On voit qu'il est question ici de la fameuse affaire des rentiers. Emeri, que, dès le commencement des troubles, Mazarin s'étoit vu forcé par le cri public de dépouiller de la direction des finances, venoit d'y rentrer non-seulement sans le moindre obstacle, mais même avec une sorte de faveur; et son génie, plein de ressources, avoit su ranimer le crédit public, et redonner quelque vie au trésor épuisé. Parmi les opérations utiles qu'il crut nécessaire de faire pour adoucir la haine populaire, le paiement des rentes sur l'Hôtel-de-Ville interrompu par les troubles civils, lui parut devoir être avant tout rétabli. Les adjudicataires, qu'un arrêt du conseil condamna, d'après cette disposition, à payer toutes les semaines une somme considérable, s'y refusèrent, et prouvèrent l'impossibilité où ils étoient de le faire par la cessation presque absolue du paiement des impôts. Les rentiers, décidés à jouir de tous les bénéfices de la loi, s'assemblent aussitôt, et présentent requête à la chambre des vacations: ils n'obtiennent que partie de ce qu'ils avoient demandé, et s'assemblent de nouveau. Alors Gondi introduit parmi eux cinq à six frondeurs subalternes qui ne tardent pas à dominer l'assemblée, et à la diriger selon les vues du parti. On y propose la création de douze syndics chargés de veiller aux intérêts du corps; on y arrête une députation au coadjuteur et au duc de Beaufort, pour leur demander une protection qu'ils n'avoient garde de refuser. Cette démarche solennelle et leur réponse hypocrite ramènent à eux la multitude qui commençoit à les négliger, et soutiennent l'audace des rentiers. La chambre des vacations avoit défendu à ceux-ci de s'assembler: ils bravent ses menaces, et présentent requête tant pour assurer l'état de leurs syndics, que pour amener une assemblée générale des chambres, but secret de tous ces mouvements toujours dirigés par les frondeurs. Molé, dont l'œil vigilant a pénétré toutes ces intrigues, veut faire casser le syndicat; et ce dessein, à peine entrevu dans une assemblée tenue chez lui, augmente encore l'effervescence des esprits. Une révolte est sur le point d'éclater; et les membres du parlement, en sortant de la séance, sont insultés par la populace. Cependant les chefs, n'espérant pas réussir complètement par de tels moyens, et sachant d'ailleurs que la cour étoit disposée à faire un coup d'autorité en s'assurant des syndics les plus mutins et les plus ardents, imaginèrent, pour achever d'émouvoir le peuple entier, une imposture odieuse sans doute, mais très-habilement concertée. Il fut décidé, dans un conciliabule tenu chez le président Bellièvre, l'un des plus fougueux frondeurs, de supposer l'assassinat d'un des syndics; et Joly, conseiller au châtelet, le plus turbulent de tous, qui depuis fut attaché à la personne du coadjuteur[145], s'offrit pour être le syndic assassiné. Les préparatifs de cette tragi-comédie se firent chez Noirmoutiers[146]. Un gentilhomme, nommé d'Estainville, désigné pour être l'assassin, perça d'un coup de pistolet l'habit de Joly étendu sur un mannequin, et précisément à l'endroit où il falloit qu'il le fût pour rendre l'assassinat vraisemblable. Joly passe en carrosse le lendemain à sept heures et demie dans la rue des Bernardins, baisse la tête à un signal convenu; le coup part, et la balle, traversant la voiture, va tomber à dix pas de là pour y être ramassée par le secrétaire de l'avocat-général Bignon, qui demeuroit à quelque distance de là. Le prétendu meurtrier, muni d'un bon cheval, se sauve à bride abattue. Joly, qui d'avance avoit eu soin de se faire au bras une espèce de plaie, fait constater sa blessure par un chirurgien du voisinage, et va se jeter dans son lit.

