Ici les intrigues se compliquent plus que jamais, et la situation de chaque parti semble devenir plus embarrassante. Le coadjuteur, sur une simple promesse, avoit laissé la reine échapper de ses mains; c'étoit une grande faute, car il résultoit de la position nouvelle de cette princesse qu'elle pouvoit ou rappeler son ministre ou faire la paix avec Condé, pour écraser ensuite les frondeurs. Si elle s'arrêtoit au premier parti, en se déclarant pour elle, Gondi se perdoit dans l'esprit de Gaston, le peuple l'abandonnoit entièrement, et la bonne foi de Mazarin devenoit la seule garantie de la récompense qu'il attendoit; s'il la prévenoit dans le second, en déterminant Gaston à recevoir à l'instant même les avances que le prince ne cessoit de lui faire, sa nomination étoit aussitôt révoquée, et sa fortune rejetée de nouveau dans tous les hasards des troubles politiques. Dans un tel état de choses, toute résolution ferme et absolue sembloit dangereuse[185]: cette indécision de son maître, qui l'avoit si souvent désespéré, se trouva propre à le servir. Il résolut, et rien n'étoit plus aisé sans doute, de maintenir Gaston toujours flottant entre la cour et Condé, toujours négociant avec l'un et l'autre, de manière à inspirer à la reine assez de crainte pour qu'elle jugeât imprudent de trop s'avancer, assez de confiance pour qu'elle ne crût pas nécessaire de rien précipiter. Tandis qu'il espéroit gagner ainsi l'époque qui devoit faire confirmer sa nomination au cardinalat, il affectoit de se montrer plus fidèle que jamais à la cour, en maintenant le parlement dans ses mauvaises dispositions à l'égard de Condé, en laissant même enregistrer un arrêt du conseil, qui le déclaroit lui et ses adhérents criminels de lèse-majesté, si dans l'espace d'un mois ils n'avoient déposé les armes; et rien en effet ne pouvoit mieux remplir ses vues que d'achever de brouiller ainsi la régente avec le prince, sans enlever entièrement à celui-ci l'espoir de s'unir de nouveau avec Gaston. D'un autre côté, l'ambition de Châteauneuf le servoit au gré de tous ses vœux, en suscitant sans cesse des obstacles au retour de Mazarin, retour que ce ministre craignoit peut-être plus que Gondi lui-même, puisqu'il devoit être nécessairement le signal de sa disgrâce. À force de souplesse, d'activité dans son travail, d'intrigues de toute espèce, il étoit peu à peu parvenu à rendre moins pénible à la reine l'absence du cardinal; il avoit même conçu quelque espoir de l'en détacher tout-à-fait en créant un simulacre de premier ministre dans la personne du prince Thomas de Savoie, parent de cette princesse, ce qu'elle avoit vu avec une sorte de complaisance. Cependant, par un retour singulier, Condé se voyoit réduit à désirer le rappel de son ennemi, n'imaginant plus que ce seul moyen de forcer Gaston à revenir à lui, et à lui rendre ainsi le parlement, la capitale et toutes les grandes villes du royaume. Tel étoit le but d'une foule de négociations insidieuses qu'il conduisoit à la fois à Bruyll, à Paris, à la cour, et dont Gourville[186] étoit l'agent infatigable.
De toutes ces dispositions diverses, dont aucune n'échappoit à l'œil pénétrant de Mazarin, une seule lui causoit de sérieuses alarmes: c'étoit le refroidissement de jour en jour plus marqué qu'il découvroit dans la correspondance de la régente. Ces indices, toujours croissants, lui firent enfin reconnoître qu'il étoit perdu s'il tardoit un seul moment à rentrer en France: aussitôt toutes les créatures qu'il avoit à la cour furent mises en mouvement auprès de la reine pour la ramener à son ancien attachement, et tandis qu'on ranimoit ainsi, sans beaucoup d'efforts, une affection dont les traces étoient si profondes, le cardinal se préparoit à donner un grand éclat à son retour, en essayant d'entamer avec les Espagnols des négociations pour la paix générale, et d'acheter au duc de Lorraine la petite armée qu'il mettoit en quelque sorte à l'enchère de toutes les puissances de l'Europe[187]. N'ayant pu réussir dans ces deux projets, il en forma un troisième, moins brillant peut-être, mais sans doute plus utile à ses intérêts: ce fut de gagner les commandants des places frontières, et de les décider à lui fournir chacun une partie de leurs troupes, d'en former une armée et de se présenter au roi avec ce renfort. Il y parvint avec beaucoup de promesses et un peu d'argent. Huit mille hommes furent ainsi réunis auprès de Sedan, et le maréchal d'Hocquincourt, qui d'ailleurs en avoit l'ordre secret de la cour, consentit à les commander[188]. Mazarin avoit eu, pendant cet intervalle, assez de pouvoir pour se faire donner, par le roi lui-même, un ordre très-pressant de revenir, et, muni de cette pièce importante, il se prépara à rentrer en France à la tête de cette petite armée.
