Si l'on excepte une émeute qui s'éleva dans Paris à l'occasion des protestants,[88] et si l'alarme momentanée que lui causa la marche des Espagnols en Picardie, lors de la prise de Corbie, cette capitale n'éprouva sous ce règne aucune émotion qui mérite d'être remarquée. Dans le calme dont elle ne cessa de jouir, ses faubourgs s'accrurent, sa population augmenta; et, par une suite nécessaire de cet état de repos dans un pays catholique, les fondations pieuses et charitables s'y multiplièrent plus que sous la plupart des règnes précédents. Cependant la police étoit toujours imparfaite; et l'on est étonné de voir, sous un gouvernement aussi vigoureux, tant d'imprévoyance et de désordre dans l'administration de la première ville du royaume. La famine et la peste y emportèrent à différentes époques un grand nombre d'habitans; plusieurs incendies y causèrent de grands ravages[89]; des bandes de voleurs la désolèrent[90]; et l'on ne voit point que les magistrats, malgré tout leur zèle et tout leur dévouement, aient eu entre les mains des moyens suffisants pour prévenir ou même pour arrêter dans leur source de semblables fléaux. Sous ce règne, les rues de Paris, depuis long-temps négligées et devenues presque impraticables, furent entièrement repavées: l'on projeta même de rendre navigables les fossés qui l'entouroient, et de faire construire de nouveaux ponts pour la commodité du commerce; mais la grandeur du projet et les dépenses considérables qu'il auroit exigées, le firent abandonner.

(1643) Aigri contre la reine, à qui il croyoit avoir beaucoup de reproches à faire; conservant surtout contre elle un profond ressentiment de la part[91] qu'il l'accusoit d'avoir eue dans l'affaire de Chalais; plus mécontent encore de son frère dont le caractère foible, inconstant, et les continuelles mutineries lui avoient causé tant de chagrins et de si fâcheux embarras, persuadé d'ailleurs que l'un et l'autre étoient également incapables de gouverner, Louis XIII auroit voulu pouvoir les exclure tous les deux de la régence; et, avant la mort de Richelieu, il avoit déjà prononcé cette exclusion à l'égard du duc d'Orléans, de la manière la plus dure et la plus flétrissante pour lui. C'étoit une dernière satisfaction qu'il sembloit donner à son ministre, mais se voyant lui-même sur le point de mourir, et cherchant vainement quelque autre moyen de pourvoir au gouvernement de l'état pendant la minorité de son fils, ce fut pour lui une nécessité de revenir sur ses premières résolutions: toutefois, il les modifia de manière à ne point laisser à son frère et à sa femme un pouvoir trop absolu. Il nomma la reine régente, et Gaston lieutenant-général du royaume; mais il institua en même temps un conseil souverain de régence, sans lequel Anne d'Autriche ne pouvoit rien décider. Le duc d'Orléans étoit le chef de ce conseil; en cas d'absence, le prince de Condé le remplaçoit; et celui-ci étoit remplacé par Mazarin[92]. La reine et Gaston jurèrent entre les mains du roi de se conformer à ses dernières dispositions; le lendemain, 10 avril, sa déclaration à ce sujet fut enregistrée au parlement; et Louis XIII rendit les derniers soupirs au milieu des intrigues et des cabales qu'avoit déjà fait naître l'attente d'une révolution très-prochaine dans les affaires.

