Les Seize avoient espéré soulever le peuple par ce spectacle, exciter une émeute et se rendre ainsi maîtres de la ville; leur espérance fut trompée. Vainement leurs émissaires circulèrent au milieu de la foule, se répandant en injures et en calomnies contre les trois victimes: le peuple demeura muet et ne fit aucun mouvement; mais ce fut alors que les projets de ces factieux paroissant à découvert, les parlementaires et les familles les plus considérables de Paris, qui jusqu'alors avoient agi de concert avec eux, s'en séparèrent sans retour. Justement alarmés pour eux-mêmes, ils envoyèrent courriers sur courriers à Mayenne, le conjurant de venir à leur secours. La chose lui parut tellement grave que, laissant là toute autre affaire, il partit de Laon, où il étoit alors, avec quelques troupes, marchant à grandes journées vers Paris; et il étoit déjà à la porte Saint-Antoine, avant que les Seize, qui savoient qu'il étoit en chemin, eussent pu prendre toutes leurs mesures pour l'empêcher d'entrer dans la ville.
Dès qu'il y fut arrivé, il convoqua une assemblée à l'Hôtel-de-Ville, où se trouvèrent les principaux parmi les Seize, et un grand nombre de magistrats et de bourgeois les plus considérables. Les premiers essayèrent de se justifier de l'exécution qu'ils avoient faite, accusant Brisson et les deux autres conseillers d'être d'intelligence avec les huguenots; les autres demandèrent justice d'un tel attentat. Le duc, qui n'étoit pas sans inquiétude sur les dispositions de la garnison, et qui ne connoissoit pas encore celles du peuple, répondit en termes vagues et généraux, qui firent croire que, s'il étoit résolu de prendre des mesures pour que de semblables excès ne se renouvelassent pas, il l'étoit également de ne point revenir sur le passé. On dit même qu'en sortant de l'assemblée, il mena quelques-uns des Seize souper avec lui au Louvre, et que le repas se passa avec toutes les apparences du meilleur accord.
Mais ses ordres étoient donnés: pendant la nuit ses soldats s'emparèrent des postes les plus importants, et à quatre heures du matin, on alla enlever dans leur lit Anroux, Emmonot et Ameline; ils furent conduits au Louvre, où le bourreau les attendoit, et pendus sur-le-champ à une solive de la salle basse; le commissaire Louchard, arrêté quelques moments après, arriva comme l'exécution venoit d'être achevée, et eut le même sort que ses trois compagnons. Cochery et Cromé, les plus coupables de tous, s'évadèrent; et Bussi-Leclerc, qui s'étoit renfermé dans la Bastille, se rendit sous la condition qu'il auroit la vie sauve, et la permission de se retirer où bon lui sembleroit[185]. Il y eut amnistie pour les autres; mais avec défense, sous peine de la vie, de tenir désormais des assemblées particulières. Cet acte de vigueur parut abattre la puissance des Seize; mais ils n'en continuèrent pas moins de correspondre secrètement avec la faction d'Espagne; et jusqu'à la fin, quoi que Mayenne pût faire, il y eut trois partis dans Paris, le sien, celui des Seize et des Espagnols, le parti des royaux ou politiques.
Cependant la France continuoit d'être la proie des étrangers. Tandis que l'armée de la ligue se renforçoit de soldats espagnols et italiens, le roi, qui venoit de recevoir de l'Angleterre un secours considérable en argent et quelques troupes auxiliaires, s'avançoit jusqu'à Sédan pour faire sa jonction avec une armée de reîtres et de lansquenets que ses négociations lui avoient fait obtenir des princes protestants d'Allemagne. Se trouvant alors en mesure de tenter des entreprises plus décisives, il reprit la route de la Normandie, se présenta devant sa capitale et la fit sommer de se rendre. Il lui fut répondu que tous les habitants étoient résolus de s'ensevelir sous les ruines de leur ville, plutôt que de reconnoître pour roi de France un prince hérétique; et alors commença le siége de Rouen, l'un des plus fameux de ces longues guerres civiles, tant par la résistance des assiégés que par les grands événements dont il devint l'occasion.
