoit appartenir de rendre la tranquillité au royaume et de leur donner des sûretés pour la religion, les rendant responsables, s'ils refusoient, de tous les malheurs qui pouvoient suivre un tel refus.» Ceci fut saisi avec beaucoup d'habileté par le conseil de Henri; et aussitôt «les princes, prélats, officiers de la couronne, et principaux seigneurs, tant conseillers du roi que autres étant auprès de Sa Majesté» parlant en leur propre nom, firent savoir au duc de Mayenne qu'ils acceptoient la proposition qui leur étoit faite de conférer avec les catholiques-ligueurs sur ces deux points importants, et l'invitèrent à leur indiquer un lieu convenable entre Paris et Saint-Denis où se réuniroient des députés envoyés par les deux partis, afin d'y délibérer ensemble sur les moyens de parvenir à une fin si désirable.
Cette lettre, apportée à Paris par un trompette et rendue publique, deux jours après l'ouverture des États, y jeta un grand trouble dans les esprits. Mayenne, que cet incident embarrassoit en ce moment plus qu'aucun autre, différa de répondre au message du roi, jusqu'à ce qu'il eût conféré avec le nouvel ambassadeur d'Espagne, le comte de Feria, qui venoit d'entrer en France avec l'armée des Pays-Bas commandée par le comte Charles de Mansfeld[192]. Le chef de la ligue alla donc le trouver à Soissons: l'entrevue qu'ils eurent ensemble fut très-vive: l'ambassadeur espagnol y voulant traiter les choses avec hauteur[193], Mayenne parla encore plus haut que lui, et n'eut pas de peine à lui démontrer que c'étoit une grande illusion de croire que, dans la position où il étoit en France, le roi d'Espagne y pût exécuter, sans sa coopération, les desseins qu'il avoit formés sur ce royaume. Toutefois ils ne se quittèrent point sans une apparente réconciliation, le plan que suivoit le duc voulant qu'il ne se brouillât point entièrement avec la faction étrangère, afin d'inquiéter le roi sur ses propres dispositions; tandis qu'au même instant il écrivoit secrètement à ses agents à Paris qu'ils se hâtassent de faire accepter par les États la conférence qu'avoient proposée les catholiques royalistes, mesure qui devoit, d'un autre côté, jeter de l'inquiétude parmi les partisans de l'Espagne: c'est ainsi qu'il espéroit se rendre maître des traités qu'il seroit dans le cas de faire avec l'un ou l'autre parti, et que mêlant désormais à l'intérêt public ses propres intérêts, il changeoit, d'un moment à l'autre, de manière d'agir et de résolution.
Immédiatement après cette entrevue, l'armée espagnole, qui venoit de s'emparer de Noyon et de plusieurs autres places, au lieu de s'approcher de Paris, fit un mouvement rétrograde vers les frontières, mouvement qui s'opéra d'un commun accord entre le duc et l'ambassadeur, mais dans des vues fort différentes: Mayenne ne se soucioit pas que, pendant la tenue des États, cette armée vînt camper dans le voisinage de la capitale, de peur que les partisans de l'Espagne ne s'en prévalussent; le comte de Feria, en différant ainsi de faire le siége de Saint-Denis et de lever le blocus de Paris (car, le roi, de retour depuis peu avec une partie de son armée dans les environs de Paris, en avoit de nouveau bouché toutes les avenues, soit en s'emparant des villes circonvoisines, soit en occupant les grands chemins, et en interceptant le cours des rivières), se persuadoit que les habitants de cette ville, fatigués de la disette dont ils éprouvoient de jour en jour davantage les incommodités, forceroient les États à faire enfin cette élection qui devoit être le signal de leur délivrance.
Dès l'ouverture de cette assemblée, l'indécision des chefs et l'opposition de leurs vues s'étoit fait remarquer, quoique tous affectassent de n'avoir qu'une même pensée, le désir de mettre fin aux troubles qui désoloient la France. Dans la déclaration dont nous avons déjà parlé, Mayenne avoit fait entendre ce qui avoit été dit tant de fois, que l'hérésie du roi de Navarre étoit le seul obstacle qui pût l'empêcher d'être reconnu pour roi de France: dès la seconde séance, les agents espagnols, soutenus par le légat[194], voulurent faire établir en principe qu'un hérétique relaps ne pouvoit prétendre au trône, et devoit être rejeté, quand bien même il viendroit à se convertir. Ils n'y réussirent point. L'absence du duc fit ensuite languir les délibérations; et quelques séances de peu d'importance qui se tinrent pendant cet intervalle, ne servirent qu'à faire éclater l'aigreur et l'animosité qui existoient entre les diverses factions. Le désordre et la confusion s'accrurent donc encore, lorsque l'archevêque de Lyon et le président Jeannin, d'après les instructions qu'ils avoient reçues de Mayenne, y proposèrent de fixer enfin un jour à la conférence depuis si long-temps attendue par les catholiques royalistes. Ce fut vainement que la faction espagnole s'y opposa avec une violence qu'elle n'avoit point encore montrée jusqu'alors: il étoit si juste d'accepter ce que l'on avoit soi-même proposé; un procédé contraire eût été si déraisonnable[195], et il en pouvoit résulter des impressions si défavorables sur l'esprit du peuple que touchoient peu les intérêts particuliers et les passions ambitieuses de ses chefs, qu'enfin, après deux mois de contestations, de messages et de pourparlers, cette conférence fut indiquée pour le 21 avril, au village de Surène. Toutefois, pour ne pas blesser les Espagnols, il fut statué que «durant la conférence, on n'auroit aucun commerce direct ou indirect avec le roi de Navarre, ni avec quelque autre hérétique que ce fût; et qu'on ne traiteroit qu'avec les catholiques du parti contraire.»
