Henri IV avoit montré dans la guerre et au milieu de l'adversité, un esprit vigoureux, actif, pénétrant, fécond en ressources, l'habileté d'un grand capitaine, et le courage d'un héros: il ne fut pas moins grand dans la paix. Son administration ferme et éclairée réprima par degrés tous ces désordres que les guerres civiles avoient introduits dans toutes les institutions et dans toutes les classes de la société, fit fleurir l'industrie et le commerce, rétablit les finances épuisées, mit sur tous les points de ses frontières la France à l'abri des insultes de ses ennemis, et se rendit lui-même l'arbitre de cette Europe qu'il avoit vue, peu d'années auparavant, presque tout entière armée contre lui. À cette sagesse dans les conseils[218], à cette valeur dans les combats, il joignoit encore toutes ces qualités aimables qui gagnent les cœurs, des manières pleines de grâce et d'aménité, une noble franchise, des sentiments généreux et chevaleresques, une clémence presque inépuisable, et qui ne s'arrêtoit qu'où commençoit le danger de l'État. Il vouloit ardemment le bonheur de son peuple, il le faisoit autant qu'il lui étoit possible de le faire, et jamais roi n'en fut plus tendrement aimé. Enfin, sans ses foiblesses amoureuses qu'il est impossible d'excuser, et sans le scandale public, plus inexcusable encore, dont elles furent si malheureusement accompagnées, la France, dans cette troisième race de ses rois, n'en compteroit pas un seul peut-être, saint Louis excepté, qui dût lui être préféré[219].
Quant à sa politique extérieure, elle est loin de mériter les mêmes éloges que son administration; et les projets qu'elle lui avoit inspirés, projets qu'il n'eut point le temps d'achever, sur lesquels on a fait beaucoup de raisonnements et de conjectures, sans qu'ils ayent été jusqu'à présent bien clairement expliqués, peuvent être appréciés aujourd'hui beaucoup plus sûrement qu'autrefois. Ces projets prouvent que les vues de Henri IV ne s'élevoient point au-dessus des systèmes et des préjugés qui, depuis environ deux siècles, préparoient en Europe la dissolution de l'ordre social; il n'entendoit pas mieux ce qu'étoit la chrétienté que ses prédécesseurs; et comme eux il croyoit devoir séparer la politique de la religion. Ce fut à rabaisser la maison d'Autriche, c'est-à-dire la seule puissance catholique qui pût désormais, conjointement avec la France, soutenir l'édifice ébranlé de la société chrétienne, que tendirent constamment tous ses efforts; et ce fut lorsqu'il n'avoit plus rien à en redouter ni pour lui ni pour son royaume qu'il conçut un tel dessein. Philippe II avoit été sans doute un prince rempli d'artifices; et le zèle religieux ne fut le plus souvent qu'un voile sous lequel se cachoit cette ambition effrénée dont les illusions l'égarèrent si long-temps, et qui lui coûta si cher; mais enfin, bien qu'il lui fût arrivé plus d'une fois de se montrer peu scrupuleux sur les moyens, et de se servir des calvinistes comme des catholiques pour arriver à son but, il ne donna pas du moins à l'Europe ce scandale qu'avant lui avoit déjà donné la France, de faire alliance contre des princes catholiques avec les fauteurs de l'hérésie; et, quelles que fussent ses intentions secrètes, on ne contestera point que les secours qu'il avoit accordés à la ligue pouvoient être justifiés dans leur principe, et sous ce rapport méritoient même d'être approuvés. En peut-on dire autant de Henri IV, qui, pendant plusieurs années, amassa des trésors, combina des plans, entama des négociations avec tous les souverains protestants du Nord, pour former une ligue contre cette maison d'Autriche à laquelle, nous le répétons, et la saine politique et son titre de roi très-chrétien lui commandoient de s'unir étroitement? et il lui étoit facile de le faire: car tout favorisoit cette union; et le pape, qui en sentoit l'importance, qui s'offroit avec ardeur et chaque fois que l'occasion s'en présentoit pour en être l'intermédiaire, auroit su la former, et la cimenter. La mort empêcha le roi d'exécuter le triste dessein qu'il avoit conçu; mais il le légua à son successeur, qui trouva un ministre capable de le mener à sa fin. Nous ferons voir quels en furent les funestes effets; et les progrès de ce machiavélisme de la politique européenne se montreront, et pour ainsi dire de jour en jour, plus rapides et plus effrayants jusqu'à cette grande et dernière catastrophe où la société entière a cessé d'être ce que la religion chrétienne l'avoit faite, sans que l'on puisse savoir encore ce qu'il lui est réservé de devenir, et quelles dernières destinées lui gardent les impénétrables desseins de la Providence.