Les frondeurs aussitôt se répandent par la ville, criant de toutes parts qu'on a voulu assassiner un syndic, et que ce premier crime n'est que le prélude des plus sanglantes exécutions. Ils se réunissent aux rentiers, et se précipitent à la Tournelle, demandent vengeance d'un aussi horrible attentat. Cependant Mazarin a pénétré cette intrigue ténébreuse, et songe déjà à la faire retomber sur ses auteurs. Le tumulte étoit grand; il essaie de le rendre plus affreux encore, d'exciter une sédition populaire, pour commettre Condé avec les frondeurs, et détruire ainsi ses ennemis les uns par les autres. L'agent qu'il met en jeu[147] pour cette manœuvre ayant manqué son coup, il prend la résolution d'employer les mêmes machinations que les factieux, de les combattre avec leurs propres armes. Le même jour un guet-apens est posté par son ordre dans la place Dauphine, le plus près possible du Pont-Neuf, passage habituel du prince pour se rendre au Palais-Royal, d'où il retournoit chaque jour vers minuit à l'hôtel de Condé. On feint de s'alarmer de ce rassemblement; on envoie contre lui le guet, avec lequel il a une sorte d'engagement. Les cavaliers inconnus déclarent qu'ils sont là par ordre de M. de Beaufort: tout semble annoncer un complot, et l'adresse du ministre sait si bien ménager les apparences, que Condé, tout intrépide qu'il est, conçoit quelques alarmes et consent, sur les sollicitations pressantes et hypocrites dont il est obsédé, que son carrosse parte, occupé par un seul laquais. La voiture passe sur le Pont-Neuf à onze heures du soir; elle est entourée; un coup de pistolet part; le laquais est blessé. Condé, enveloppé dans une trame aussi subtile, ne doute plus que les chefs de la fronde n'aient voulu attenter à ses jours; et dès ce moment, livré à toute l'ardeur de son bouillant caractère, il ne respire plus que la plus terrible vengeance.

Tout Paris fut comme lui dans l'erreur; et le peuple, tout séditieux qu'il pouvoit être, n'en étoit point alors au point d'applaudir à des assassinats. Gondi et Beaufort, signalés comme les auteurs du crime, d'accusateurs qu'ils étoient devenus accusés, perdent en un moment toute leur faveur. Beaufort, abattu, veut fuir, se jeter dans une place forte, c'est-à-dire s'avouer coupable. Gondi le retient, fait passer dans son âme une partie de son courage, et tous les deux décident de faire tête à l'orage. Ils se promènent sans suite dans la ville, vont faire plusieurs visites au prince, qui refuse de les recevoir, enfin affectent la tranquillité la plus profonde, tandis que Condé, dirigé sans s'en douter par le cardinal, présentoit requête au parlement pour que l'on informât sur l'entreprise tentée contre sa personne. L'affaire de Joly fut mêlée avec celle-ci dans les informations; on décréta de prise-de-corps plusieurs personnes, entre autres La Boulaye, que Mazarin fit évader. Toutefois ses manœuvres, jusque là bien conduites, manquèrent tout à coup lorsque l'on produisit les témoins qui venoient déposer contre les chefs de la fronde. Il est probable qu'il avoit été impossible de s'en procurer d'autres; mais c'étoient des hommes de la dernière classe du peuple, dont plusieurs avoient été condamnés à des peines infamantes, et qui d'ailleurs ne purent présenter que des allégations vagues et entièrement dénuées de vraisemblance, contre ceux qu'ils venoient accuser. La bassesse de ces misérables, qui furent convaincus d'être espions à gage du ministre, révolta les juges et le peuple lui-même; et cette circonstance, jointe à la sécurité que montroient les accusés, commença à leur ramener les esprits. Ils essayèrent de profiter de ces dispositions pour dessiller les yeux du prince; mais Condé, aussi, imprudent qu'inflexible, déclara avec sa hauteur ordinaire qu'il les poursuivroit jusqu'à ce qu'ils se fussent exilés eux-mêmes de la capitale.

Cependant les accusés passoient alternativement de la crainte à l'espérance. Les avocats-généraux, malgré tous les efforts de Molé, ne trouvant contre eux aucune preuve valable, n'avoient pas cru devoir les impliquer dans leur réquisitoire: ils se crurent délivrés de cette affaire. Mais le procureur-général, gagné par la cour, promit de lancer contre eux un décret: ils le surent, et se virent bientôt dans le même embarras qu'auparavant. Le parti entier s'assembla chez le duc de Longueville, et tous les avis y furent violents, à l'exception de celui de Gondi, qui, leur montrant jusqu'à l'évidence la folie qu'il y auroit à vouloir employer la force dans l'état où ils étoient réduits, finit par les convaincre qu'il n'y avoit point d'autre voie de salut que d'aller se défendre au parlement avec tout le courage de l'innocence. Ils y allèrent en effet; et le coadjuteur, se servant à propos de son audace et de son éloquence ordinaires, montra dans un jour si éclatant toute l'absurdité des accusations, toute la bassesse des témoins, que, malgré le décret qui dans cette séance mémorable fut effectivement lancé contre lui et contre Beaufort[148], il adoucit les membres qui lui étoient le plus opposés, ranima ceux qui tenoient à son parti, et, sortant du palais au milieu des acclamations du peuple, fut reconduit en triomphe à l'archevêché.

