La ville de Meaux fut la première; et elle lui fut livrée au moment de l'expiration de la trève, par Vitry son gouverneur. Prêt à reprendre les armes, le roi publia une déclaration dans laquelle, promettant amnistie entière pour le passé à tous ceux qui se soumettroient à lui dans l'espace d'un mois, il accusoit le duc de Mayenne de mettre obstacle à la paix, non par un zèle véritable pour la religion, mais uniquement dans son intérêt et dans celui des Espagnols. Cette déclaration rendue publique à Paris, y produisit une grande sensation; plusieurs députés des villes liguées pressèrent alors le duc de conclure enfin cette paix qui étoit devenue l'objet des vœux de tout ce qu'il y avoit de plus honorable dans le parti catholique. Tandis qu'il hésitoit et à leur accorder et à leur refuser leur demande, les Seize, dont cette démarche avoit réveillé les méfiances, reprirent leur audace, et appuyés de la faction étrangère derrière laquelle ils cachoient toujours leurs manœuvres, ne tardèrent point à lui prouver que son autorité n'étoit plus la même dans Paris: car ils le forcèrent d'en chasser les principaux membres de la faction des politiques, lorsqu'il étoit loin de vouloir en venir avec ceux-ci à de telles extrémités; ils lui firent ensuite demander la destitution du gouverneur de la ville, le comte de Belin; et il n'osa pas la leur refuser. Il n'en fut pas de même de la proposition qu'ils lui firent de nommer à sa place le duc de Guise: Mayenne n'y voulut point absolument consentir. Alors ils lui demandèrent le comte de Brissac, se souvenant de la vigueur qu'il avoit montrée à la journée des barricades, et le considérant, par ce fait, comme un homme à jamais irréconciliable avec le roi. Le duc, qui pensoit aussi pouvoir compter sur lui, l'accepta et augmenta en même temps la garnison françoise de Paris, son projet étant, dit-on, de contenir d'un côté les Seize et la faction espagnole par les soldats françois, de l'autre, les politiques par les troupes étrangères: telle étoit la position fausse et singulière dans laquelle ses hésitations continuelles l'avoient placé.

Ses embarras s'accrurent, lorsque l'expiration de la trève eût fait recommencer les hostilités. La garnison de Saint-Denis attaqua aussitôt le poste de Charenton; et s'en étant emparée, Paris se trouva ainsi plus resserré que jamais. Plusieurs villes se rendirent successivement au roi; la seconde ville de France, Lyon lui fut livré par ses habitants: la soumission de cette ville entraîna celle de Bourges et d'Orléans; et l'on savoit que Rouen traitoit avec lui de sa reddition. Ce fut au milieu de ces heureux et brillants succès que le sacre du roi se fit à Chartres avec le plus grand appareil et toutes les cérémonies accoutumées[206].

Cet événement accrut encore le nombre de ses partisans dans les villes liguées; il y eut beaucoup de gentilshommes qui quittèrent alors l'armée de la ligue pour passer dans la sienne; les politiques en devinrent aussi bien plus entreprenants dans Paris, et ils y exercèrent bientôt une telle influence, que Mayenne, qui n'osoit pas les en faire sortir, parce que les Seize, plus dangereux encore pour lui, en seroient à l'instant même devenus maîtres, se trouva réduit aux plus fâcheuses alternatives. Résolu d'aller sur la frontière au-devant des troupes espagnoles que Mansfeld lui amenoit et qui étoient sa dernière ressource, soit pour l'aider à ranimer son parti, soit pour lui faire obtenir du roi une paix au moins tolérable; d'un autre côté quittant à regret Paris, où il laissoit des ennemis si nombreux, il éprouvoit un trouble qu'il lui étoit impossible de vaincre et qu'il avoit peine à dissimuler. Il partit enfin, après avoir fait jurer au comte de Brissac de conserver le dépôt qu'il laissoit entre ses mains, et lui recommandant de se tenir surtout en garde contre les politiques qu'une extrême vigilance pouvoit seule prévenir dans leurs desseins. Le nouveau gouverneur promit de remplir fidèlement les fonctions qui lui étoient confiées; mais la situation des choses étoit telle qu'il pouvoit ne pas se croire fort engagé par de semblables promesses.

En effet, Brissac n'avoit pas les mêmes intérêts, et n'étoit pas excité par les mêmes passions. Ne pouvant se dissimuler cet ascendant marqué du roi, qui s'accroissoit de jour en jour, examinant attentivement la situation et la force des divers partis, il n'eut pas de peine à se convaincre qu'une longue résistance étoit impossible et que tôt ou tard il lui faudroit succomber. Ce gouvernement de Paris qui pouvoit faire sa perte, pouvoit aussi devenir pour lui un moyen de parvenir à une plus haute fortune; il avoit sous les yeux l'exemple de plusieurs qui avoient déjà traité avec le roi et en avoient retiré de grands avantages; depuis l'abjuration de ce prince, les motifs qui l'avoient retenu si long-temps dans le parti contraire, étoient fort affoiblis; enfin les offres et les sollicitations que Henri lui faisoit faire secrètement, achevèrent de le déterminer.

Il s'ouvrit d'abord de son dessein au sieur Lullier, prévôt des marchands, et à Langlois, échevin, qu'il savoit être tous les deux dans les intérêts du roi; bientôt, le président Lemaître le procureur-général Molé, Neret, autre échevin, quelques conseillers, plusieurs colonels et capitaines de la milice bourgeoise sur lesquels on pouvoit compter, furent admis dans cette confidence. Il eut ensuite une entrevue à l'abbaye Saint-Antoine, avec le sieur de Saint-Luc son parent: ce fut là que furent arrêtées les dernières mesures à prendre pour introduire le roi à Paris. Le 22 mars fut le jour dont ils convinrent entre eux.

