Gondi étoit trop habile pour donner dans de semblables piéges; et ce fut vainement que le duc de Bouillon, qui lui-même négocioit depuis long-temps avec l'archiduc, tâcha de l'y déterminer. Il n'avoit garde de se compromettre à ce point, lorsque d'un moment à l'autre la politique de la cour pouvoit, ou par la levée du siége ou par le renvoi de Mazarin, ôter tout prétexte à la guerre civile, et dans un cas pareil ne lui laisser d'autre ressource que d'aller dans les Pays-Bas jouer le rôle des exilés de la ligue, et servir, comme il le dit lui-même, d'aumônier à l'archiduc. Il ne doutoit pas, et l'événement prouva qu'il ne s'étoit point trompé, que ce duc de Bouillon lui-même ne l'abandonnât sans le moindre scrupule, si la cour consentoit jamais à lui rendre la principauté de Sedan dont elle l'avoit dépouillé. Il osa donc concevoir le projet d'engager les généraux et le parlement avec le gouverneur espagnol; sûr de pouvoir ainsi continuer sans danger ses négociations clandestines, et, quelque issue que prissent les affaires, de trouver l'impunité avec un si grand nombre de coupables. Jamais intrigue ne fut mieux ourdie, ni manœuvres ne furent plus habilement conduites. Secrètement endoctriné par Gondi et par ses deux associés le duc et la duchesse de Bouillon, le moine que l'on avoit revêtu d'un habit de cavalier, et à qui l'on avoit fabriqué des instructions, des harangues, des lettres remplies de projets et des promesses les plus brillantes, prend le nom plus imposant de don Joseph d'Illescas, et arrive la nuit avec grand fracas chez le duc d'Elbœuf que l'on vouloit tromper d'abord, afin qu'il aidât lui-même à tromper les autres. Celui-ci, qui se croit aussitôt l'homme le plus considérable du parti, rassemble chez lui les chefs, et leur présente cet envoyé avec une importance qui ne laisse pas que d'amuser Gondi et Bouillon, tous les deux présents à cette scène de comédie. Cette vue d'un émissaire d'une puissance ennemie, venant leur proposer de traiter avec elle, sans la participation du roi et peut-être contre lui, effaroucha d'abord quelques parlementaires, qui assistoient à cette conférence: mais ce premier moment de trouble et de surprise étant passé, on se mit à examiner le parti qu'il étoit possible de tirer de l'intervention des Espagnols; on convint de la marche à suivre; et il fut décidé que don Illescas seroit présenté par le prince de Conti aux chambres assemblées.
Il le fut dès le lendemain 19 février, au moment même où les gens du roi, revenus de leur voyage à la cour, rendoient compte de l'accueil favorable qu'ils y avoient reçu. Ce fut vainement que le président de Mesmes, interpellant le prince de Conti, voulut lui faire honte d'oser demander pour un envoyé de l'archiduc une faveur qu'il avoit fait refuser au héraut de son propre souverain: toute la cohue du parlement (c'est ainsi que Gondi lui-même appelle la chambre des enquêtes), ameutée par ce chef expérimenté, s'éleva contre lui, et fit tant par ses cris qu'il fallut céder, et que le faux don Illescas fut introduit. Il prit place au banc du bureau et prononça un discours dont la substance étoit «Que Mazarin avoit offert à l'Espagne une paix avantageuse; mais que son maître, sachant combien ce ministre étoit odieux à la nation, avoit jugé plus convenable à sa dignité de s'adresser au parlement, le considérant comme le conseil et le tuteur des rois; et que telle étoit la confiance qu'il avoit dans la sagesse de cette illustre compagnie, qu'il la laissoit maîtresse des conditions.» Bien qu'un tel exposé, dont le faux sautoit aux yeux, dût rendre au moins suspecte la mission de ce personnage, il fut remercié; et l'on décida qu'il seroit fait registre de son discours pour en référer à la régente.
