En effet, quel étoit le motif principal de ces guerres acharnées, dans lesquelles le salut même de l'état avoit été plusieurs fois compromis? Quelques portions de territoire, que la France s'étoit jusqu'alors obstinée à conquérir et qu'il lui étoit impossible de conserver; et que de maux étoient résultés de cette fatale obstination! On a vu combien étoit grand l'épuisement des finances au moment où la guerre avoit commencé, et quels moyens violents il avoit fallu employer pour se procurer de l'argent: de nouveaux besoins avoient bientôt exigé de nouvelles ressources; et dans l'impossibilité où l'on se trouvoit de les obtenir par les recettes ordinaires, il avoit fallu recourir encore à ces opérations financières contre lesquelles le parlement ne cessoit point de s'élever, et qui s'exécutoient toujours malgré ses oppositions. Il avoit fortement réclamé, à l'ouverture de la première campagne, contre les créations d'offices: peu de temps après on fut obligé de recommencer, et ce fut dans son propre sein que l'on résolut de faire les nouvelles créations. Il avoit d'abord laissé passer, non sans beaucoup de difficultés, quelques édits bursaux qui aliénoient et le domaine du roi et les revenus publics; mais quand on vint à proposer l'établissement de quatre nouveaux présidents et de trente-sept conseillers, en laissant à la cour, devenue par là trop nombreuse, le droit de se partager par semestre, ces nouveautés, qui portoient, disoit-elle, une atteinte directe à sa constitution, y excitèrent les plus violentes agitations. Elle y opposa les remontrances, les protestations, tous les moyens de résistance qu'elle étoit accoutumée d'employer; et les enregistrements ne se firent qu'avec la formule de révolte, déjà si souvent répétée: «du très-exprès commandement du roi, plusieurs fois réitéré.» Cependant les besoins sans cesse renaissants forçoient de renouveler sans cesse ces tristes et fâcheux expédients. Ventes de domaines, emprunts forcés, multiplication excessive des charges dans toute espèce de juridiction, telles étoient les opérations ruineuses qui dévoroient l'état. Le parlement retrouvoit aussi sans cesse pour les combattre, le zèle opiniâtre, et cet esprit de mutinerie que rien ne pouvoit ni lasser ni rebuter, qui lui attiroient sans doute, et à chaque instant, des disgrâces nouvelles et de nouveaux affronts, mais qui accroissoient sa faveur populaire et préparoient ses triomphes pour des temps encore plus malheureux.
Il étoit de la sagesse du roi d'arrêter les progrès de ce mal intérieur; et la paix seule pouvoit en être le remède. D'ailleurs un ennemi domestique, plus dangereux mille fois que celui du dehors, appeloit de nouveau toute son attention et toutes ses sollicitudes. L'hérésie, quelques instants comprimée par la terreur des supplices, avoit su habilement profiter de ces troubles et de ces dangers de l'état, qui la faisoient observer de moins près, pour reprendre, avec plus de précautions sans doute, mais avec non moins d'ardeur et de fanatisme, son plan de prosélytisme, et les manœuvres propres à le faire réussir. Dès l'an 1549, deux ans après l'avénement du roi, les calvinistes répandus dans la capitale avoient recommencé à donner de telles inquiétudes, qu'à la suite d'une procession générale, où l'on porta les reliques des principales églises de Paris, et à laquelle assista le roi avec toute sa cour, il avoit été tenu, dans une des salles du palais, une assemblée de notables, à l'effet de trouver les moyens d'arrêter les progrès effrayants de cette secte dangereuse. Le cardinal de Guise y avoit parlé pour le clergé, le président Lizet pour les magistrats, le prévôt des marchands pour le peuple; et tous les trois s'étoient accordés à supplier le roi de remettre en vigueur les derniers édits, et de prendre plus de précautions qu'on n'avoit fait jusqu'alors pour en assurer l'exécution. Cette séance solennelle avoit été suivie de supplice d'un grand nombre de réformés qu'on tenoit depuis long-temps enfermés dans les prisons de la Conciergerie. Ils furent livrés aux flammes au milieu des fêtes et des réjouissances que l'on célébroit à Paris pour l'entrée du monarque.
