Les règnes de ses fils, dont les trois aînés montèrent sur le trône et en qui s'éteignit la branche des Valois, firent bien voir ce que la France avoit perdu en perdant un tel monarque. Ces trois règnes composent une des époques les plus funestes de son histoire; les maux qu'ils produisirent, les germes de corruption qu'ils achevèrent de développer, bien que les règnes suivants en aient arrêté ou du moins pallié les effets, ne cessèrent point d'exercer sur la société une action, de jour en jour plus funeste, l'amenant par degrés au point où nous le voyons aujourd'hui; et les désordres inouïs de nos jours prennent leur source dans les désordres de ce temps-là.
Lorsque François II succéda à son père, deux factions partageoient la cour, celle des Guises et celle du connétable de Montmorenci. Le nouveau roi, à peine sorti de l'enfance, d'un corps foible et valétudinaire, d'un esprit indolent et borné, sembloit ne devoir être qu'un instrument entre les mains qui se montreroient les plus promptes et les plus adroites à le saisir. Dans cette situation nouvelle des choses, les intrigues se compliquèrent, et de nouveaux personnages parurent sur la scène: d'un côté les princes du sang, que la politique des deux règnes précédents avoit constamment réduits à la nullité la plus absolue[12]; de l'autre, la reine mère qui, peu considérée du feu roi, avoit su dissimuler tant qu'il avoit vécu, et avec un artifice dont un caractère italien étoit seul capable, et l'amour du pouvoir dont elle étoit dévorée, et la haine qu'elle ressentoit pour la rivale qui lui avoit enlevé le cœur de son époux. Oncles de la jeune reine dont l'influence étoit grande sur son époux, les Guises surent profiter de cet avantage immense qu'ils avoient sur leurs rivaux; et, partageant aussitôt leur autorité pour la mieux affermir, ils eurent l'art, et ce fut pour eux un coup décisif, de faire entrer dans leur parti Catherine de Médicis, ce qu'ils obtinrent en abandonnant à son caractère vindicatif tous ceux qui, sous le règne précédent, avoient eu le malheur de lui déplaire[13]; surtout en flattant cette soif qu'elle avoit de commander par les marques du plus entier dévouement. Le cardinal de Lorraine fut nommé premier ministre, et le duc de Guise généralissime.
Entièrement livré aux conseils de sa mère et de ses deux ministres, recevant sans la moindre résistance toutes les impressions qu'ils lui donnoient, le monarque enfant laissa tomber entre leurs mains un sceptre qu'il n'avoit pas la force de porter. Ce fut vainement que le connétable de Montmorenci tenta de se rallier aux princes[14] du sang pour former une faction capable de balancer celle des princes lorrains: la méfiance et l'indécision impolitique du roi de Navarre, Antoine de Bourbon, empêchèrent l'heureux effet d'une réunion qui auroit pu être décisive si elle eût été formée sur-le-champ; et lorsqu'il eut enfin pris son parti, il étoit trop tard. Mal reçu à la cour, où les Guises bien préparés l'attendoient sans la moindre inquiétude, il acheva de tout perdre par l'inconséquence et la foiblesse de sa conduite. Les mécontents qui s'étoient ralliés autour de lui, prêts d'abord à tout faire pour l'aider à abattre ses puissants ennemis, bientôt découragés par le peu d'énergie d'un tel chef, n'osèrent plus se montrer; quelques-uns même se rallièrent au parti dominant. Vainement le foible prince, forcé en quelque sorte de s'enfuir de Saint-Germain, où la cour séjournoit alors, vint-il à Paris pour essayer d'y faire naître un mouvement en sa faveur: le parlement, qu'il tenta de gagner, demeura attaché aux Guises, parce qu'ils protégeoient la religion catholique, et qu'on ne pouvoit plus ignorer qu'Antoine de Bourbon et le prince de Condé son frère soutenoient secrètement le parti des réformés. Cependant comme il s'obstinoit à rester dans cette ville, les Guises trouvèrent le moyen de l'en faire sortir, en lui faisant voir le roi d'Espagne, alors allié du roi de France, dont il alloit épouser la sœur, prêt à fondre sur les débris de ses états, s'il s'obstinoit à troubler l'administration intérieure du royaume. Antoine épouvanté ne chercha plus qu'un prétexte qui lui fournit l'occasion de s'éloigner sans déshonneur. On lui offrit de conduire la jeune princesse à son époux; il y consentit, et se retira ensuite dans le Béarn, abandonnant mécontents et réformés, et bien décidé désormais à ne plus se mêler des affaires.
