Ils commencèrent leur ronde à minuit, et n'entendirent absolument rien dans la campagne, les troupes royales ne devant s'approcher des portes que vers quatre heures du matin. Brissac promena ainsi les officiers espagnols, pendant une partie de la nuit, et de corps-de-garde en corps-de-garde, affectant tant de zèle et de vigilance qu'entièrement rassurés sur de telles apparences, et fatigués d'une course aussi longue, ils se retirèrent à deux heures du matin, bien convaincus qu'ils n'avoient rien à craindre pour cette nuit et qu'ils avoient reçu un faux avis.
Vers trois heures, les bourgeois du parti royaliste commencèrent à sortir de chez eux et à se rendre aux postes qui leur avoient été assignés; et lorsque l'horloge sonna quatre heures, Langlois sortit par la porte Saint-Denis et alla au-devant des troupes du roi. Elles se firent un peu attendre, le mauvais temps les ayant retardées; enfin elles parurent de ce côté, commandées par M. de Vitry, et la porte leur fut livrée. Pendant ce temps, le roi qui s'étoit avancé jusqu'aux Tuileries, envoya M. d'O à la porte Neuve où il fut reçu; et tournant aussitôt à gauche sur le rempart, il se saisit de la porte Saint-Honoré. D'autres troupes filèrent vers Saint-Germain-l'Auxerrois, ayant à leur tête Louis de Montmorenci Bouteville: ce fut là qu'un corps-de-garde de lansquenets ayant voulu se mettre en défense, fut sur-le-champ enveloppé et détruit; et dans ce grand événement, il n'y eut point d'autre sang répandu. On s'empara ensuite du palais, de la tête des ponts, des deux Châtelets; et sur tous ces points rien ne résista.
Tout étant ainsi assuré, Henri entra par la porte Neuve, avec le reste de ses troupes commandées par le duc de Retz, et entouré d'un gros corps de noblesse. Le comte de Brissac vint au-devant de lui: le roi l'embrassa et le nomma sur-le-champ maréchal de France. Immédiatement après parurent le prévôt des marchands et les échevins qui lui présentèrent les clefs de la ville. Il les reçut ainsi que le méritoient des gens qui venoient de lui rendre un aussi signalé service.
Une capitulation fut offerte sur-le-champ au comte de Feria qui s'étoit retranché dans le Temple, déterminé à se défendre s'il étoit attaqué; elle fut acceptée et le jour même la garnison espagnole sortit de Paris avec tous les honneurs de la guerre. Au moment même de son entrée, le vainqueur avoit envoyé assurer de sa protection les duchesses de Nemours et de Montpensier; et ses manières à leur égard furent si obligeantes qu'elles ne purent s'empêcher d'exprimer hautement à quel point elles en étoient pénétrées.
Enfin tous les quartiers étant occupés par ses troupes, le roi, bien assuré qu'il n'y avoit plus rien à craindre, se rendit à la cathédrale où il entendit la messe, et assista au Te Deum; il dîna ensuite au Louvre en public, d'où il alla à la porte Saint-Denis voir sortir et défiler les troupes espagnoles[207]. Pendant ce temps, toutes les boutiques s'étoient ouvertes, chacun avoit pris l'écharpe blanche, et l'on n'entendoit plus d'autre bruit dans Paris que les cris de vive le roi qui retentissoient de toutes parts.
Henri avoit invité le cardinal-légat à le venir voir: sur la prière que lui fit ce prélat de vouloir bien le dispenser de cette entrevue, il le fit reconduire honorablement hors de Paris par l'évêque d'Évreux, du Perron, qui l'accompagna jusqu'à Montargis. Plusieurs ligueurs et quelques-uns des Seize sortirent aussi de Paris, et ne voulurent point profiter de l'amnistie générale qui avoit été publiée.
Il ne restoit pour achever la conquête de Paris que de devenir maître de la Bastille et du château de Vincennes: ils furent rendus, cinq jours après, par ceux qui les commandoient, sous la condition qu'ils sortiroient eux et leurs soldats avec leurs armes, et qu'ils seroient libres d'aller rejoindre Mayenne, ce qui leur fut accordé.