Ces rigueurs, loin de ralentir le zèle des religionnaires, semblèrent l'accroître encore davantage; et le spectacle de la corruption du clergé, qui étoit grande alors, ne contribua pas peu à augmenter le nombre de leurs prosélytes. Dès le règne de François Ier, comme nous l'avons déjà dit, ils avoient trouvé des appuis dans les plus hautes classes de la société; et la célèbre Marguerite de Valois, sœur de ce monarque, n'avoit pas craint d'embrasser les erreurs de Calvin sous les yeux d'un frère qui punissoit les calvinistes du dernier supplice. Il comptèrent bientôt, et nous l'avons dit encore, des partisants et des protecteurs dans tous les ordres de l'état; et en peu d'années le nombre en devint si considérable, qu'ils pensèrent à donner une forme régulière à leur institution en créant une église sur le modèle de celle de Genève. Ce fut en 1555, époque à jamais fameuse dans nos annales, que s'établirent en France les premières églises prétendues réformées; et ce fut à Paris, sous les yeux de magistrats vigilants et si intéressés à empêcher un tel scandale, que la première de toutes fut formée. Elle le fut dans le faubourg Saint-Germain, par un gentilhomme du Maine, nommé Ferrière-Maligni; et, dès ce moment, les ministres protestants, qui jusqu'alors, sans poste fixe, sans asile, souvent sans ressources, disparoissoient au premier orage, et laissoient sans pasteurs et sans administration de foibles troupeaux rassemblés avec tant de dangers, eurent une résidence fixe, permanente, purent correspondre entre eux, former de proche en proche de nouvelles colonies, et propager leurs principes avec plus de sûreté et de rapidité. La contagion se répandit alors partout; elle gagna jusqu'aux magistrats chargés de veiller à l'exécution des édits rendus contre les hérétiques; et, comme la juridiction ecclésiastique étoit alors extrêmement bornée par l'appel aux tribunaux séculiers, ils échappoient presque toujours, par ce moyen, aux peines que la loi avoit prononcées contre eux.
Ce fut pour arrêter les effets de ce mal, toujours croissant, et qui menaçoit de détruire entièrement la religion en France, qu'on proposa dans le conseil du roi de rendre à la juridiction ecclésiastique son ancienne vigueur, ou pour mieux dire, de former des tribunaux d'inquisition tels qu'ils étoient établis en Espagne et en Italie; ce fut aussi dans cette occasion que le parlement (et ce trait peint mieux l'esprit de cette compagnie, que tout ce qu'il seroit possible d'en dire) retrouva, pour s'y opposer, cette ancienne vigueur que l'on croyoit éteinte sous le poids de ses disgrâces et de ses humiliations. Sur les lettres de jussion qui lui furent envoyées pour procéder à l'enregistrement du nouvel édit, il refusa positivement d'obtempérer; des remontrances furent sur-le-champ arrêtées, et le président Seguier, chargé de les porter au pied du trône, parla devant le roi avec une force et une chaleur à laquelle on n'étoit plus accoutumé. Il s'attacha à démontrer que si une semblable mesure étoit adoptée, son effet seroit de ne laisser à aucun citoyen, pas même aux plus grands de l'état, de sûreté pour ses biens, pour sa vie, pour son honneur; ce qui étoit établir, en d'autres termes, qu'il n'y avoit de principes d'équité que dans la conscience des laïques, et qu'un prêtre, par cela même qu'il étoit soumis à des règles de morale plus sévères, présentoit moins de garanties, et pouvoit être plus justement soupçonné de devenir un juge inique et prévaricateur. Les préjugés déplorables de la cour de France à l'égard de l'autorité du saint siége, préjugés qui, par une contradiction dont l'évidence va de moment en moment nous frapper davantage, favorisoient cette même hérésie que Henri II vouloit détruire, rendirent ces absurdités raisonnables à ses yeux; et les arguments de celui qui les débitoit parurent si invincibles à lui et à son conseil, que ce monarque, bien que ses préventions contre le parlement ne fussent point diminuées, et qu'il fût surtout décidé à ne lui jamais rien céder, consentit à la suspension de l'édit. Cependant que ce fût un moyen de salut, et même dans de si grands dangers le seul vraiment efficace, c'est ce que l'on ne peut s'empêcher de reconnoître aujourd'hui. La voix de l'histoire est plus forte que les cris des sophistes; et devant ces puissants témoignages s'évanouissent toutes leurs vaines déclamations. Elle va nous montrer l'Italie et l'Espagne paisibles et florissantes, sous la protection vigilante de leurs tribunaux ecclésiastiques; la France, inondée de sang et couverte de ruines, en proie à toutes les calamités, malgré ses tribunaux séculiers; heureuse encore si l'anarchie n'y eût pas souvent trouvé des prôneurs, l'hérésie des partisants et la révolte des complices.