(1650) Ce furent alors les frondeurs qui demandèrent à grands cris le jugement de leurs chefs, jugement auquel Mazarin mit tous les retardements qu'il lui fut possible d'imaginer pour aigrir davantage les deux partis. Les accusés récusèrent hautement Molé et son fils Champlâtreux, qu'ils signalèrent comme leurs ennemis; ils récusèrent aussi Condé comme leur accusateur, et tout à coup retirèrent leurs actes de récusation, ce qui leur donna un grand air d'innocence, et ne contribua pas médiocrement au succès de leur cause. Dans les délibérations orageuses que fit naître cette grande affaire, Condé put facilement s'apercevoir que son parti s'affoiblissoit de jour en jour; et la défection de Gaston, qui jusqu'alors avoit fait cause commune avec lui, acheva de détruire ses espérances, sans rien diminuer de sa fierté et de son ardeur de vengeance. Au parlement, dans la ville, les deux partis ne marchoient qu'armés et pour ainsi dire en ordre de bataille[149]. À tous moments le sang étoit prêt à couler; et les haines, aigries, envenimées par ce choc continuel des opinions dont la grande chambre étoit le tumultueux théâtre, sembloient être devenues à jamais irréconciliables. C'étoit là que le rusé ministre attendoit son trop bouillant rival; c'étoit dans ces haines allumées par sa cauteleuse adresse qu'il alloit trouver des ressources sûres pour se délivrer enfin du plus humiliant esclavage. Il est trop vrai que l'orgueil et la tyrannie de Condé ne pouvoient plus être supportés. Il révoltoit la cour et la ville par ses hauteurs, dominoit insolemment dans le conseil, maltraitoit les ministres, outrageoit la reine elle-même à laquelle il étoit devenu odieux[150], et sembloit marcher ouvertement à l'indépendance. Aussi imprudent qu'il étoit audacieux, en même temps qu'il se brouilloit ouvertement avec la fronde, il poussoit à bout le cardinal, qui, ne pouvant frapper à la fois les deux ennemis qui le harceloient, se décida à abattre le plus dangereux. Il avoit fallu surtout empêcher leur réunion, à laquelle rien n'eût pu résister; et c'est en quoi l'on ne peut trop admirer la rare habileté de Mazarin. Anne d'Autriche, profondément offensée, lui avoit permis de la venger; et ce fut dans les frondeurs eux-mêmes que le ministre trouva les appuis nécessaires pour assurer une vengeance qui n'alloit pas moins qu'à faire arrêter son redoutable ennemi. Il parvient d'abord à détacher de lui Gaston, qu'il éclaire sur la trahison de son favori La Rivière, depuis long-temps vendu à Condé; il gagne le coadjuteur par madame de Chevreuse, tandis que le prince, quoiqu'à demi détrompé sur l'affaire de l'assassinat, continuoit à poursuivre celui-ci avec l'entêtement le plus déraisonnable et surtout le plus impolitique. Ce qu'on auroit peine à croire, si les discordes civiles n'offroient pas trop souvent des exemples de ces révolutions singulières qu'amènent dans les événements les passions et les intérêts, ce Gondi, qui naguère ne respiroit que la révolte, que la cour regardoit comme un traître digne du dernier supplice, est appelé par la reine pour être l'appui du trône contre un héros qui jusque-là en avoit été le soutien et le défenseur. Il ose aller aux entrevues qu'elle lui fait proposer, la voit ainsi que son ministre, en est accueilli, fêté, caressé; règle les conditions auxquelles il permet l'exécution de ce grand coup d'état; stipule pour tous les chefs de son parti des récompenses qu'il refuse pour lui-même, afin de conserver toujours son influence sur la multitude; se concerte avec le ministre pour tromper Condé et l'attirer dans le piége; abandonne enfin sans scrupule le duc de Longueville et le prince de Conti, inutiles désormais à la fronde, et qu'il étoit prudent d'envelopper dans la disgrâce du chef de leur maison. Mais, dans toutes ces dispositions si habilement prises, il fut forcé de consentir à faire un secret de l'entreprise à Beaufort dont on craignoit l'indiscrétion[151]; et l'amour-propre offensé de celui-ci ne le pardonna jamais au coadjuteur.