Pour les chefs des frondeurs c'étoit avoir beaucoup obtenu, quoiqu'en apparence ce fût peu de chose; et avoir ainsi engagé le parlement à écouter les Espagnols, actuellement en guerre ouverte avec la France, c'étoit justifier d'avance tous les traités que Gondi et les siens pourroient faire avec l'ennemi. Il fut lui-même étonné de son propre succès: Molé, de Mesme, Talon et parmi les royalistes du parlement les plus intègres et les plus éclairés en furent effrayés; ils virent avec douleur l'ascendant que prenoient les brouillons dans leur compagnie, et résolus de tout sacrifier pour déjouer leurs intrigues et ramener la paix, tandis que l'envoyé espagnol retournoit auprès de son maître pour lui rendre compte de l'heureux succès de sa mission, le premier président demandoit des passe-ports à la cour pour se rendre auprès d'elle à la tête d'une députation de la compagnie. Elle étoit composée des gens du roi, du président de Mesmes et de huit conseillers.
La reine et son ministre désiroient alors plus vivement que jamais d'entrer en accommodement; et en effet la situation de leurs affaires devenoit de jour en jour plus alarmante. Ces négociations des frondeurs avec l'Espagne, toutes fâcheuses qu'elles étoient, les inquiétoient peut-être moins que celles qui se faisoient de Saint-Germain à Paris. Gaston, foible et ambitieux, se ménageant toujours entre les partis, écoutoit alors secrètement Conti, la duchesse de Longueville et Marsillac, qui, opposés depuis quelque temps au coadjuteur, lui offroient de le mettre à la tête de leur parti. Beaufort et Gondi ne lui faisoient pas des offres moins séduisantes; et la régence étoit des deux côtés l'appât qu'on faisoit surtout briller à ses yeux. Lui-même faisoit aussi sonder les chefs du parlement pour savoir ce qu'il en pourroit espérer, s'il se décidoit à embrasser leur cause; et quoiqu'il fût encore retenu par l'ascendant de Condé, il pouvoit d'un moment à l'autre prendre une fatale résolution. Si l'on jetoit les yeux sur les provinces, elles offroient encore de plus grands sujets de crainte. Quelques-unes étoient ouvertement révoltées, d'autres ébranlées et prêtes à entrer dans la révolte; plusieurs commandants de places fortes, gagnés par les frondeurs, paroissoient disposés à livrer l'entrée des frontières à l'ennemi; enfin la défection incroyable de Turenne[133], jusque-là si fidèle, bien que l'adresse et l'activité de Mazarin en eussent sur-le-champ arrêté les plus fâcheux effets, redoubloit encore d'aussi vives alarmes en faisant voir jusqu'où pouvoit s'étendre cet esprit de vertige et de révolte. Les passe-ports furent donc accordés sans difficulté aux députés du parlement.