C'est alors que paroît sur la scène ce fameux prince de Condé, âme ardente et fière, caractère profond et audacieux, d'autant plus dangereux qu'il cachoit ses grandes qualités sous les apparences d'une gaieté insouciante et d'un goût très-vif pour les plaisirs les plus frivoles. Écarté par la reine et par les princes lorrains de toutes les places, de tous les gouvernements, blessé jusqu'au fond du cœur du rôle humiliant et obscur qu'il étoit forcé de jouer à la cour, il se déclara ouvertement le chef de la faction que son frère venoit d'abandonner. C'est alors que l'on put reconnoître ce qu'étoit un parti religieux dans l'état, et combien on avoit eu raison d'en concevoir des alarmes et de déployer contre lui toute la sévérité des lois. Il devint un parti politique, dès qu'un chef mécontent voulut en faire l'instrument de son ambition; et les doctrines nouvelles en avoient su lier indissolublement toutes les parties, avant que la révolte, dont elles consacroient d'ailleurs toutes les maximes, s'en fût emparé. L'amiral Coligni et ses deux frères, d'Andelot et le cardinal de Châtillon, étoient tout à la fois les chefs des nouveaux religionnaires et les principaux agents de la faction du connétable leur oncle, que les Guises venoient de renverser. Leurs intérêts politiques étant absolument les mêmes que ceux du prince de Condé, ils se rattachèrent donc à lui de nouveau: un rendez-vous fut indiqué dans son château de la Ferté, en Champagne; et ce fut dans cette réunion fameuse que les trois frères développèrent à ses yeux toutes les ressources du parti protestant, qui, malgré la terreur des supplices et la violence des persécutions, n'avoit cessé de s'accroître dans l'ombre, comptoit des partisants dans toutes les classes de la société, pouvoit, s'il étoit rallié, braver tout, et étoit prêt à tout. Ce qu'ils en dirent frappa tellement le prince; le nombre et l'ardeur des réformés lui parurent tellement répondre à la grandeur de ses desseins, qu'il n'hésita plus à professer hautement leurs principes qui, au fond du cœur, étoient les siens; et ce fut ainsi qu'il les attacha invariablement à sa fortune. L'effet de cette entrevue fut tel qu'avant qu'ils se fussent séparés, le plan d'une conspiration dont le but étoit de renverser les Guises fut définitivement arrêté; et que le prince, secondé de l'amiral Coligni, s'occupa sans relâche des moyens de la faire réussir.
Mais ils avoient affaire à deux hommes qu'il n'étoit pas aisé de surprendre; et qui, pour la hauteur des vues, la fermeté de caractère, l'activité dans l'exécution, l'emportoient encore sur les plus habiles d'entre eux. Les Guises avoient saisi du premier coup d'œil et le principe et les conséquences de la réforme, et les dangers dont elle menaçoit l'état, et les dangers de leur propre position. Ils ne négligèrent donc rien de tout ce que la prudence humaine peut suggérer pour se mettre en mesure contre d'aussi redoutables ennemis. Ils surent rallier à leur parti tous ceux qui n'appartenoient point à celui des mécontents, en répandant sur eux les honneurs et les bienfaits. Ils rendirent une foule d'édits très-sages, qui affermirent encore davantage la faveur populaire dont ils jouissoient; et pour jeter l'effroi dans le parti contraire, ils firent reprendre le procès de Dubourg et des autres conseillers, interrompu par la mort de Henri II. Les protestants avoient espéré que cet événement se termineroit par la délivrance des accusés; mais leur étonnement fut grand lorsqu'ils virent les poursuites commencées contre eux se réveiller avec plus d'animosité que jamais, et se diriger principalement contre ce même Dubourg, qu'on soupçonnoit avec raison d'être le plus zélé de tous pour la nouvelle religion. Traduit d'abord devant l'officialité en sa qualité de conseiller-clerc; condamné par ce tribunal devant lequel il professa ouvertement les principes de Calvin, il en appela au parlement, qui reçut son appel. Amené devant ce nouveau tribunal, Dubourg prétendit d'abord faire valoir des motifs de récusation contre plusieurs membres de la cour, et entre autres contre le président Minart, qu'il regardoit comme son ennemi particulier, et l'instrument des haines et des vengeances des Guises; mais la cour ne les trouvant pas valables, rejeta sa demande, et Minart continua de siéger parmi les juges. Ce fut un malheur pour lui: le 12 décembre, ce magistrat revenant du palais, monté sur sa mule, fut assassiné d'un coup de pistolet dans la vieille rue du Temple. Cette action hardie et furieuse fit voir dès-lors tout ce que le fanatisme religionnaire étoit capable d'entreprendre; cependant, malgré l'indignation générale que causa un tel événement, il n'est point de moyens que le parlement lui-même ne mît en usage pour sauver Dubourg; et il y seroit parvenu, si cet homme inflexible et d'un courage digne d'une meilleure cause, n'eût rejeté absolument tous les moyens de salut, parce qu'il falloit les acheter par la dissimulation de ses sentiments. Dix jours après l'assassinat de Minart, il fut condamné à être pendu et brûlé, et subit son supplice avec la plus grande fermeté. Les quatre autres conseillers arrêtés avec lui furent traités moins rigoureusement; la procédure entamée contre eux, d'abord avec un grand appareil, se ralentit peu à peu, et finit par être entièrement anéantie.
