Le couvent des Cordeliers occupoit un très-vaste emplacement, mais se composoit d'un mélange de bâtiments anciens et sans symétrie, et de bâtiments modernes et réguliers. Le cloître étoit le plus vaste et le plus beau qu'il y eût à Paris. Le réfectoire, les dortoirs méritoient d'être vus. La bibliothèque, composée d'environ vingt-quatre mille volumes, étoit répartie en deux grandes pièces et trois cabinets. On y conservoit des manuscrits précieux donnés à cette maison par saint Louis, qui, comme on sait, légua ses livres, par égale portion, à ces pères et aux Jacobins de la rue Saint-Jacques. Ils possédoient aussi une collection de manuscrits grecs qui leur avoit été donnée par Marie de Médicis.

Deux confréries fameuses, celle du tiers ordre de Saint-François et celle du Saint-Sépulcre avoient été établies ou transportées dans l'église de ce couvent: saint Louis fut de la dernière, laquelle existoit avant l'arrivée des Cordeliers à Paris. C'étoit aussi dans une des salles de leur maison que se tenoient régulièrement, deux fois par an, les assemblées des chevaliers de l'ordre royal de Saint-Michel.

Ce monastère servoit de collége aux jeunes religieux de l'ordre qui venoient à Paris étudier la théologie. Parmi le grand nombre de ceux qui s'y sont illustrés, on distingue Alexandre de Hales, saint Bonaventure, Nicolas de Lyre, Jean Duns, dit Scot, surnommé le docteur subtil, etc. Cet ordre a aussi donné à l'église quelques papes et plusieurs cardinaux[585].

LA SORBONNE.

Cette belle institution devoit son origine à Robert, dit de Sorbon ou Sorbonne, lieu de sa naissance, situé dans le Rhételois. Né dans l'obscurité, il étoit parvenu par sa science et par ses vertus à mériter l'estime et les faveurs de saint Louis, dont il fut le chapelain et non le confesseur, comme quelques-uns l'ont avancé. Dans ce haut degré de fortune, Robert se ressouvint des obstacles que sa pauvreté avoit apportés à ses études, et surtout des difficultés qu'on éprouvoit à parvenir au doctorat quand on étoit né comme lui absolument sans biens. Ce fut pour aplanir ces difficultés qui pouvoient enlever à l'Église un grand nombre d'habiles défenseurs, qu'il forma le dessein d'établir une société d'ecclésiastiques séculiers qui, vivant en commun et dégagés de toute inquiétude sur les besoins de la vie, ne seroient occupés que du soin d'étudier et de donner gratuitement des leçons. Du Boulai et ceux qui l'ont suivi ne nous présentent ce collége que comme un établissement fondé en faveur de seize pauvres écoliers; mais le titre seul qu'il portoit prouve le contraire: on voit qu'il s'appeloit dès le principe la Communauté des pauvres maîtres, et que ses membres étoient, quelques années après, désignés ainsi: Pauperes magistri de vico ad portas[586]. «C'étoit, dit l'historien de l'Université[587], aux pauvres que Robert prétendoit fournir des secours. La pauvreté étoit l'attribut propre de la maison de Sorbonne; elle en a conservé long-temps la réalité avec le titre, et depuis même que les libéralités du cardinal de Richelieu l'ont enrichie, elle a toujours retenu l'épithète de Pauvre, comme son premier titre de noblesse.» Elle la conserva jusque dans les derniers temps, et les actes publics l'ont toujours qualifiée pauperrima domus, exemple rare et vraiment admirable d'humilité chrétienne, humilité dont son fondateur lui avoit du reste fourni le modèle: car on ne voit point qu'il ait voulu faire porter son nom à ce collége, et l'on sait qu'il se contenta du titre de Proviseur, plus simple alors qu'il ne l'est aujourd'hui.

Nos historiens ont extrêmement varié sur l'époque de la fondation de cet établissement; et la plupart, rapportant les lettres de concession accordées par saint Louis et datées de Paris l'an 1250, n'ont pas fait attention en adoptant cette date qu'alors saint Louis étoit en Afrique depuis deux ans, et par conséquent qu'elle ne pouvoit être qu'une erreur de copiste. L'abbé Ladvocat, docteur et bibliothécaire de ce collége, est tombé dans une erreur à peu près semblable, lorsque, d'après des inscriptions gravées dans la maison même de Sorbonne, il fixe cette fondation à l'année 1253, puisque saint Louis ne revint en France que l'année suivante. Il a du reste reconnu cette erreur; et en examinant avec attention tous les actes relatifs à la fondation de la Sorbonne, il faut, avec raison, la reculer jusqu'à l'année 1256.