On continuoit aussi de se battre avec acharnement dans un grand nombre de provinces, dans le Poitou, où les ligueurs étoient maîtres de Poitiers; en Limousin, dans le Quercy, en Bretagne, dans le Boulonnois; mais c'étoit toujours en Provence et en Dauphiné que se portoient les plus grands coups. On a vu comment le duc de Savoie avoit trouvé le moyen de s'y introduire comme allié et protecteur du parti catholique: depuis il avoit convoqué à Aix une assemblée d'états, où des mesures avoient été prises pour mettre à sa disposition toutes les forces de la province: plusieurs villes s'étoient soulevées en sa faveur; Marseille lui avoit ouvert ses portes; et Lavalette, dont les troupes étoient peu nombreuses, n'avoit aucun moyen de lui résister, lorsque Lesdiguères qu'il avoit appelé à son secours, quittant Grenoble et accourant avec une armée qu'il avoit accoutumée à vaincre, fit changer la face des choses. Le duc, battu de toutes parts, arrêté tout court dans ses projets de conquête, et perdant bientôt par ses continuelles défaites, l'estime et la confiance qu'il avoit d'abord inspirées aux Provençaux, se vit désormais dans l'impossibilité de rien entreprendre de considérable. Tandis que ces choses se passoient dans le midi de la France, le duc de Parme y rentroit par les frontières du nord, pressé par Mayenne de venir l'aider à faire lever le siége de Rouen, qu'il étoit si important pour le parti catholique de ne pas laisser tomber au pouvoir du roi. Mais avant de combattre, le général espagnol avoit ordre de négocier; et des conférences s'ouvrirent, dans lesquelles les négociateurs de Philippe II s'expliquèrent enfin nettement sur le prix que leur maître mettoit à son alliance et à ses secours, et demandèrent à la fois la convocation des états généraux et la couronne de France pour l'infante. Ce fut encore le président Jeannin qui, de la part de la ligue, fut chargé de conduire ces conférences, et il ne s'en tira pas avec moins d'habileté qu'il n'avoit déjà fait de son ambassade, promettant ce qu'il étoit assuré qu'on ne tiendroit pas, demandant des choses qu'il savoit bien que l'Espagne étoit hors d'état d'accorder, faisant naître des obstacles, entretenant avec soin les espérances, et continuant toujours de négocier, jusqu'à ce qu'il fût devenu impossible au duc de Parme de tarder plus long-temps à aller au secours de la ville assiégée. C'est alors que commença cette fameuse campagne entre le roi et le général espagnol, c'est-à-dire entre les deux plus habiles capitaines de l'Europe, campagne également remarquable et par leurs fautes et par leurs belles manœuvres. Henri se vit forcé d'abandonner le siége de Rouen; mais le duc de Parme, blessé au siége de Caudebec, ne sauva qu'avec peine son armée sur le point d'être enveloppée par celle de l'ennemi. Cette retraite, que l'on considère comme le chef-d'œuvre, de ce grand capitaine, fut aussi le dernier de ses exploits militaires: il mourut dans les Pays-Bas, cette même année, des suites de sa blessure, et lorsqu'il s'apprêtoit à rentrer en France pour la troisième fois.
Ainsi, en dernier résultat, le roi étoit encore sorti victorieux de cette lutte périlleuse; tous les événements de la guerre avoient d'ailleurs prouvé que Mayenne ne pouvoit seul se soutenir contre lui: et cependant la victoire ne changeoit presque rien à sa situation, et son royaume presque entier lui restoit toujours à conquérir. C'est ce que l'on ne sauroit trop faire remarquer. Dès qu'il avoit triomphé des obstacles que lui présentoient ses ennemis, des obstacles nouveaux, souvent plus difficiles à surmonter, s'élevoient contre lui au sein de sa propre armée, et de la part de ceux-là même qui l'avoient aidé à vaincre: c'est qu'au fond une grande partie de la noblesse catholique qui s'étoit attachée à lui, ne l'ayant fait que sur cette espérance qu'il n'avoit cessé de lui donner de sa prochaine conversion, attendoit de jour en jour avec plus d'impatience l'effet de ses promesses, et dans cette attente, étoit si loin de vouloir la destruction entière de la ligue, que la plupart de ces gentilshommes étoient résolus de passer de son côté, si ce prince tardoit encore à se convertir. Ces dispositions dans lesquelles ils n'avoient pas cessé d'être un seul instant, et qui se montrèrent plus à découvert en cette circonstance que dans aucune autre; et la mutinerie des soldats étrangers qui refusent de passer la Seine, parce qu'on ne pouvoit leur fournir l'argent qui leur avoit été promis, le forcèrent, ainsi qu'il avoit été dans la nécessité de le faire après le siége de Paris, à congédier une partie de son armée et à cantonner l'autre, ne gardant avec lui qu'un corps de neuf à dix mille hommes, avec lequel il suivit et harcela le duc de Parme, jusqu'à ce qu'il eût dépassé les frontières de France.