Grâces aux maximes détestables et aux passions fanatiques que les calvinistes et les prédicateurs et docteurs anarchistes de la ligue avoient propagées et allumées, il n'est pas un seul de nos rois contre lesquels des mains régicides aient plus souvent attenté. Barrière, immédiatement après son abjuration, Jean Châtel, peu de temps après qu'il se fut rendu maître de Paris, avoient voulu l'assassiner; d'autres semblables tentatives, qui furent faites pendant le cours de son règne[220], prouvèrent que ce dessein exécrable n'avoit pas été un seul instant abandonné. Enfin Ravaillac l'exécuta; et ce grand roi mourut sous les coups de ce dernier assassin le vendredi 14 mai 1610, à l'âge de cinquante-sept ans[221].
ORIGINE DU QUARTIER.
On sait qu'avant le règne de Philippe-Auguste toute la partie méridionale de Paris, connue sous le nom d'Université, n'étoit qu'un grand espace rempli de terres labourées, de vignobles, de terrains vagues, au milieu desquels s'élevoient des églises ou des monastères, qu'entouroient des bourgades et des groupes de maisons. Peu à peu ces habitations se multiplièrent, se rapprochèrent les unes des autres en se prolongeant dans tous les sens; et lorsque ce grand monarque eut décidé d'agrandir au nord l'ancienne enceinte de sa capitale, il résolut en même temps d'enfermer d'une muraille les bâtiments construits au midi, et qui déjà présentoient l'aspect d'une ville aussi considérable que la partie septentrionale.
Toutefois dans cette enceinte, la seule qui ait été élevée de ce côté jusqu'au siècle dernier, on ne renferma alors qu'une très-petite portion du quartier que nous allons décrire, et cette portion, qui forme un angle à son extrémité occidentale, est exactement indiquée par les rues des Fossés Saint-Bernard et des Fossés Saint-Victor, qui se prolongent maintenant sur les limites extérieures des anciennes murailles. Le reste du quartier se composoit de deux faubourgs (les faubourgs Saint-Victor et Saint-Marcel), séparés l'un de l'autre par divers clos et cultures, parmi lesquels on distinguoit le clos du Chardonnet, la terre d'Aletz, le territoire de Copeau, etc. La petite rivière de Bièvre passoit au milieu du faubourg Saint-Marcel.
La description historique des rues et des monuments expliquera par quels degrés ce quartier est successivement arrivé à l'étendue qu'il occupe aujourd'hui.
PORTE SAINT-BERNARD.
Cette porte, élevée sur le bord de la rivière, terminoit, de ce côté, l'enceinte méridionale de Philippe-Auguste. Elle subsista telle que ce prince l'avoit fait construire jusqu'en 1606[222], qu'elle fut rebâtie par les soins du célèbre prévôt des marchands Miron. On reconstruisit en même temps le pont qui traversoit le fossé et le pavillon qui étoit au-dessus de la porte: tous ces ouvrages furent achevés en 1608.
Ils restèrent en cet état jusqu'en 1670, que la résolution fut prise de changer en arc de triomphe les principales portes de la ville de Paris, dont les murailles venoient d'être abattues. L'exécution du monument nouveau qui devoit être élevé sur l'emplacement de la porte Saint-Bernard fut confiée au célèbre architecte Blondel, mais avec des restrictions qui ne lui permirent pas de développer tout ce que son génie étoit capable de produire. Les premières constructions ne furent démolies qu'en partie, parce qu'on voulut conserver les logements qui avoient été ménagés dans l'épaisseur de l'ancienne porte. Ce fut, à proprement parler, et comme il le dit lui-même, un rhabillage qu'il fut chargé de faire, opération qui lui donna beaucoup plus de peine que l'élévation d'un édifice tout nouveau n'auroit pu lui coûter, et dont il fut loin de tirer autant de gloire.