Pour éloigner tout soupçon, le roi quitta Saint-Denis et s'en alla à Senlis; puis il revint le 21, et rassembla toutes ses troupes dans la vallée de Montmorenci, faisant répandre le bruit qu'il alloit marcher à la rencontre de l'armée espagnole, et y ajoutant tous les préparatifs qui pouvoient rendre vraisemblable, une semblable manœuvre militaire. Ce fut dans cette position qu'il attendit le moment fixé par Brissac pour l'exécution de cette grande entreprise.

Celui-ci se conduisit dans une circonstance si périlleuse et si délicate, avec un sang-froid, une adresse et un courage, dignes des plus grands éloges. Le départ de Mayenne avoit consterné les Seize et leurs partisans: ils avoient quelque sujet de se méfier du nouveau gouverneur; et les alarmes, les terreurs dont ils étoient agités redoubloient leur vigilance, leur donnoient une sorte de courage qui ressembloit au désespoir, mais qui n'en étoit que plus redoutable. Leur correspondance avec les Espagnols devint alors plus active que jamais; ils rétablirent leurs anciennes assemblées qui leur avoient été si sévèrement interdites; firent des dépôts d'armes, en distribuèrent à leurs partisans, et les prédications séditieuses recommencèrent avec plus de violence que jamais. On les voyoit parcourir les rues, armés de toutes pièces, menaçant ceux qu'ils soupçonnoient d'être royalistes, parlant avec emphase de leurs forces et de leurs projets, se montrant déterminés à employer tous les moyens, à livrer Paris aux flammes, et à s'ensevelir sous ses ruines plutôt que de se rendre au Navarrois. Les gens paisibles étoient consternés. Brissac, allant toujours à ses fins, sans précipiter ni ralentir sa marche, se servit de l'autorité du parlement, pour comprimer les séditieux; et en même temps qu'il obtenoit contre eux des arrêts, dont il ne faisoit usage qu'autant qu'il le falloit pour suspendre le cours de leurs violences, sans les pousser aux dernières extrémités, il cherchoit d'un autre côté, en affectant un dévouement sans bornes, à captiver la confiance du général espagnol; et s'il n'y parvint pas entièrement, du moins eut-il l'art de diminuer beaucoup les soupçons qu'il lui avoit inspirés.

Le soir de ce même jour, 21 mars, tandis que l'armée entière attendoit au delà de Saint-Denis le signal de se mettre en marche, il trouva le moyen de faire sortir de Paris un régiment étranger, dont il lui importoit de se débarrasser, en l'envoyant à la poursuite d'un convoi d'argent destiné pour le roi, et qui, suivant l'avis qu'il prétendoit en avoir reçu, étoit passé du côté de Palaiseau. Ce régiment sortit par la porte Saint-Jacques qui fut aussitôt refermée sur lui, et battit la campagne toute la nuit pour chercher ce qu'il ne devoit point trouver.

En même temps le prévôt des marchands et l'échevin Langlois envoyoient aux capitaines initiés dans le secret l'ordre de faire avertir tous les bourgeois royalistes de leurs quartiers de se tenir prêts, assignoient les postes où chaque compagnie devoit se rendre, et donnoient toutes les instructions nécessaires pour l'attaque ou la résistance. Ils placèrent aussi dans ces postes et pour les employer au besoin, un grand nombre de soldats de l'armée royale, qui s'étoient introduits, les jours précédents, dans la ville, les uns comme déserteurs, les autres à la faveur de divers déguisements. Feignant de vouloir faire murer, pour plus de sûreté, la porte Neuve qui depuis long-temps étoit bouchée, le gouverneur avoit fait enlever la terre dont elle étoit entourée, de manière à ce qu'il devenoit facile de l'ouvrir: c'étoit par cette porte et par celle de Saint-Denis que les troupes royales devoient entrer. Langlois et Neret y placèrent, ainsi qu'aux portes Saint-Martin et Saint-Honoré, de nombreux corps-de-gardes de leurs gens les plus affidés. D'autres furent postés au boulevart des Célestins pour s'emparer du cours de la rivière; et des bateliers qui les accompagnoient, devoient, au signal donné, baisser la chaîne qui la fermoit de ce côté. Tout cela se fit sans que les Espagnols en conçussent le moindre soupçon.

Cependant un avis secret étoit parvenu, on ne sait comment, au comte de Feria et à l'ambassadeur d'Espagne que, cette nuit même, il y auroit une entreprise sur Paris. Leur confiance dans Brissac n'étoit pas telle, ainsi que nous l'avons déjà dit, qu'ils crussent pouvoir négliger un tel avis. Ils firent donc mettre leurs troupes sous les armes, à toutes les avenues de leur quartier; et un message qu'ils envoyèrent au gouverneur l'instruisit en même temps des motifs de cette mesure. Il prit aussitôt le seul parti qu'il y eût à prendre: ce fut de les aller trouver, de les tranquilliser d'abord par cette démarche, et pour achever de leur donner une entière sécurité, de s'offrir à faire lui-même la ronde sur les murailles. Afin de les mieux tromper, il pria même le général espagnol de lui donner quelques-uns de ses capitaines dont il seroit bien aise, disoit-il, d'être accompagné. Celui-ci s'empressa de les lui accorder; et ce qui prouve que Brissac étoit loin de l'avoir complètement persuadé, c'est qu'il leur donna secrètement l'ordre de le poignarder au moindre bruit qu'ils entendroient au-dehors.