Et d'abord se rangèrent du parti de la reine tous ceux que la mort de Richelieu avoit fait sortir de prison ou revenir de l'exil, ayant à leur tête le duc de Beaufort, fils du duc de Vendôme; qui, dès long-temps, lui avoit donné les marques du plus grand dévouement, et en qui Anne d'Autriche avoit la confiance la plus entière[93]. Ce fut là ce qu'on appela la cabale des importants, à cause des airs d'autorité et de protection que se donnoient tous ceux qui y étoient admis; et cette dénomination, qui jetoit sur eux une sorte de ridicule, suffiroit seule pour prouver combien étoit foible et incertain, dans ses premiers moments, le pouvoir de la régente. Les plus brouillons, entre autres Potier, évêque de Beauvais, prétendirent d'abord qu'il falloit emporter de vive force le pouvoir, se persuadant qu'une simple déclaration de la reine suffiroit pour annuler les restrictions que Louis XIII avoit mises à son influence dans le gouvernement; d'autres plus prudents et plus expérimentés prévinrent que l'on n'obtiendroit rien du parlement, si l'on ne se présentoit à lui, muni du consentement des princes et des autres chefs du conseil de régence. On négocia donc avec eux: on leur promit à tous des dignités, des récompenses, et sous un autre titre, un pouvoir aussi grand. Le prince de Condé accéda au traité par les instances de sa femme, qui étoit dans l'intimité de la reine; le duc d'Orléans, dont le favori, l'abbé de la Rivière, avoit été gagné, se laissa aller plus facilement encore; et, dans le lit de justice que le jeune roi tint le 18 mai, quatre jours après la mort de son père, Anne d'Autriche obtint tout ce qu'elle voulut: elle fut déclarée régente, tutrice sans restriction, et maîtresse de former un conseil à volonté. Le cardinal Mazarin acheva de vaincre en cette circonstance les préventions que la reine avoit d'abord conçues contre lui[94]. Sa réputation d'habileté et d'expérience dans les affaires étoit grande: c'étoit Richelieu lui-même qui l'avoit faite; ses manières prévenantes et agréables firent le reste auprès d'une princesse qui n'étoit insensible à aucune des petites vanités de son sexe. Il fut nommé surintendant de l'éducation du roi, et, dans tous les points, la déclaration de Louis XIII demeura sans effet. C'étoit la seconde fois que le parlement disposoit ainsi souverainement de la régence, ce qui enfla son orgueil et commença à lui persuader qu'il étoit en effet le tuteur des rois.

Aussitôt que sa régence eut été confirmée, Anne d'Autriche quitta le Louvre, et vint avec ses fils habiter le palais cardinal, dont Richelieu avoit fait don au roi par testament; c'est alors, comme nous l'avons déjà dit, qu'il fut nommé Palais-Royal, et que l'on ouvrit, sur les ruines de l'hôtel de Silleri, la place qui existe encore devant la façade de ce monument[95].

Nous allons peindre un temps singulier, où les factions diverses qui se disputent le pouvoir, sans être moins ambitieuses, ne peuvent plus marcher aussi violemment à leur but, parce que, ni en elles-mêmes, ni dans ce qui les environne, elles n'ont plus la force qu'elles avoient eue autrefois; où l'intrigue, la souplesse, la ruse, toutes les petites passions, sans en excepter la galanterie, viennent au secours de leur foiblesse; où les femmes se trouvent mêlées à toutes les affaires, pour leur donner souvent un aspect frivole et badin, auquel ceux qui n'approfondissent rien, se sont laissés prendre: «La fronde étoit plaisante», a dit le plus superficiel et sans doute le plus brillant des écrivains du dix-huitième siècle[96]. Cet homme avoit le cœur trop corrompu pour qu'il lui fût donné de comprendre ce que le fond en avoit de triste et de sérieux. Quant à nous, nous voyons, dans les troubles dont elle se compose, une suite nécessaire des désordres qui l'ont précédée: elle nous offre une preuve de plus de cette marche continuelle et progressive de la société vers sa dissolution, et la démonstration la plus frappante peut-être des doctrines que nous avons proclamées, et du principe unique sur lequel nous avons établi la stabilité de l'ordre social. Mais pour bien faire comprendre l'application nouvelle que nous allons faire de ce principe et de cette doctrine, il convient de bien faire connoître les personnages de ce drame politique aussi compliqué que bizarre, et de mettre autant de clarté qu'il nous sera possible dans le récit des faits.