Il étoit manifeste que les destinées de Henri dépendoient du résultat de cette conférence; et qu'elle n'en pouvoit avoir aucun qui ne lui fût contraire, à moins qu'il ne se déclarât enfin sur cette conversion si long-temps et si impatiemment attendue. S'il tardoit encore, il étoit à craindre que les catholiques de son parti, se lassant de ces délais continuels, ne l'abandonnassent enfin tout-à-fait, comme ils l'en avoient tant de fois menacé, ou pour se rallier au nouveau roi que l'on étoit sur le point d'élire, ou pour ranimer ce tiers parti qu'il avoit essayé d'étouffer dès sa naissance[196], et dont la pensée commençoit à renaître dans beaucoup d'esprits. Les députés que l'on avoit choisis pour cette conférence sentirent que tout étoit perdu pour ce prince, s'ils ne pouvoient donner à ce sujet des paroles positives, et ne voulurent point la commencer, sans s'en être expliqués très-nettement avec lui. Leur joie fut grande, lorsqu'ils apprirent de la bouche même de Henri, qu'il étoit prêt à leur donner à cet égard toute satisfaction; qu'il y pensoit depuis long-temps; que depuis long-temps il étoit convaincu; et que s'il avoit différé jusqu'à ce moment à faire publiquement connoître son retour à la religion, il l'avoit fait par des raisons de politique et de convenances qu'il se plut à leur développer[197]. Forts de cette déclaration, les députés royalistes eurent l'adresse, dès les premières conférences, de réduire les contestations à ce point unique de la conversion du roi; et le 16 mai suivant, l'archevêque de Bourges, portant la parole dans l'assemblée au nom des seigneurs royalistes, présenta aux députés de la ligue une déclaration de ce prince, par laquelle il leur signifioit lui-même qu'il ne vouloit plus apporter aucun délai à sa conversion; et cette conversion fut, à l'instant même, présentée comme base d'un accommodement, lequel deviendroit nul, si elle n'étoit consommée dans un temps prescrit. Pour y parvenir, ils proposoient une trève générale de trois mois.
C'est ici que tout prend un nouveau caractère, et que l'on peut mieux connoître ce qu'il y avoit de juste et de salutaire dans la ligue, par ce qu'elle offrit dès ce moment, et sous certains rapports, d'injuste et de passionné. Le trouble et l'embarras de ses chefs furent grands, lorsque leurs députés leur apportèrent une semblable nouvelle; mais à peine eut-elle été répandue dans le peuple et parmi ce grand nombre de catholiques, qui n'avoient point d'autre intérêt que d'être gouvernés par un roi de leur religion, que leurs dispositions changèrent dès ce moment. C'est alors que les intérêts particuliers qui animoient ces chefs se manifestèrent plus ouvertement; et que ces ligueurs de bonne foi, qui jusque là les avoient aveuglément suivis, commencèrent à s'en détacher.
Il est vrai de dire toutefois que les difficultés que présentoient les députés de la ligue, contre l'admission subite de cette proposition, étoient fondées et pouvoient être difficilement combattues. Qui leur assuroit que ce retour étoit sincère, lorsque le roi l'avoit différé jusqu'à ce moment critique, où tout étoit évidemment perdu pour lui, s'il le différoit davantage; et lorsque, dans ce moment même, il favorisoit des établissements destinés à répandre dans tout le royaume le poison de l'hérésie?[198] Ils refusèrent donc de répondre à la proposition des députés royalistes, avant que les États en eussent délibéré; et c'est alors que cette proposition, apportée au sein de cette assemblée, y excita des divisions nouvelles, et y fit naître une plus grande confusion. Les Espagnols et leurs partisans vouloient que l'on rompît sur-le-champ les conférences; les autres jugèrent que la chose seroit aussi par trop odieuse, et le légat lui-même, choqué d'un tel emportement se rangea de leur avis. Toutefois il fut décidé que l'absolution du pape étoit une condition nécessaire, sans laquelle il étoit impossible que Henri de Navarre fût jamais reconnu roi de France, quand bien même il reviendroit à la foi catholique.