Cependant les calvinistes profitoient de cette indécision du gouvernement. Les malheurs de la guerre, les embarras qu'elle causoit, ne permettant pas de les observer avec la même vigilance, ils en vinrent à ce degré d'audace de tenir fréquemment des assemblées nocturnes; et, négligeant peu à peu les précautions extrêmes qu'ils avoient prises jusqu'alors, ils ne craignirent point d'établir leurs prêches et de célébrer la cène dans les quartiers même les plus populeux de Paris. Le peuple de cette ville, fortement attaché à sa religion, voyoit avec impatience ce scandale et ces insolences; et tout sembloit présager quelque mouvement violent contre les hérétiques. Cette haine populaire éclata enfin en 1557. Une assemblée plus nombreuse, et probablement plus solennelle que les autres, avoit été indiquée rue Saint-Jacques, dans une maison attenante à la Sorbonne, et située en face du collége du Plessis: le concours extraordinaire d'hommes et de femmes de toutes conditions que l'on vit entrer, à une heure indue, dans cette maison, fit naître des soupçons qui se répandirent bientôt dans tout le quartier. Dans un moment la rue se trouve illuminée; chacun s'arme; la foule se presse autour de la maison, et des cris de mort se font entendre contre les protestants. Dans ce péril extrême, les plus déterminés entre ceux-ci, se précipitent, l'épée à la main, sur cette populace furieuse, mais désarmée, la dissipent devant eux, et ouvrent ainsi le passage à tous ceux qui ont la résolution de les suivre. Le reste, composé de femmes et de vieillards, que l'âge ou la peur avoit empêché de profiter de cette unique voie de salut, se voit assailli de nouveau par une multitude dont la fureur étoit encore redoublée; et ce fut un bonheur pour eux que la force publique vînt les arracher à une mort affreuse et inévitable en les traînant en prison au milieu des huées, des menaces et des outrages de leurs ennemis. On les renferma au Châtelet, et là on reconnut avec étonnement, parmi ces prisonniers, des dames du palais, des filles d'honneur de la reine et plusieurs autres personnes d'une haute distinction. Le procès s'instruisit au parlement, et d'abord on y déploya la plus grande rigueur. Cinq de ces malheureux furent brûlés sur la place de Grève; mais le nombre et la qualité des coupables déterminèrent bientôt à adoucir d'aussi terribles jugements. Les accusés furent aidés dans tous les moyens qu'ils purent employer pour échapper au supplice; les cantons protestants et l'électeur Palatin, alors alliés du roi, sollicitèrent eux-mêmes leur élargissement, et ces motifs politiques déterminèrent ce prince à l'accorder.
Henri II n'en étoit pas moins l'ennemi le plus ardent de la nouvelle secte; et, aussi inexorable que François Ier son père, on ne peut douter que, s'il eût vécu plus long-temps, il n'est point de moyens qu'il n'eût employés pour parvenir à l'étouffer entièrement. Une scène nouvelle dont Paris fut le théâtre lui fit sentir plus vivement encore toute la grandeur du mal: le dauphin et la jeune reine Marie, ayant atteint tous les deux l'âge nubile, leur mariage venoit d'être consommé[6]; et les noces en avoient été célébrées avec la plus grande magnificence. Peu de temps après ces fêtes, le roi étoit parti pour la Champagne où l'appeloient des opérations militaires, laissant dans la capitale Antoine de Bourbon, roi de Navarre, Jeanne d'Albret sa femme, le prince et la princesse de Condé, que cette solennité y avoit attirés, et qui depuis long-temps n'avoient point paru dans une cour où ils étoient dédaignés. Profondément irrités de ce mépris, ils profitèrent du temps qu'ils passèrent à Paris, pour y pratiquer les ministres du culte réformé qu'ils avoient secrètement embrassé, plutôt pour se créer un parti[7] que par une entière conviction. Ils fréquentèrent leurs assemblées et les exhortèrent à redoubler de zèle et d'activité. Soutenus par des protecteurs aussi puissants, excités par Calvin lui-même, qui, du fond de la Suisse, leur reprochoit leur tiédeur et leur pusillanimité, enhardis par l'absence du roi, les protestants résolurent de tenter un coup d'éclat; et quelque périlleux qu'il fût pour eux de faire un semblable essai de leurs forces, les Parisiens virent alors un spectacle étrange et tel qu'ils osoient à peine en croire le témoignage de leurs yeux. Pendant deux ou trois jours consécutifs plus de quatre mille personnes traversèrent en plein jour, et en forme de procession, une partie des rues du faubourg Saint-Germain, et se rendirent ainsi dans le Pré-aux-Clercs, chantant à haute voix les psaumes de Marot, et protégées dans leur marche par une compagnie de gentilshommes armés, qui menaçoit ceux qui osoient leur barrer le chemin, et repoussoit avec violence la multitude attirée à