Cependant les partis se divisoient et s'aigrissoient de jour en jour davantage. Les intrigues des agents de l'Espagne tendoient de plus en plus à enlever à Mayenne toute son influence; ils lui opposoient son neveu, le duc de Guise: l'ambition de ce jeune prince étoit excitée par l'espérance qu'ils lui donnoient de lui faire épouser l'infante, dès qu'ils seroient parvenus à la faire couronner reine de France; et les choses furent poussées si loin que le chef de la ligue parut, pour la première fois peut-être, véritablement disposé à traiter avec le roi. Villeroy fut encore l'agent de cette négociation, dans laquelle Mayenne demanda sans doute de grands avantages pour lui et pour sa famille, mais où il insista avant toutes choses sur le point essentiel de la conversion de Henri[186], déclarant en même temps sa ferme résolution de ne rien terminer sans le consentement du pape, et sans le concours des principaux chefs de son parti, qu'il promettoit d'assembler à cet effet et très-incessamment[187]. Tout fut conduit si habilement de sa part dans ces conférences, que le secret en ayant bientôt transpiré, il ne craignit point de les avouer hautement, répétant ce qu'il avoit dit au roi, qu'il ne traiteroit point sans l'assentiment de ses alliés, et ajoutant qu'il n'auroit jamais d'autre règle de sa conduite que son honneur, l'utilité publique et le bien du royaume. De nombreux incidents ralentirent la marche de cette négociation, mais ne la rompirent point entièrement: nous y reviendrons bientôt.
Cette démarche du chef de la ligue étant devenue publique, la faction espagnole n'en fut que plus active à marcher vers le but qu'elle vouloit atteindre. On a vu comment elle étoit parvenue à faire des Seize, hommes violents ou grossiers et chez qui le zèle religieux n'étoit que du fanatisme, de serviles instruments de sa politique adroite et intéressée. Ceux-ci avoient été fort abattus par la catastrophe tragique de leurs principaux chefs: profitant du premier moment de leur consternation, les habitants les plus considérables de la ville, dont les uns étoient disposés à reconnoître le roi au moment même où il déclareroit son abjuration, dont les autres, que nous avons si souvent désignés sous le nom de politiques, lui étoient dévoués uniquement par ambition et par intérêt, et l'auroient accepté sans aucune condition, s'étoient réunis pour abattre une tyrannie qui les menaçoit tous également; et ils étoient venus à bout de deux choses d'une grande importance, la première, d'exclure la plupart des Seize des magistratures municipales qui se conféroient par voie d'élection, la seconde de faire rendre aux colonels de quartiers le droit, usurpé dès le commencement des troubles par ces factieux, de commander chacun dans la division de la ville à laquelle étoient attachées leurs compagnies. Or, parmi ces colonels, il y en avoit treize qui étoient ennemis jurés des Seize, non moins ennemis de la faction espagnole, et bien résolus à ne point souffrir qu'elle introduisît dans Paris de nouvelles troupes de sa nation. Ces mesures avoient fort affoibli sans doute le parti de leurs adversaires; mais ceux-ci ne laissoient pas que d'être encore redoutables, et à cause de cette garnison étrangère sur laquelle ils pouvoient compter de même qu'elle comptoit sur eux, et par l'influence qu'ils continuoient d'exercer sur la populace. Les deux partis étoient donc comme en présence, au milieu de Paris. Il étoit quelquefois à craindre qu'ils n'en vinssent aux mains, et c'est ce que l'on vouloit surtout éviter.
Mayenne tenta de les concilier, mais vainement; et les conférences qui se tinrent à ce sujet n'eurent aucun résultat, parce que les Seize exigeoient, pour première condition, que l'on ajoutât à l'ancien serment de la ligue, que «jamais on ne traiteroit avec le roi de Navarre et avec ses adhérents.» Cependant ce qui fit voir qu'ils étoient en effet les plus foibles, c'est que, n'ayant pu dominer dans les assemblées, ce fut avec aussi peu de succès qu'ils essayèrent de remettre en scène leurs prédicateurs qui recommencèrent à déclamer dans les chaires, et leurs docteurs (car leurs partisans étoient encore les plus nombreux dans la Sorbonne) qui présentèrent au duc un mémoire, afin qu'il renouvelât les défenses déjà faites de jamais reconnoître un roi hérétique et excommunié. Les sermons produisirent peu d'effet, et le mémoire n'obtint qu'une réponse vague et peu satisfaisante.
Tel étoit alors l'état de Paris; et des divisions semblables éclatèrent en même temps dans plusieurs autres villes de la ligue, où elles affoiblirent, de même que dans la capitale, le parti dévoué aux Espagnols, empêchèrent ceux-ci d'y devenir maîtres, ainsi qu'ils en avoient partout le projet, et furent, par cette raison, très-avantageuses au roi.