Gondi excepté, les chefs n'avoient point calculé ce qui pouvoit résulter d'une conférence entre la cour et le parlement. La députation lui causoit, à lui seul, des inquiétudes; et ces inquiétudes ne furent que trop justifiées. Les députés, reçus avec une rigueur apparente, mais au travers de laquelle ils purent facilement démêler que la cour ne demandoit pas mieux que d'entrer en accommodement, supprimèrent, dans le rapport qu'ils firent de leur première entrevue, tout ce qui étoit de nature à aigrir les esprits, et n'offrirent à leur retour que des peintures agréables de la manière dont on les avoit accueillis, et des ouvertures de paix qui leur avoient été faites. Le parlement ne manqua pas de saisir ces premières lueurs d'espérance, et fit inviter les généraux à venir en délibérer avec lui. Avant de s'y rendre ils s'assemblèrent tumultuairement, et, suivant le succès plus ou moins heureux de leurs négociations particulières avec la cour, se montrèrent plus ou moins opposés à ces dispositions pacifiques de la compagnie. Gondi, sans expliquer ses raisons, sut avec une adresse merveilleuse les amener à son avis, qui étoit de laisser le parlement faire des avances pour la paix jusqu'à la réponse de l'archiduc. Il préféroit sans doute la guerre à une paix faite uniquement par cette compagnie; mais il vouloit encore moins faire une telle guerre, et surtout des alliances avec les ennemis de l'état, sans être soutenu par un corps puissant et vénéré, qui seul pouvoit ôter à la rébellion son caractère infâme et ses affreux dangers. Le peuple, qu'il méprisoit autant qu'a jamais pu le faire aucun chef de parti, lui sembloit un instrument dont il ne devoit user qu'avec les plus grandes précautions, par cela même qu'il lui étoit alors possible d'en faire tout ce qu'il auroit voulu. Anéantir par lui le parlement, c'étoit, en lui ôtant son dernier frein, se livrer soi-même à ses caprices, et se mettre à la merci des étrangers; s'en servir pour intimider cette compagnie et diriger ses délibérations, c'étoit agir avec prudence, habileté, et suivant les véritables intérêts de la faction. Tel étoit le plan que s'étoit tracé cet esprit supérieur, et qu'il suivit constamment tant que les autres chefs ne lui opposèrent pas des obstacles invincibles. Tandis qu'il protégeoit contre la fureur populaire ce même parlement assemblé pour accepter les conférences offertes par la reine, il prenoit en même temps ses mesures pour le forcer à les rompre dès qu'il le jugeroit à propos, non-seulement par le soin qu'il avoit d'entretenir la multitude dans sa haine contre Mazarin, mais encore en ôtant à la compagnie toute influence sur l'armée, jusqu'alors enfermée dans la ville, et qu'il sut faire sortir et camper hors des murs de Paris. C'est alors qu'il commença à parler en maître, à faire trembler les modérés du parlement, à concevoir l'espérance d'éterniser la guerre, ou du moins de n'être forcé à faire qu'une paix utile et honorable.
Les conférences, dont Mazarin eut encore la mortification de se voir exclu, ne tardèrent pas à s'ouvrir; et leurs commencements furent très-orageux. Des deux côtés les prétentions étoient extrêmes. La cour manquoit à ses promesses en resserrant plus que jamais les passages qu'elle s'étoit engagée à laisser libres pendant toute la durée des négociations, et le prince de Condé aigrissoit les esprits par une hauteur déplacée. D'un autre côté le parlement, sous l'influence du coadjuteur, rendoit des arrêts en faveur de Turenne, contre les partisans de la cour, contre le cardinal; et les espérances de paix sembloient s'éloigner de jour en jour davantage. Sur ces entrefaites l'archiduc envoya un second député, et Gondi reconnut plus que jamais combien il étoit difficile de suivre un plan tel que le sien avec des hommes uniquement guidés par de petites passions et par de petits intérêts. Le moment étoit décisif. Avant que les conférences eussent amené aucun résultat, il falloit engager le parlement avec les Espagnols, en donnant la paix générale intérieure et extérieure comme le but unique de cette alliance audacieuse; et de cette manière on paroit à tous les inconvénients[134]. Plus tard il falloit ou adopter tout ce qu'auroient conclu les députés, ou se jeter dans les bras des ennemis. Il ne fut point écouté. Les généraux, ou gagnés par l'argent des Espagnols, ou dirigés par l'état plus ou moins heureux de leurs rapports secrets avec la cour, signèrent avec l'archiduc un traité partiel qui les mettoit dans une situation fausse et dangereuse. Ils purent reconnoître peu de jours après quelle faute ils avoient faite: car au moment même où les conférences sembloient prêtes à se rompre par l'exagération des prétentions opposées, où l'influence des chefs, et surtout de Gondi, sur le parlement, sembloit plus forte que jamais, enfin lorsque les députés, dont les pouvoirs alloient expirer, étoient sur le point de se retirer, on apprit tout à coup à Paris que le 11 mai, l'accommodement avoit été signé à Ruel par les princes, les ministres, et tous les députés.