Une erreur plus grave est celle de Piganiol[588], qui présente comme fondateur de cette maison Robert de Douai, chanoine de Senlis et médecin de la reine Marguerite de Provence. Il cite à ce sujet le testament de ce personnage; mais, s'il l'avoit lu avec attention, il eût reconnu d'abord que ce titre, daté de 1258, est postérieur à l'érection du collége, ensuite que le testateur n'a d'autre intention, en faisant un legs, que d'augmenter une fondation déjà faite. Robert de Douai fut le bienfaiteur de la nouvelle institution et non son fondateur; et ce titre il le partagea avec Guillaume de Chartres, chanoine de cette ville, Guillaume de Némont, chanoine de Melun, tous deux chapelains de saint Louis, et même avec ce prince, qui, malgré toutes les libéralités dont il combla ce collége, n'en fut jamais appelé le fondateur[589].

Si nous reprenons l'histoire de cette fondation, nous trouvons que Robert de Sorbonne, ayant acquis ou échangé avec saint Louis quelques maisons dans la rue Coupe-Gueule et dans la rue voisine[590], y fit bâtir les premiers édifices de son collége et une chapelle. Il acquit ensuite de Guillaume de Cambrai ce qui restoit de terrain et de maisons jusqu'à la rue des Poirées; et, considérant que l'établissement qu'il venoit de former n'étoit destiné que pour des théologiens, il imagina de faire élever sur une partie de l'emplacement qu'il venoit d'acquérir un collége dans lequel on enseigneroit les humanités et la philosophie, et où l'on prépareroit ainsi des élèves propres à entrer dans les écoles de Sorbonne. Ce collége, achevé en 1271, reçut le nom de Calvi ou la Petite-Sorbonne; la chapelle, dédiée d'abord à la sainte Vierge, fut rebâtie en 1326, et mise, en 1347, sous la même invocation et sous celle de sainte Ursule et de ses compagnes, dont l'église célébroit la fête le 21 octobre, jour de la dédicace.

Les choses restèrent en cet état jusqu'au ministère du cardinal de Richelieu. Ce ministre, qui aimoit tout ce qui avoit de l'éclat, pensa qu'il feroit une chose utile pour sa gloire s'il faisoit rebâtir avec une magnificence digne de lui le collége dans lequel il avoit étudié la théologie. L'architecte Le Mercier, qui avoit déjà bâti pour lui le Palais-Royal, fut chargé de lui présenter un plan, tant pour la construction d'une église que pour celle des bâtiments qui devoient l'accompagner. La première pierre de la maison[591] fut posée en 1627 par l'archevêque de Rouen; il posa lui-même celle de l'église en 1635. Cependant elle ne fut achevée que long-temps après sa mort, en 1653, comme le constatoit une inscription attachée au portail du côté de la cour.

Cette église, dont l'architecture a été présentée par tous les historiens de Paris comme un chef-d'œuvre digne de la plus grande admiration, se compose du côté de la place d'un portail décoré de deux ordres corinthien et composite élevés l'un sur l'autre, et assez semblable pour la masse à celui du Val-de-Grâce. Du côté de la cour, l'édifice est également terminé par un portail qui n'a qu'un seul ordre; il est élevé sur des marches, couronné d'un fronton, et, à quelques égards, conçu d'après le système du portique du Panthéon à Rome; mais l'espacement inégal des colonnes et leur accouplement aux angles de cette construction nuisent beaucoup à sa beauté. Le reste de cette façade, ouverte par deux étages de croisées, manque de caractère; la multiplicité des corps et des profils en détruit l'effet, et lui donne autant l'air d'un palais que d'une église. Au milieu de ces deux morceaux d'architecture s'élève un dôme dont les campanilles trop petites ne donnent point à l'ensemble cette forme pyramidale qui rend si agréable l'aspect de Saint-Pierre de Rome et de Saint-Paul de Londres. Au total, il y a plus de richesse et de prétention que de véritable beauté dans cette composition.