La faveur inattendue de Mazarin, faveur qu'il sut conserver et accroître par cette habileté, ces heureux dons de la nature, et ces qualités de l'esprit qui l'avoient fait naître[97], fut la première source des brouilleries de la cour. Les chefs de la cabale des importants aspiroient au ministère, et s'étoient crus un moment assurés d'y parvenir: déçus de leurs espérances, furieux de se voir supplantés par un étranger qui, selon eux, étoit venu leur enlever le prix de leurs souffrances et de leur dévouement, ils réunirent tous leurs efforts contre lui, renforcés bientôt par la duchesse de Chevreuse et par le marquis de Châteauneuf[98], les derniers que l'on vit reparoître, parmi ces amis ou serviteurs d'Anne d'Autriche qui avoient subi les persécutions de Richelieu, et tous les deux bien plus capables que l'évêque de Beauvais ou le duc de Beaufort, de diriger un parti. Mazarin eut l'adresse de faire écarter Châteauneuf, qu'il craignoit[99]; et la duchesse de Chevreuse se montra moins adroite que passionnée en abusant, dès les premiers jours de son arrivée à la cour, de cette ancienne affection que lui avoit conservée la reine, pour satisfaire la haine qu'elle avoit contre la maison de Richelieu. Elle ne fit pas attention que la prévoyance du ministre de Louis XIII s'étendant jusques sur l'avenir des siens, qu'il supposoit devoir être en butte après sa mort aux ressentiments de tous ceux qu'il avoit maltraités pendant sa vie, il leur avoit préparé, par le mariage de sa nièce Maillé de Brézé avec le duc d'Enghien, l'appui le plus solide dans la maison de Condé; et que répandant alors sur cette maison les biens, les honneurs, et lui donnant tout ce qu'il lui étoit possible d'accorder d'autorité, il lui avoit ainsi laissé toute la force nécessaire pour défendre et protéger ses alliés. L'acharnement que la duchesse mit à poursuivre les neveux du cardinal, la hauteur avec laquelle elle demanda leurs dépouilles pour ses amis et ses protégés[100], soulevèrent contre elle et contre sa cabale la plus grande partie de la cour. La princesse de Condé, qui étoit plus avant qu'elle encore dans la faveur de la reine, et qui avoit contribué à faire éloigner Châteauneuf[101], prit ouvertement la défense des Richelieu; et Mazarin, qui ne croyoit pas que le moment fût venu de rompre entièrement avec les importants, accorda peu de chose, et donna pour le reste des promesses qu'il étoit bien résolu de ne point tenir.

Cependant tandis que l'on intriguoit à la cour, les armes de France étoient de toutes parts victorieuses: la bataille de Rocroi, que le duc d'Enghien venoit de gagner à l'âge de vingt-deux ans, avoit détruit en un moment toutes les espérances que la maison d'Autriche avoit pu fonder sur les agitations et la foiblesse presque toujours inséparables d'une minorité; et les troupes espagnoles, qui avoient pu espérer de pénétrer encore dans le cœur du royaume, se voyoient attaquées dans leurs propres provinces, et réduites maintenant à une pénible défensive. Tous les yeux se fixèrent aussitôt sur un prince qui, à peine sorti de l'adolescence, effaçoit déjà l'éclat des plus grands généraux; et lorsqu'il reparut dans cette cour, tout resplendissant de gloire et entouré des jeunes compagnons de ses exploits, les partis qui la divisoient se le disputèrent avec la plus grande ardeur, et essayèrent d'entraîner en même temps vers eux la troupe brillante dont il étoit accompagné.

Il sembloit naturel qu'il se rangeât du côté des alliés de sa maison: la galanterie le jeta d'abord dans l'autre parti auquel appartenoit déjà la jeune duchesse de Longueville sa sœur; et bientôt des tracasseries de femmes le ramenèrent vers les siens. La duchesse de Montbazon[102], à laquelle il adressoit des vœux qui n'étoient point dédaignés, s'étoit permis, à l'égard de la duchesse de Longueville, une de ces indiscrétions injurieuses que les femmes ne pardonnent point[103]. Forcée d'en faire une réparation éclatante, elle ne put dévorer cet affront, qui fut un triomphe pour les Condé; et son dépit l'emportant au-delà de toutes les bornes, elle affecta de braver les ordres de la reine et de violer les conditions qui lui avoient été imposées: elle fut exilée. Les chefs de la cabale s'emportèrent aussitôt contre Mazarin, qu'ils accusèrent d'être le principal auteur de cette disgrâce, et imaginèrent des moyens nouveaux pour se débarrasser de lui. La reine, obsédée de leurs cris, impatientée de leurs remontrances indiscrètes et malignes sur les rapports trop familiers peut-être qui existoient entre elle et son ministre, finit par les considérer comme les seuls auteurs des bruits mortifiants pour elle qui s'élevoient à ce sujet. Déjà aigrie contre ces censeurs incommodes, le duc de Beaufort, qui s'étoit déclaré hautement et ridiculement le champion de madame de Montbazon, acheva de l'irriter par ses insolences brutales à son égard et par des menaces violentes contre le cardinal, dont celui-ci craignoit ou du moins faisoit semblant de craindre les effets, Anne d'Autriche crut enfin que la dignité du trône ne lui permettoit pas de souffrir plus long-temps ces insultes et ces mutineries. Entrant dans les craintes que lui témoignoit Mazarin, elle en fit part au prince de Condé et au duc d'Orléans, les intéressa à ses ressentiments, et, s'autorisant du consentement qu'ils lui donnèrent, fit arrêter le 2 septembre et renfermer à Vincennes ce même duc de Beaufort à qui, cinq mois auparavant, elle avoit prodigué les marques les plus éclatantes de confiance et d'attachement; la duchesse de Chevreuse, Châteauneuf et un grand nombre d'autres reçurent l'ordre de s'éloigner de la cour; l'évêque de Beauvais fut renvoyé dans son diocèse; et ainsi expira, presque sans bruit, la cabale des importants.