Les trois princes furent arrêtés au Palais-Royal, en plein jour, au moment où ils alloient entrer au conseil. Ils le furent par la faute de Condé, qui méprisa tous les avis qu'on lui faisoit passer de toutes parts sur le coup qu'on méditoit contre lui[152]. Mais le ministre en commit une plus grande encore en ne s'assurant pas, en même temps, de toute la famille et des principaux amis de ce prince. Naturellement éloigné des partis violents, il se contenta de faire exiler les deux princesses à Chantilli[153]. La duchesse de Longueville, Bouillon, Turenne, Grammont, une foule de gentilshommes attachés à Condé, eurent le temps de se sauver dans les provinces, essayant de les soulever en sa faveur. Parmi ses amis qui restèrent à Paris, plusieurs l'abandonnèrent lâchement. Le jeune Boutteville seul, par une témérité folle que l'amitié justifie, essaya d'émouvoir le peuple en parcourant les rues, et en répandant le bruit que c'étoit Beaufort que Mazarin venoit de faire arrêter. À ce nom adoré, la fermentation devint générale; les bourgeois s'armèrent; et la cour eût vu se renouveler les barricades, si Gondi, averti à temps de l'erreur, ne se fût hâté de publier partout le nom du véritable prisonnier. Beaufort lui-même parut à cheval suivi d'un nombreux cortége; et le peuple, passant alors des plus vives alarmes à la joie la plus effrénée, alluma des feux de joie et tira des coups d'arquebuse pour célébrer un événement qui le délivroit du plus odieux de ses ennemis.

Dès le lendemain de la détention des princes, tous les grands du royaume, les officiers de la couronne et les compagnies supérieures furent mandés au Palais-Royal pour y entendre un long manifeste contre Condé, que le cardinal accusa ouvertement d'aspirer à la tyrannie. Ce manifeste, envoyé le jour suivant au parlement en forme de déclaration, y fut enregistré sans la moindre difficulté. Il n'est pas besoin de dire que Gondi et Beaufort furent à l'instant déchargés de toutes les accusations qui avoient été portées contre eux.

Cependant la cour étoit loin de jouir avec une entière sécurité de l'espèce de triomphe qu'elle venoit de remporter. Les princes étoient à peine sur la route de Vincennes, que les frondeurs avoient inondé le Palais-Royal, entourant la reine et l'accablant de leurs protestations de fidélité. Elle avoit reçu leurs hommages avec un sang-froid au travers duquel perçoient le mépris qu'elle ressentoit pour eux et la méfiance qu'ils lui inspiroient. Pour un tyran dont elle venoit de se délivrer, elle alloit peut-être se donner une foule de tyrans; et tout la portoit à croire qu'elle n'avoit fait que changer d'esclavage. En effet Mazarin, qui avoit cru respirer un moment, retomba bientôt dans ses premières inquiétudes lorsqu'il vit l'adroit et vigilant Gondi chercher avidement la confiance de Gaston, dont lui-même avoit fait éloigner l'insignifiant favori, s'emparer entièrement de cet esprit jaloux et pusillanime, et étayer son parti de l'appui d'un aussi grand nom. Telle étoit leur situation fâcheuse et singulière, qu'une union même momentanée étoit à peu près impossible entre de tels rivaux. Les frondeurs ne pouvoient pas même avoir l'air de former la moindre liaison avec Mazarin, sans perdre cette confiance de la multitude qu'il leur étoit si important de conserver; et Mazarin, qui avoit tant de raisons de se méfier d'eux, prétendoit les soumettre à toutes ses volontés, en se montrant toujours prêt, s'ils osoient remuer, à délivrer Condé, et à se réconcilier avec lui à leurs dépens. La prompte pacification de la Normandie que la duchesse de Longueville avoit vainement tenté de soulever, celle de la Bourgogne, qui parut d'abord plus difficile parce que le prince y avoit un grand nombre de partisans[154], et qui fut ensuite presque aussi rapide, augmentoient encore l'assurance du ministre; et dans plusieurs circonstances il s'essaya en quelque sorte avec les frondeurs en leur suscitant une foule de petites contrariétés[155], en se servant du raccommodement même de Gondi avec la cour pour le décrier dans l'esprit de la multitude. Celui-ci de son côté, parant rapidement les coups que le cardinal commençoit à lui porter, le montroit à tous les mécontents comme un despote insolent que rien ne pouvoit plus contenir depuis qu'il avoit mis une partie de la famille royale dans les fers, et parloit déjà de demander de nouveau son expulsion en même temps que la liberté des princes. Il n'en falloit pas tant pour faire trembler Mazarin, qui reconnut alors la nécessité de ménager un parti qu'il ne pouvoit encore braver impunément, et se rapprocha de son ennemi avec toutes ces feintes caresses qu'il prodiguoit ici très-inutilement, puisqu'il savoit bien que Gondi n'en pouvoit jamais être la dupe. Celui-ci se prêta sans peine à ce rapprochement, dans la crainte que des divisions si promptement manifestées n'augmentassent le nombre des partisans de Condé, qui déjà commençoient à remuer; et tous les deux, se payant de mensonges et de flatteries, se nourrissant de méfiance, conclurent une sorte de paix factice que l'un et l'autre se promettoient bien de rompre dès que leur intérêt le demanderoit.