Pendant le cours de cette affaire, les réformés de l'église de Paris, effrayés du caractère violent que prenoient les mesures exercées contre eux, avoient hasardé d'écrire à la reine mère une lettre par laquelle ils la supplioient dans les termes les plus touchants de prendre sous sa protection de malheureux François, innocents des crimes et des erreurs qu'on leur imputoit, et que l'on avoit jusqu'ici calomniés et opprimés, parce qu'on n'avoit pas voulu les entendre. Cette démarche avoit paru produire quelque effet sur Catherine; et, commençant dès-lors à donner quelques indices de ce caractère incertain et de ces opinions vacillantes qui rendirent depuis sa politique si funeste à la France, elle s'étoit même montrée disposée à modérer la rigueur des Guises, et à écouter les ministres du nouveau culte; mais la secte ne tarda pas à perdre la faveur momentanée qu'elle venoit d'obtenir, en faisant suivre cette première lettre d'une seconde, dans laquelle, se plaignant de l'acharnement avec lequel on poursuivoit Dubourg, les sectaires eurent l'imprudence de joindre des menaces à leurs prières, et de faire craindre un soulèvement, si l'on refusoit de leur rendre justice. La reine indignée les abandonna alors entièrement; et, abandonnés par elle, ils cessèrent de se contraindre. Ils tinrent des assemblées plus fréquentes, répandirent en prose et en vers une foule de libelles, dans lesquels, mêlant les affaires politiques aux questions religieuses, ils accusoient hautement les Guises de tyrannie envers le peuple, et de séduction à l'égard du roi. Les Guises de leur côté ne s'oublioient pas: sûrs du parlement, qui, malgré ses erreurs et ses préjugés, présentoit une majorité fidèle au roi et attachée à la religion catholique, et s'empressoit d'entrer dans toutes leurs vues, ils renouveloient les anciennes ordonnances; ils suscitoient des délateurs par l'appât des récompenses; et dans les apologies qu'ils faisoient répandre en réponse aux libelles de leurs ennemis, ils ne manquoient pas d'aigrir par les peintures les plus fortes les haines que le peuple françois, et surtout celui de Paris, avoit depuis long-temps conçues contre ces nouveautés[15]. Les poursuites contre les fauteurs de l'hérésie recommencèrent alors avec plus de rigueur que jamais. On en jeta un grand nombre dans les prisons; ils y furent traînés en plein jour, et ce spectacle ne fit qu'accroître contre eux les fureurs de la multitude.
Cependant les réformés étoient si loin de perdre courage, qu'au milieu même de ces persécutions si violentes, ils avoient tenté d'enlever de sa prison Dubourg, dont on instruisoit alors le procès. La trame avoit été découverte; mais pour avoir échoué dans cette entreprise, ils n'en étoient pas moins pleins d'espérances, attendant le succès, qu'ils considéroient comme immanquable, d'un plus vaste complot qui devoit opérer une révolution complète dans leurs destinées et dans celles de l'état.
Ce complot est l'entreprise fameuse connue dans l'histoire sous le nom de conspiration d'Amboise, dont le but étoit d'enlever le roi au milieu de ses deux ministres, de s'emparer de ceux-ci, et de les massacrer, ce qui paroissoit plus sûr que de leur faire leur procès. Jamais plan ne fut concerté avec autant de prudence, un mystère aussi profond, et jamais succès n'avoit semblé plus infaillible. Le chef apparent étoit un gentilhomme du Périgord nommé La Renaudie, homme rempli d'intelligence, brave jusqu'à la témérité, et dans une situation à pouvoir tout risquer; le prince de Condé étoit le chef réel et l'âme de tout le complot; Dandelot et le Vidame de Chartres en dirigeoient toutes les manœuvres. Pour écarter tout soupçon, des assemblées furent formées à Nantes, ville éloignée de Blois où le jeune roi étoit allé respirer un air plus favorable à sa santé chancelante. De ce point de réunion les conjurés, se divisant par petites troupes, s'assignèrent des rendez-vous dans diverses stations plus rapprochées de la cour; des levées furent faites secrètement par des agents dévoués; des chefs furent assignés aux calvinistes dans toutes les provinces: car il étoit nécessaire que le succès de la conspiration fût ensuite soutenu d'un mouvement général; La Renaudie fut envoyé en Angleterre où régnoit alors Élisabeth dont la politique alloit profiter de tous les désordres qui se préparoient; et il en rapporta de bonnes espérances pour les conjurés; on établit des correspondances avec les protestants d'Allemagne pour en obtenir des renforts; enfin les précautions furent poussées au point que, pour légitimer aux yeux des plus timides un acte qui avoit les apparences de la violence et de la rébellion, on fit décider par des jurisconsultes et des théologiens de la secte, qu'elle n'avoit rien que de juste et d'honorable.