La clémence du roi, son activité, la vigueur de son esprit, éclatèrent dès les premiers jours, et produisirent une révolution complète dans les esprits. La faculté de théologie ayant à sa tête le recteur de l'université donna la première l'exemple de la soumission; et loin de témoigner le moindre ressentiment des injures qu'il en avoit reçues, ce prince se plut à lui rendre compte de sa foi, essayant de lever les derniers scrupules qu'elle pouvoit encore avoir[208]. Il remercia le parlement de la conduite courageuse qu'il avoit tenue dans ces temps difficiles, reconnoissant qu'il devoit beaucoup à son zèle, quoique le malheur des temps eût forcé cette compagnie à suivre un autre parti que le sien; et la seule différence qu'il mît entre ses membres présents et ceux qui s'étoient exilés pour lui demeurer fidèles, c'est que ces derniers précédèrent les autres, quel que fût leur rang d'ancienneté. Dès lors les séances des cours souveraines reprirent leur marche accoutumée, comme s'il n'y avoit point eu de guerre civile; des arrêts du parlement flétrirent tout ce qui s'étoit fait d'attentatoire à la puissance et à la majesté royale; le pouvoir donné au duc de Mayenne fut solennellement révoqué; tous les emplois ou bénéfices qu'il avoit conférés demeurant néanmoins à ceux qui les possédoient, sous la seule condition de prendre des provisions nouvelles; le roi voulut bien aussi rétablir ou confirmer les Parisiens dans tous leurs anciens priviléges; et il fut arrêté que, dans Paris et dix lieues à la ronde, il n'y auroit point d'autre culte que celui de la religion catholique; enfin les arrêts et les déclarations qui parurent dans ces premiers jours réglèrent tellement toutes choses tant pour la police que pour l'administration intérieure, que cette grande ville reprit en peu de temps tout son éclat et toute son ancienne prospérité.
Ici finissent les troubles de Paris, sous ce règne qui continua si long-temps encore d'être agité; et fidèles au plan que nous nous sommes tracé et que demandent les convenances de notre sujet, c'est par un récit rapide et des considérations générales que nous nous hâterons d'arriver jusqu'à la nouvelle époque où les annales de la France se rattacheront de nouveau à celle de sa capitale. La prise de cette ville ne parut pas tellement décisive aux ennemis de Henri IV qu'ils crussent devoir lui abandonner en même temps le reste de son royaume; et tant de villes qui tombèrent immédiatement après, ou qui se soumirent volontairement, n'empêchèrent point Mayenne en Bourgogne, le duc de Mercœur en Bretagne, les Espagnols sur plusieurs points et principalement sur la frontière du nord, de continuer une guerre très-active, et dont les succès furent long-temps balancés. Heureux toutefois le prince magnanime qui les combattoit, s'il n'eût eu que de tels adversaires! mais ce fut parmi ceux-là même qui l'avoient aidé à reconquérir son royaume qu'il trouva ses ennemis les plus dangereux. Mayenne mêla sans doute trop d'ambition à son zèle religieux et aux justes ressentiments qui d'abord lui avoient mis les armes à la main; mais quels qu'eussent été les faux calculs de sa politique, dès que le dernier prétexte qui pouvoit légitimer sa résistance eut cessé d'exister, dès que le roi eut été absous, il cessa de le combattre, reçut sans se plaindre les conditions qu'il lui plut de lui accorder; et, à partir de cet instant, Henri n'eut point de sujet plus fidèle et plus dévoué. Il en fut de même de tous les vrais catholiques qui s'étoient ligués contre lui, et qui n'avoient méconnu son pouvoir que parce qu'ils obéissoient à une plus grande autorité. Ce furent là ses sujets les plus fidèles, et l'on ne sauroit trop le remarquer. C'étoient là ces francs et honorables ligueurs, qui rendirent au roi ce qu'ils devoient au roi, dès que le roi lui-même eut rendu à Dieu ce qu'il devoit à Dieu, parce qu'ils savoient qu'en Dieu seul est le principe de tout pouvoir et de toute obéissance.