Du côté de la cour, ce fut la crainte qu'inspiroit cette liaison des frondeurs avec les ennemis de l'État, qui amena si brusquement une telle détermination; du côté des députés, ce fut un dévouement patriotique qui mérite d'être admiré. Ils ne se dissimuloient point le danger extrême auquel ils alloient s'exposer; mais si les conditions de cette paix étoient raisonnables et entroient dans l'intérêt général, ils pouvoient espérer de la faire recevoir malgré les factieux; et même dans le cas où ils auroient été désavoués, ils affoiblissoient du moins la faction en faisant voir au parlement la possibilité de traiter avec avantage, sans lier sa cause à des intérêts étrangers. Tels furent les motifs qui firent conclure ce traité, que Mazarin fut admis à signer, et dans lequel le parlement, faisant la loi à la cour dans tout ce qui touchoit ses intérêts, oublia entièrement ceux des généraux. Leur étonnement fut égal à leur dépit lorsqu'ils apprirent un événement qui détruisoit en un moment toutes leurs espérances; et cependant, tel étoit leur aveuglement sur ces négociations fallacieuses dont la cour les amusoit depuis si long-temps, que chacun d'eux, dans la crainte de se fermer toutes les voies de conciliation qu'il croyoit s'être ouvertes, opina à rejeter le dernier avis de Gondi, qui consistoit à forcer le parlement d'entrer sur-le-champ dans l'alliance avec l'Espagne pour la paix générale, ce qui étoit encore praticable, parce que rien n'étoit si facile que de le forcer à désavouer ses députés. Ils aimèrent mieux employer l'influence du peuple à faire rompre le traité conclu avec la cour, pour en entamer un autre dans lequel ils fussent admis à faire valoir leurs prétentions particulières. Ce fut vers ce but qu'ils dirigèrent les délibérations dans la séance où les députés rendirent compte à la compagnie du résultat de leur mission, séance à jamais mémorable, où Molé arracha l'admiration de ses ennemis mêmes, par le calme majestueux, le courage intrépide avec lequel il soutint la violence des assauts que les factieux lui livrèrent dans l'intérieur même du parlement, et les cris de mort qu'une populace furieuse élevoit au dehors contre lui[135]. Les choses en vinrent au point que les chefs même qui avoient ameuté cette populace se virent dans la nécessité de protéger contre ses excès les députés qui avoient trahi leur cause; et rien ne leur réussit des mesures qu'ils avoient prises par cette difficulté qu'ils éprouvèrent sans cesse, et dont ils faisoient en ce moment et plus que jamais la fâcheuse expérience, d'engager le parlement aussi loin qu'ils auroient voulu, ce corps s'arrêtant toujours, par une sorte d'instinct monarchique, au degré qui séparoit la résistance au pouvoir de la révolte déclarée. Ces chefs forcèrent sans doute les députés à retourner à la cour pour modifier ce traité; mais tout ce qu'il en résulta pour eux, ce fut d'être abandonnés par le peuple après l'avoir été par le parlement, dès qu'on s'aperçut qu'ils n'avoient fait la guerre et ne vouloient faire la paix que pour leur propre intérêt. La cour, les voyant ainsi décriés et réduits, par la défection de l'armée de Turenne, à l'impuissance la plus absolue, se moqua d'eux, et les paya presque tous de vaines promesses. Gondi, qui ne demanda rien, qui ne fut pas même compris nominativement dans cette paix honteuse où il avoit été entraîné malgré lui, fut le seul cependant qui y gagna quelque chose, parce qu'il conserva du moins avec Beaufort cette faveur populaire qu'il réserva pour des temps meilleurs. Le parlement fit encore la loi à son souverain[136]; mais Mazarin, que l'on avoit jugé si malhabile, resta à son poste; les Espagnols reçurent des conjurés eux-mêmes le signal de la retraite[137]; et l'on vit tout à coup au tumulte et aux désordres des partis succéder un calme apparent pendant lequel chacun se prépara à soutenir ou à exciter de nouveaux orages.