(1644, 45, 46, 47) Ici commence ce qu'on appelle les beaux jours de la régence; et ces beaux jours durèrent environ trois années. Grâce au génie de Turenne et du duc d'Enghien, qui continuoient au dehors à marcher de victoire en victoire, la France jouissoit au dedans d'une sécurité profonde; et il y eut un moment de joie expansive dans la nation, que tous les historiens du temps ont remarqué. Mazarin en profita pour entrer plus avant encore dans la faveur de la reine, et affermir sa fortune et son pouvoir contre les coups qui bientôt alloient leur être portés: car cette ivresse de la France ne devoit être que passagère. La guerre, pour être heureuse, n'en exigeoit pas moins des dépenses extraordinaires, auxquelles il étoit impossible de subvenir autrement que par des impôts. Les haines, les jalousies, les prétentions ambitieuses qui avoient d'abord éclaté au milieu de cette cour, en apparence si galante et si dissipée, continuoient de fermenter dans le fond des cœurs, et, pour éclater de nouveau, sembloient n'attendre qu'un moment plus favorable. Le crédit toujours croissant de Mazarin ne leur laissoit point de repos; et déjà toutes ces petites passions préludoient dans l'ombre, en ne laissant pas échapper une seule occasion de répandre sur ce ministre un mépris et un ridicule qui rejaillissoient jusque sur la régente. La ville recevant insensiblement de la cour ces impressions fâcheuses, elles ne tardèrent point à devenir populaires; et la haine fut bientôt générale contre lui, sans qu'on pût dire au juste pourquoi on le haïssoit: le prétexte qui devoit justifier cette haine ne tarda point à se présenter.

«Malheureusement, dit le cardinal de Retz, Mazarin, disciple de Richelieu, et de plus, né et nourri dans un pays où la puissance du pape n'a point de bornes, crut que le mouvement rapide et violent donné sous le dernier ministère étoit le naturel; et cette méprise fut l'occasion de la guerre civile.» Nous pensons que cet habile fauteur d'intrigues eût été fort embarrassé d'expliquer lui-même quel étoit ce naturel auquel il falloit que le ministre s'accommodât. Il n'y eut point de méprise en ceci; mais seulement le résultat inévitable de la différence des positions et des caractères. Richelieu étoit altier, violent, inflexible; il gouvernoit sous le nom du monarque absolu qui lui avoit communiqué toute sa puissance: rien ne lui résista; tout se courba devant lui. Mazarin avoit, de même que son prédécesseur, de la pénétration, de l'habileté; mais son caractère étoit timide et irrésolu. Essayant de remplacer par l'adresse et la ruse ce qui lui manquoit en force et en volonté, il avoit en outre le désavantage de conduire les affaires sous l'autorité incertaine d'une régence et au milieu des embarras d'une minorité: l'opposition, qui avoit rendu si orageuses les premières années de Louis XIII, sortit donc à l'instant même de la longue inaction à laquelle ce terrible Richelieu avoit su la réduire. C'est ainsi que s'explique très-naturellement l'état d'une société politique où tous les principes naturels, qui font la vie sociale, étoient depuis long-temps méconnus.