ce spectacle par la simple curiosité. Les magistrats préposés à la police, effrayés d'un mouvement aussi extraordinaire, firent fermer les portes de la ville qui communiquoient avec le quartier de l'université et le faubourg Saint-Germain, et se bornèrent à faire des informations secrètes, tandis que l'évêque de Paris envoyoit en toute hâte au roi un récit circonstancié de cette entreprise audacieuse, toutefois sans oser lui en nommer les principaux auteurs. Henri, rapprochant cet événement d'un avis donné depuis peu au cardinal de Lorraine sur une conspiration prête à éclater, fit partir le garde des sceaux Bertrand, avec ordre de procéder sur-le-champ et dans la plus grande rigueur à la punition des coupables. Celui-ci arriva, disposé à exécuter strictement les ordres de son maître, et s'exprima même à ce sujet avec la plus grande vigueur dans une séance du parlement; mais, dès qu'il eut connu et le nom et la qualité des chefs de l'émeute, il jugea à propos de ne pas pousser plus loin les informations.
Cependant le monarque frémit d'indignation en se voyant en quelque sorte investi de calvinistes[8]. Bien qu'il ne pût blâmer les motifs qui avoient porté le garde des sceaux et le parlement à user d'indulgence dans une circonstance où il auroit fallu chercher des coupables jusque dans sa propre famille, il n'en résolut pas moins d'exterminer, à quelque prix que ce fût, une secte qu'il regardoit comme le fléau le plus dangereux de l'état, puisqu'elle détruisoit la religion sur laquelle l'état étoit principalement fondé. Ce fut, nous le répétons, l'un des motifs qui lui firent hâter la conclusion de la paix avec l'Espagne, et le déterminèrent, dans un péril si imminent, à se relâcher sur quelques conditions du traité, qui, quoi qu'on en ait pu dire, n'avoient point l'importance qu'on s'est plu à leur donner.
Libre des soins que lui avoit causés une guerre aussi longue et aussi dispendieuse, ce prince, désormais uniquement occupé d'un projet aussi important, porta d'abord son attention sur les tribunaux, depuis long-temps soupçonnés pour la plupart de favoriser les hérétiques, qu'ils devoient punir, et reconnut que cette corruption avoit pénétré jusque dans le parlement, où l'on remarquoit depuis long-temps une discordance frappante dans les jugements rendus contre ces sectaires, suivant qu'ils avoient été jugés dans la Grand'Chambre ou dans celle des Tournelles. Il s'en plaignit d'abord avec douceur; mais peu de temps après un procès de cette nature, dans lequel quatre écoliers, convaincus d'hérésie par leurs propres aveux, avoient été condamnés par cette dernière chambre à un simple bannissement, lui ouvrit entièrement les yeux sur la collusion coupable qui existoit entre ses membres et les disciples de Calvin; et les déclarations secrètes et positives que lui firent à ce sujet plusieurs des principaux membres de la cour ne lui permirent plus d'en douter. Déterminé à la faire cesser, il choisit pour se rendre au parlement le moment où cette compagnie tenoit des mercuriales que les gens du roi avoient provoquées à l'occasion de ce jugement, et dont l'objet étoit justement d'aviser aux moyens de faire cesser ces contradictions choquantes qui déshonoroient depuis quelque temps les arrêts de la cour. Henri, arrivant au milieu de la discussion qui s'étoit élevée à ce sujet, et s'apercevant que sa présence jetoit quelque effroi parmi ceux qui se préparoient à parler, leur ordonna d'un air serein et affable de continuer, faisant entendre qu'il n'étoit venu que pour s'éclairer en recueillant leurs avis divers. On le crut; et plusieurs conseillers, entre autres Louis Dufaur et Anne Dubourg, attachés au fond du cœur à la nouvelle doctrine, laissèrent échapper leur secret, en proposant des mesures de douceur à l'égard des protestants, et surtout la convocation d'un concile[9] dans la même forme que ceux-ci qui l'avoient toujours demandé. Alors le roi, dépouillant cette contrainte qu'il s'étoit jusque-là imposée, s'écria qu'il n'étoit que trop vrai, quoiqu'il eût refusé de le croire avant de s'en être assuré lui-même, qu'il y avoit un grand nombre d'hérétiques dans son parlement, que le corps entier méritoit sans doute d'être puni, pour les avoir supportés si long-temps dans son sein, mais que cependant il ne confondroit point l'innocent avec le coupable. À peine eut-il achevé ces mots, que le connétable alla, par son ordre, saisir sur leurs siéges Dufaur et Dubourg, et les remit à Montgommeri, capitaine des gardes, qui les conduisit à la Bastille. Six autres conseillers, qui n'avoient pas été plus réservés dans leurs opinions, furent également désignés par le roi; mais ils étoient sortis de l'assemblée, et l'on n'en put arrêter que trois. Les autres trouvèrent le moyen de s'évader.