Gondi, comme nous venons de le dire, tiroit seul des avantages réels de cette paix. Il avoit rejeté avec mépris les faveurs insidieuses et mesquines de la cour, telles que le paiement de ses dettes, la jouissance de quelques abbayes, etc. Ce n'étoit pas pour si peu de chose qu'un homme de cette trempe avoit daigné conspirer: la pourpre et le ministère, tels étoient les objets de sa vaste ambition. Beaufort, qui n'avoit pu obtenir ce qu'il désiroit[138], étoit toujours entre ses mains; et l'amour du peuple pour ce prince sembloit s'augmenter encore de la haine qu'il portoit toujours à Mazarin. D'un autre côté, la duchesse de Chevreuse revenue de son exil[139], par une suite de ce mépris où étoit tombée l'autorité royale, liée avec le coadjuteur par des rapports où l'amour n'avoit pas moins de part que la politique, lui servoit d'intermédiaire pour renouer ses intrigues avec l'Espagne, et même pour tromper Mazarin, dont elle avoit la confiance, et à qui elle faisoit entrevoir la possibilité de l'attirer à son parti. Gondi voyoit en outre un germe de division prêt à éclater entre le ministre et Condé, et fondoit sur ces divisions de nouvelles espérances. La haine publique pour son ennemi sembloit augmenter de jour en jour, et il avoit grand soin de l'entretenir par ses manœuvres accoutumées. Les partisans de la cour étoient publiquement et impunément insultés par les frondeurs[140]; et telle étoit leur puissance, que, malgré cette paix solennellement jurée et la soumission apparente qui en étoit résultée, Mazarin et la régente n'osèrent rentrer à Paris qu'après avoir négocié leur retour avec les chefs du parti. Gondi eut l'audace d'aller lui-même à Compiègne pour en régler les conditions; et le roi rentra enfin dans sa capitale avec les apparences d'un triomphe qui n'en imposa à personne, mais du moins au milieu de ces acclamations d'amour qu'excita presque toujours parmi les François la présence de leur légitime souverain.
Cette paix, loin de calmer les esprits, sembloit avoir donné un nouveau degré d'activité à la haine, à l'intrigue, à toutes les passions. Condé, fier, impétueux, trop ambitieux peut-être, ne voyoit point de prix qui fût au-dessus de ses services; et Mazarin, effrayé de cette ambition soutenue par un aussi grand caractère, sembloit ne plus voir en lui qu'un sujet dangereux qui vouloit abuser de ce qu'il avoit fait pour son maître. Les demandes exagérées du prince, tant pour lui que pour ses créatures, étoient éludées aussi adroitement que possible par le ministre; mais, se renouvelant sans cesse, elles lui suscitoient chaque jour de nouveaux embarras. Celui-ci, pour échapper à la protection trop redoutable du héros, voulut s'appuyer de l'alliance de la maison de Vendôme, en mariant une de ses nièces au duc de Mercœur, auquel elle auroit porté en dot l'amirauté. Condé s'y opposa hautement, et même avec des paroles outrageantes pour Mazarin. La duchesse de Longueville, qui s'étoit rapprochée de son frère après avoir été rejetée du parti des frondeurs, aigrissoit encore par ses artifices des ressentiments dont elle espéroit profiter. Les troubles de la Guienne et de la Provence, causés par l'orgueil et la tyrannie des gouverneurs de ces deux provinces, le comte d'Alais et le duc d'Épernon, mirent le comble à cette mésintelligence, par l'opposition de vues et d'intérêts que firent éclater en cette circonstance le prince et le cardinal, le prince soutenant le comte d'Alais, qui étoit son parent, le cardinal refusant d'abandonner le duc d'Épernon à la merci du parlement de Bordeaux. Enfin Mazarin ayant