L'importance et la beauté du monument consacré aux travaux de cette société savante nous déterminent à intervertir ici l'ordre naturel de cet ouvrage, qui semble lui assigner sa place parmi les écoles et les colléges. Cette exception, que nous avons déjà faite pour plusieurs maisons religieuses, sera renouvelée encore dans ce même quartier, en faveur de l'église et de la maison de Sorbonne.
La chirurgie fut d'abord en honneur dans l'Europe entière lors de la renaissance des lettres, parce que, dans la pratique comme dans la théorie, ceux qui exerçoient l'art de guérir l'avoient d'abord réunie à la médecine; mais elle tomba bientôt dans un profond avilissement, lorsque, par un dédain absurde, les médecins jugèrent à propos de la séparer de leur art, et de l'abandonner comme une profession purement mécanique, à la main des barbiers, qu'ils se contentoient de diriger dans les opérations chirurgicales et dans l'application des remèdes extérieurs. Cet arrangement bizarre la perdit sans ressource en Allemagne et en Italie, où elle avoit d'abord brillé du plus grand éclat. Il n'en fut pas de même en France, parce que, long-temps avant l'époque qui ramena les sciences et les arts en Occident, les chirurgiens formoient déjà un corps savant, à la vérité uniquement occupé de l'art chirurgical, mais à qui l'on avoit du moins accordé le droit d'unir la théorie à la pratique. Ce fut Jean Pitard, chirurgien de Saint-Louis, qui le premier pensa à réunir une société de gens de sa profession, à laquelle pût s'attacher la confiance publique que le charlatanisme d'une foule d'empiriques avoit alors fort indisposée contre l'art de la chirurgie. Il obtint d'abord de ce prince, en sa qualité de chirurgien du roi au Châtelet, une charte qui lui donnoit le pouvoir d'examiner et d'approuver, dans toute l'étendue de la ville, prévôté et vicomté de Paris, tous ceux qui voudroient y exercer l'art de la chirurgie. Cette charte fut bientôt suivie d'une permission de former un corps de chirurgiens, pour lequel il fit des statuts et des réglements. Ce corps toutefois ne fut entièrement établi qu'en 1278, sous le titre de confrérie; on en confirma pour lors les priviléges, et la nouvelle confrérie fut mise sous l'invocation de Saint-Côme et de Saint-Damien. Cette compagnie n'étoit alors composée que de gens lettrés et d'une capacité éprouvée; et une suite d'ordonnances de nos rois, depuis Philippe-le-Bel jusqu'à Charles VI[567], a pour objet de maintenir une juste sévérité dans l'examen de ceux qui se destinoient à exercer la chirurgie. En 1436, on trouve que le corps des chirurgiens fut agrégé à l'Université: ils avoient déjà adopté la pieuse et ancienne coutume introduite depuis long-temps parmi les médecins, de donner des consultations gratuites à l'entrée des églises. Un des statuts de la confrérie portoit qu'ils s'assembleroient le premier lundi de chaque mois à Saint-Côme, pour examiner les pauvres malades qui se présenteroient, et leur fournir les médicaments qui leur seroient nécessaires. Ce fut en conséquence de cette disposition que les curé et marguilliers de cette paroisse firent construire, vers 1561, au bas de leur église, un bâtiment destiné à cette œuvre de charité.
Cependant, l'orgueil ou la jalousie des médecins pensa détruire une aussi sage institution; et il ne tint pas à eux que la chirurgie ne retombât parmi nous dans l'avilissement complet où elle étoit chez nos voisins: car, après de longues dissensions, dont l'objet étoit de soutenir des prétentions déraisonnables, la faculté de médecine, par une imitation honteuse des médecins étrangers, appela les barbiers à l'exercice de la chirurgie, les initia ensuite aux grandes opérations de l'art, et parvint enfin à les faire unir au corps des chirurgiens. Le mépris dans lequel cette indigne alliance le fit tomber fut tel, qu'un arrêt solennel le dépouilla, en 1660, de tous les honneurs littéraires. Cependant, par une espèce de prodige, la théorie s'y conserva; une suite d'hommes aussi habiles que courageux transmit fidèlement les traditions, l'art fit chaque jour de nouveaux progrès, et ces progrès devinrent si remarquables, que le gouvernement sentit enfin qu'il étoit aussi juste qu'honorable de rétablir la chirurgie dans son état primitif. Une loi rendue en 1724 ordonna d'abord l'établissement de cinq professeurs royaux pour enseigner la théorie et la pratique de l'art; en 1731, l'académie royale de chirurgie fut formée dans l'association de Saint-Côme; enfin, en 1743, cette agrégation humiliante des chirurgiens-barbiers fut entièrement supprimée; et l'arrêt qui ordonnoit leur suppression, mettant la chirurgie au nombre des arts libéraux, et lui en accordant tous les honneurs, droits et prérogatives, assimile le collége des chirurgiens au collége Royal, et à celui de Louis-le-Grand.