Malgré leur activité et leur pénétration, les Guises n'avoient pu obtenir par leurs espions que des renseignements incertains. Ils voyoient dans l'intérieur de la France des mouvements qui les alarmoient, mais il s'en falloit de beaucoup cependant qu'ils fussent sur la voie du coup qui les menaçoit; et l'on ne peut douter qu'ils n'eussent été pris au dépourvu, si l'homme le plus intéressé au succès de l'entreprise, La Renaudie, n'en eût lui-même laissé échapper le secret. Venu à Paris pour conférer avec le ministre et les anciens de l'église qui y étoit établie, il étoit allé se loger au faubourg Saint-Germain, chez un avocat nommé des Avenelles, lequel professoit secrètement la religion réformée. Au point où en étoient les choses, il crut pouvoir sans danger confier la conspiration à un homme de son parti, et qui déjà en avoit conçu quelques soupçons: celui-ci, ou frappé de terreur, ou poussé par quelque motif d'intérêt, aussitôt après le départ de son hôte, alla tout révéler; et les Guises, à qui cet homme fut envoyé à Amboise, connurent enfin le précipice dans lequel ils étoient sur le point de tomber. Ils furent surpris, mais non déconcertés; et l'on peut dire que, dans aucune circonstance ces deux hommes extraordinaires, et particulièrement le duc de Guise, ne se montrèrent aussi calmes dans le danger, aussi féconds en ressources, aussi prompts dans l'exécution.
L'avis du conseil étoit de faire un appel à la noblesse de France, de rassembler des troupes, et de dissiper ainsi la conjuration, avant qu'elle eût commencé d'éclater. Le duc de Guise, dirigé par des vues plus hautes, jugea qu'une telle mesure n'alloit point à la source du mal, que c'étoit seulement l'éloigner et non le détruire; et les forces dont il pouvoit alors disposer lui paroissant suffisantes pour triompher des rebelles, les armes à la main, il trouvoit à les laisser s'avancer et à les prendre sur le fait, le double avantage de répandre l'épouvante au milieu de leur parti, et de justifier aux yeux de la France toutes les rigueurs que l'on pourroit exercer désormais contre l'hérésie et ses fauteurs. Ce parti pris, le duc de Guise l'exécuta avec sa vigueur accoutumée. La ville de Blois étant ouverte de toutes parts, il fit conduire le roi au château d'Amboise, sans laisser paroître la moindre marque d'inquiétude et de méfiance, et comme si ce voyage, dont le prince de Condé faisoit partie, n'eût été qu'une simple partie de plaisir. Les conjurés ne tardèrent point à paroître; et tandis que, sur tous les points, il les faisoit attaquer, envelopper et tailler en pièces, avant qu'ils eussent eu le temps de se rallier, plaçant le prince de Condé au milieu d'une troupe dévouée, qui surveilloit ses moindres mouvements, il sut dissimuler avec lui jusqu'au point de le charger de la garde d'une des portes du château. Presque tous les conjurés, entre autres La Renaudie, se battirent en désespérés et restèrent morts sur le champ de bataille; la plupart des prisonniers que l'on fit, furent, suivant leur condition, ou décapités, ou noyés dans la Loire, ou pendus aux créneaux du château, et sans qu'aucun d'eux eût chargé le prince de Condé assez positivement pour qu'il fût possible de l'impliquer dans leur procès. Toutefois ce prince, à qui l'on avoit donné des gardes, et qui n'étoit pas sans alarmes pour sa vie, fut obligé de comparoître devant le roi pour y protester de son innocence, et se justifier d'avoir pris aucune part à une conspiration dont il étoit le principal auteur, conspiration qu'il se vit forcé de reconnoître comme criminelle au premier chef, puisqu'elle avoit été dirigée contre la personne même du monarque[16]; par conséquent comme ayant mérité le châtiment terrible dont elle venoit d'être punie. Telle fut l'issue de ce grand événement, le premier dans lequel les protestants de France aient osé tirer l'épée contre leur légitime souverain.