Que faisoient alors ces politiques qui l'avoient servi dans l'indifférence religieuse la plus entière; et ces parlementaires qui l'avoient combattu au nom de la religion et dans un esprit de révolte contre le pouvoir religieux; et ces calvinistes qu'un fanatisme farouche avoit attachés à sa cause, malgré leur haine pour la royauté? Tous s'élevoient alors contre son autorité; et chacun d'eux, selon ses passions, ses préjugés et ses intérêts particuliers. Nous avons déjà eu occasion de signaler dans le récit d'un des événements les plus mémorables de ce règne[209], jusqu'où alloit l'audace et l'esprit de mutinerie du parlement de Paris; jusqu'à quel point Henri IV eut à souffrir de ses usurpations; quelles concessions il se vit obligé de lui faire dans ces premières années où son pouvoir n'étoit point encore assez affermi pour arrêter ses insolences et ses excès; obligé qu'il étoit de souffrir qu'une assemblée de gens de robe «rendît des arrêts, sans lui en demander congé ni advis, sans daigner même lui en donner connoissance, prêts en outre à lever l'étendard du SCHISME qui n'étoit déjà que trop avancé, si la cour de Rome eût osé se plaindre de ses violences et de ses usurpations[210]». Quelle étoit en même temps la conduite des politiques? D'Épernon se mettoit en révolte ouverte contre lui; refusoit, les armes à la main, de remettre le gouvernement de Provence à celui qui avoit été nommé pour le remplacer; et il est bon de remarquer que ce nouveau gouverneur étoit un de ces chefs de la ligue[211] en qui le roi estimoit avec juste raison devoir se confier davantage qu'en de tels anciens serviteurs; d'un autre côté, Biron le trahissoit en pratiquant des intelligences avec les ennemis du dehors, et ses machinations ne tendoient pas à moins qu'à précipiter du trône le maître qu'il avoit aidé à y monter, et à se créer des débris de la France une souveraineté indépendante[212]. Mais qui pourroit exprimer tout ce que ce grand prince eut à souffrir des religionnaires, les outrages que lui firent ces sectaires, les dangers auxquels ils l'exposèrent, à quel point ils abusèrent de sa patience et de sa bonté? À peine avoit-il fait son abjuration, qu'ils lui déclarèrent hautement que ni l'édit de Poitiers, ni les conférences de Nérac et de Flex ne pouvoient plus les satisfaire, eux qui, quatorze ans auparavant, avoient reçu et cet édit et le résultat de ces conférences comme la faveur la plus signalée qu'il leur fût possible de jamais espérer. À cette déclaration succédèrent leurs assemblées séditieuses de Saumur, où ils poussèrent l'insolence jusqu'à décider qu'ils pourroient se réunir et délibérer sur leurs affaires sans la permission du roi[213], la rébellion jusqu'à se saisir des recettes et des deniers royaux pour l'entretien de leurs troupes et de leurs places de sûreté[214]; non seulement insensibles aux prières et aux exhortations paternelles de leur maître[215], mais encore à ces extrémités cruelles auxquelles la France étoit alors réduite, et les mettant bassement à profit pour arracher de lui cet Édit de Nantes[216] si malheureusement fameux, dont ils dictèrent toutes les clauses, également funestes et dans leur principe et dans leurs conséquences, pour y contrevenir ensuite dans celles qu'il ne leur plaisoit pas d'exécuter[217]. Tant d'attentats et les justes alarmes qu'ils faisoient naître parmi les catholiques, prolongèrent seuls en Bretagne la résistance du duc de Mercœur, le dernier des princes ligués qui fit sa paix avec le roi, parce qu'il se trouvoit, par sa situation, le plus exposé aux entreprises de ces factieux; et l'on ne peut douter que si le roi n'eût point réussi dans le siége d'Amiens, ils n'attendissent ce dernier et terrible revers pour replonger la France dans les discordes sanglantes et dans toutes les confusions d'où elle venoit à peine de sortir. Enfin les armes du roi étant partout victorieuses, et la paix de Vervins, si glorieuse pour lui, l'ayant enfin rendu maître dans ses États, ils commencèrent à sentir le poids de cette main si ferme qui, jusque là, n'avoit osé s'appesantir sur eux: ce fut une nécessité pour eux de céder à la force, sans cesser toutefois de conspirer en secret, et de même que des esclaves impatients de leurs chaînes, n'attendant qu'une occasion nouvelle de se révolter.