L'augmentation de la confrérie et l'association des barbiers avoient forcé d'accroître les bâtiments qui lui étoient destinés. On avoit acheté quelques maisons voisines, élevé en 1671 un amphithéâtre anatomique, ajouté en 1706 une salle et de nouveaux bâtiments; mais toutes ces additions n'empêchant pas ce local d'être incommode et insuffisant, La Martinière, premier chirurgien de Louis XV, demanda l'emplacement du collége de Bourgogne, situé dans la même rue, pour y élever un plus vaste bâtiment. Il l'obtint; le collége fut démoli, et sur ce terrain on construisit l'école de chirurgie dont il nous reste à parler. Le roi en posa la première pierre en 1769, et l'exécution en fut confiée à M. Gondouin, architecte qui ne s'étoit encore fait connoître par aucuns travaux importants.
Un style pur, noble, simple, et qui ne ressembloit en rien à tout ce qui se bâtissoit alors, attira tous les yeux, réunit tous les suffrages. Les gens de l'art y reconnurent la majesté de l'architecture romaine, dépouillée de ses riches superfluités, et rapprochée de la simplicité des monuments de la Grèce.
Cet édifice se compose de quatre corps de bâtiments, formant une cour de onze toises de profondeur sur seize de largeur; la façade sur la rue en a trente-trois; un péristyle de quatre rangs de colonnes réunit les deux ailes: le bâtiment du fond est un amphithéâtre éclairé par en haut, et qui peut contenir douze cents personnes. Dans les deux ailes sont placées les diverses salles de démonstration et d'administration: elles renferment en outre un grand cabinet d'anatomie humaine, un autre de pièces anatomiques modelées en cire, une bibliothèque publique, une collection de tous les instruments employés dans la chirurgie.
La décoration extérieure consiste, dans toute l'étendue de la façade et au pourtour de la cour, en un ordre ionique qui n'excède pas la hauteur du rez-de-chaussée; au fond est un péristyle de six colonnes corinthiennes d'un plus grand module, couronné d'un fronton, dans le tympan duquel un bas-relief offre la Théorie et la Pratique se donnant la main, et jurant sur l'autel d'Esculape de demeurer unies pour le soulagement de l'humanité. Sur le mur du fond, dans la partie la plus élevée, cinq médaillons offrent les portraits de cinq chirurgiens célèbres[568].
Le mérite de ce péristyle, bien supérieur à toutes les décorations de ce genre que peuvent offrir d'autres monuments de la capitale, consiste principalement dans le juste rapport des parties avec l'ensemble. Les colonnes posent seulement sur quelques marches élevées au-dessus du sol, et ne sont point anéanties dans leur effet, comme dans le fameux péristyle du Louvre, par un soubassement d'une hauteur excessive. La masse de l'entablement et du fronton qui le couronne ne présente pas, comme au péristyle de Sainte-Geneviève, dont les colonnes sont placées à de trop grands intervalles, un poids énorme qui fatigue l'œil. Rapprochées ici les unes des autres dans une juste proportion, on voit qu'elles supportent sans effort le couronnement de cet élégant édifice.
Le grand bas-relief placé au-dessus de la porte représente, dans une composition allégorique, le Gouvernement accordant des grâces et des priviléges à la chirurgie; il est accompagné de la Sagesse et de la Bienfaisance: le génie des arts lui présente le plan de l'école. Toutes ces sculptures, extrêmement médiocres, sont de Berruer.
Pour l'intérieur du monument, l'architecte a adopté un genre de décoration qui peut remplacer avantageusement la sculpture: c'est la peinture à fresque. On voit dans l'escalier la statue d'Hygie, déesse de la santé; dans une salle du rez-de-chaussée, six figures imitant le bas-relief; dans l'amphithéâtre un grand morceau en grisaille, offrant un sujet allégorique, le tout exécuté par Gibelin. Au-dessous de ce dernier tableau sont les bustes des deux fondateurs de l'académie de chirurgie, La Peyronie et La Martinière, tous les deux de la main de Le Moine. Cette école possédoit autrefois une statue de Louis XV par Tassaer.