Pendant que ces choses se passoient à Paris, les princesses, gardées à vue dans leur retraite de Chantilli, avoient trouvé le moyen d'échapper à leurs surveillants par le secours d'un serviteur du prince, nommé Lénet[156]; et, tandis que la plus jeune, réfugiée à Montrond avec le duc d'Enghien, s'y entouroit des partisans de son mari, et se préparoit à soutenir par les armes une cause si sacrée pour elle, la princesse douairière, introduite furtivement à Paris, y faisoit connoître son arrivée en paroissant tout à coup au parlement, auquel elle présentoit requête pour la délivrance de son fils. Elle n'obtint rien, malgré l'assistance de Molé, qui désiroit avec ardeur la réunion de la famille royale; et Gaston, montrant une fermeté dont le principe n'étoit point en lui-même, non-seulement fit rejeter sa demande, mais encore la força de sortir de la capitale, et de se retirer dans le nouveau lieu d'exil qui lui avoit été désigné[157]. Alors la jeune princesse lève l'étendard de la révolte, se concerte avec les ducs de Bouillon et de la Rochefoucauld, retirés, l'un dans la vicomté de Turenne, l'autre dans le Poitou; entre dans la Guienne, où les germes de mécontentement, loin d'être étouffés, sembloient s'accroître de jour en jour davantage par l'arrogance intolérable de d'Épernon, si impolitiquement maintenu dans ce gouvernement; y entraîne les esprits déjà disposés à se soulever; paroît devant Bordeaux, dont les portes lui sont ouvertes, où elle est reçue avec transport par le peuple et par la bourgeoisie, qui étoient contre le gouverneur, où l'audace et les manœuvres de Lénet forcent le parlement à consacrer tout ce qu'elle entreprend de concert avec les ducs[158] contre l'autorité du roi; rassemble des troupes; fait un traité avec les Espagnols, qui se présentent aussitôt pour profiter de ces nouveaux troubles, tandis que la duchesse de Longueville et Turenne, réfugiés dans Stenai sur les frontières du Luxembourg, traitoient de leur côté avec eux, et formoient une armée dont ce grand capitaine prenoit le commandement en se donnant le titre singulier de lieutenant-général de l'armée du roi pour la liberté des princes. Ainsi Mazarin se trouva placé entre les frondeurs qui commençoient à l'insulter dans Paris, et des partis armés qui le menaçoient aux deux extrémités du royaume.

Turenne, dont l'intention étoit de tout tenter pour l'enlèvement des princes, dressa son plan en conséquence, et contre le gré des Espagnols. Après avoir côtoyé quelque temps la frontière pour inquiéter toutes les places et mieux cacher son dessein, il entra tout à coup en France, et commença ses opérations par le siége du Catelet qu'il emporta en peu de jours. Guise, qu'il alla aussitôt investir, opposa plus de résistance, et donna au cardinal le temps de lui porter des secours. Ce ministre avoit senti d'abord tout le danger d'un tel mouvement sur une frontière si voisine de la capitale, lorsque d'un autre côté des provinces entières se soulevoient; et son premier soin fut d'y porter à l'instant toutes les forces dont il pouvoit disposer. Le maréchal Duplessis-Praslin, chargé de diriger cette opération, le fit avec beaucoup de bonheur et d'habileté. Il sembloit que Turenne, dans sa révolte, eût perdu tout son génie: il fut vaincu par un homme ordinaire, et l'armée espagnole leva honteusement le siége de Guise.