essayé de brouiller son rival avec Gaston, au moyen d'une de ces fourberies qui lui étoient si familières, Condé, poussé à bout, reconnut qu'un éclat étoit nécessaire; toutefois plus habile et plus rusé qu'on n'auroit pu l'attendre d'un caractère si altier et si violent, il sentit que son intérêt n'étoit pas de perdre le ministre, mais de le subjuguer; et, pour y parvenir, il employa des manœuvres dignes de la politique astucieuse de son ennemi. Sûr que le cardinal n'oseroit rien entreprendre contre lui sans l'aveu de Gaston, il commence par s'assurer de ce prince en gagnant l'abbé de La Rivière son favori. Il s'attache plus fortement encore, par ses bienfaits et par ses caresses, la duchesse de Longueville et le prince de Conti; il protége ouvertement Chavigni, l'un des plus fougueux ennemis du ministre; soutient avec chaleur les prétentions des ducs de Bouillon et de Longueville, qui demandoient, l'un Sedan, l'autre le Pont-de-l'Arche, qu'on leur avoit promis à la paix de Ruel; rompt enfin publiquement avec Mazarin[141], et appelle autour de lui les frondeurs qu'il méprisoit intérieurement, et qui, malgré la sécurité qu'ils affectoient, étoient en ce moment fort abattus, et cherchoient de tous côtés un appui contre les ressentiments et la vengeance de la cour. Ils y volent, ivres de joie et d'espérances. Déjà Gondi et Beaufort ne rêvent que soulèvements, séditions, guerre civile; les sarcasmes et les libelles renaissent de toutes parts; Condé, jusque-là odieux aux Parisiens, a presque la faveur populaire; on réforme d'avance l'état; on change le ministère: Mazarin semble perdu sans ressource. Tout à coup La Rivière[142], que l'adroit ministre a su gagner à son tour, lui ramène le duc d'Orléans, dont l'esprit versatile et jaloux commençoit déjà à s'inquiéter de la marche trop rapide du héros. Gaston propose à Condé sa médiation: celui-ci, satisfait d'avoir jeté l'effroi dans l'âme de Mazarin, l'accepte, se rend maître des conditions du raccommodement[143], et dès qu'il a repris à la cour toute son influence, abandonne brusquement les frondeurs, convaincus alors, mais trop tard, qu'ils ont été ses dupes, qu'il en a fait les vils instruments de son ambition.
La fronde fut abattue par ce mépris du prince; et l'inaction dont elle avoit espéré sortir, et dans laquelle cet abandon soudain l'avoit replongée, alloit achever sa ruine. Personne ne le sentoit plus vivement que Gondi; et s'il eût été possible de lui rendre son activité, il savoit aussi tout ce qu'il pouvoit espérer de ce parti puissant dans lequel on comptoit encore, outre la faction parlementaire, une foule de seigneurs qu'à la signature de la paix Mazarin avoit imprudemment négligés ou confondus dans la foule des rebelles. Épiant sans cesse les occasions de le ranimer, le coadjuteur avoit d'abord tenté, mais vainement, de donner un caractère séditieux à une assemblée de la noblesse, convoquée sur le motif frivole d'une distinction extraordinaire accordée à quelques personnes de la cour[144]. N'ayant pu parvenir à en faire des états généraux, il vit que tout étoit perdu si, continuant à jouer le rôle d'un vil séditieux, de tribun sans aveu d'une populace révoltée, il ne trouvoit le moyen, comme il le dit lui-même, de se reprendre et se recoudre pour ainsi dire avec le parlement. Les vacations de cette compagnie, la défense faite aux chambres de s'assembler, et à laquelle elles s'étoient soumises par le traité, sembloient lui ôter à ce sujet toute espérance: le malheur des temps ne tarda pas à lui en fournir l'occasion la plus favorable qu'il pût désirer.