Ce coup d'autorité retentit dans l'Europe entière, et le parti protestant parut écrasé sans retour. On en rechercha les sectaires avec plus de rigueur que jamais; dans un moment les prisons en furent remplies, et la terreur qu'inspiroit la colère du monarque fit taire toutes les voix qui auroient pu s'élever en leur faveur[10]. Maître absolu dans son royaume, en paix avec tous ses voisins, pouvant disposer de toutes les forces de l'état pour rétablir le calme intérieur, Henri II paroissoit résolu d'exterminer jusqu'au nom des sectes qui y portoient le désordre, et il y seroit probablement parvenu, lorsque sa mort imprévue et prématurée vint tout à coup ranimer leur courage et leurs espérances. Blessé à mort dans un tournois qu'il donnoit au palais des Tournelles[11], en courant contre le comte de Montgommeri, capitaine de la garde écossaise, ce prince expira peu de jours après, le 10 juillet 1559.
L'esprit de parti n'a point épargné la mémoire de Henri II. Des historiens qui ne lui pardonnoient pas d'avoir humilié le parlement; d'autres de s'être montré terrible et inexorable à l'égard des hérétiques, l'ont présenté comme un roi foible que gouvernoient ses maîtresses et ses favoris. Nous cherchons vainement dans ce règne, trop court pour le malheur de la France, ce qui peut justifier de semblables reproches. Nous voyons, pour ainsi dire à tous ses moments, un prince vigilant, appliqué aux affaires, sachant faire à propos la guerre et la paix, aimé de ses peuples, respecté dans l'Europe entière. À la vérité il avoit des ministres qu'il écoutoit: il lui arrivoit même de prendre pour eux de l'attachement; mais l'événement fit voir, à l'égard de plusieurs, qu'il pouvoit aussi s'en détacher lorsqu'ils abusoient de sa confiance, ou qu'ils l'ayoient mal servi. Celui qu'il avoit le plus aimé, le connétable de Montmorenci tomba dans sa disgrâce après la perte de la bataille de Saint-Quentin; et les Guises, qui occupèrent depuis le ministère, étoient loin de le maîtriser. La seule duchesse Valentinois sut acquérir et conserver sur son esprit un ascendant que rien ne put jamais altérer ni détruire; et, si l'on écarte de leur intimité le soupçon d'un commerce criminel, que le grand âge de cette dame rend peu vraisemblable, et qui n'est d'ailleurs appuyé que sur les témoignages passionnés des écrivains du parti protestant, on peut dire qu'elle méritoit cette entière confiance qu'il lui avoit accordée, par la sagesse et la vigueur des conseils qu'elle sut lui donner dans toutes les circonstances les plus graves, et particulièrement dans ce qui touchoit la religion, qu'il aimoit sincèrement et à laquelle elle paroît aussi avoir été fermement attachée. Cette conformité de sentiments, les grâces de son esprit, la modération de son caractère, soutenus sans doute d'assez d'adresse pour faire entrer ce prince dans ses vues sans avoir l'air de le gouverner, cimentèrent une liaison qui, de tout autre manière, n'eût point été durable: car on ne gouverne jamais que jusqu'à un certain point les princes véritablement et solidement religieux. En un mot, foible comme il étoit, Henri II seroit un roi que l'on trouveroit trop fort aujourd'hui.