La nouvelle inattendue de ce retour fut un coup de foudre pour Gondi: c'est alors qu'il reconnut la faute irréparable qu'il avoit faite de laisser la régente sortir de Paris; cette faute, ainsi qu'il le dit lui-même avec une confusion profonde, étoit des plus lourdes, palpable, impardonnable; elle changeoit toute la face des affaires; et le seul parti qui lui restoit à prendre étoit d'en atténuer autant que possible les effets. Vainement donc la régente fit mille tentatives pour obtenir de lui, au sujet de ce retour projeté du cardinal, un consentement d'où dépendoit entièrement celui de Gaston; il ne voulut rien écouter. Il exhala son dépit en reproches et en menaces, et remplissant l'âme de Gaston de toute l'ardeur dont il étoit lui-même enflammé, il l'entraîna sur-le-champ au parlement, où recommencèrent aussitôt et avec une fureur nouvelle toutes les scènes que la haine contre ce ministre, l'intérêt, la crainte, toutes les passions y avoient si souvent et depuis si long-temps excitées. Plusieurs séances très-orageuses se succédèrent en peu de jours et se terminèrent par un arrêt terrible contre Mazarin, dans lequel on défendoit aux commandants de place, aux maires et échevins des villes, de lui livrer passage, où l'on ordonnoit des députations au roi, pour lui présenter ce retour comme une calamité publique.
La cour, prenant alors une marche nouvelle parce qu'en effet sa situation n'étoit plus la même, au lieu de chercher désormais à arrêter les excès du parlement, prit la résolution de l'abandonner à lui-même, persuadée avec raison que l'anarchie poussée au dernier période ne pouvoit manquer d'être favorable au retour de l'autorité. En conséquence de ces dispositions nouvelles, Molé, dont la fermeté ne pouvoit plus lui être utile, fut appelé auprès du roi, dans la crainte que, s'il restoit à Paris, le duc d'Orléans ne s'emparât des sceaux. Il partit, emmenant avec lui le surintendant et toute la chancellerie. Beaucoup de personnes de qualité suivirent son exemple, et quittèrent la capitale, comme un séjour désormais mal assuré. Bouillon et Turenne, que Gaston vouloit faire arrêter, se sauvèrent, par l'assistance même de Gondi[189]; Laigues et Noirmoutiers se rangèrent du côté de la cour; la duchesse de Chevreuse elle-même, détachée du coadjuteur par la jalousie que lui causoient ses liaisons avec la princesse Palatine, suivit le même parti. Ces départs successifs jetoient l'alarme dans Paris: Gaston l'augmentoit encore par la violence de ses procédés. Avant le départ du premier président, il avoit excité clandestinement une émeute de la plus vile populace, s'imaginant donner ainsi à la cour une preuve de l'horreur que les Parisiens avoient pour le ministre exilé; ces misérables avoient osé assiéger la maison de Molé, et l'intrépide magistrat les avoit dissipés par sa seule présence. À peine fut-il parti, que le duc, retournant au parlement, où les esprits aigris, irrités par le désordre des séances précédentes, étoient préparés à tous les excès, y annonça comme certain, ce qui jusqu'alors n'avoit été qu'un événement probable, le retour de Mazarin; et les dispositions de la cour tellement favorables à ce retour, qu'elle-même l'avoit ordonné. À ces mots, la faction poussa des cris de rage; les opinions les plus violentes, les plus désordonnées se succédèrent avec les mouvements les plus impétueux; et du sein de ce fracas de paroles sortit enfin cet arrêt fameux qui, déclarant de nouveau le cardinal criminel de lèse-majesté, perturbateur du repos public, proscrivoit sa tête et fixoit même le prix de cette proscription[190]. Des conseillers furent nommés pour aller sur la frontière armer les communes, et élever partout des obstacles à son passage; un autre arrêt, adressé à tous les parlements, les invita à prendre les mêmes mesures contre cet ennemi de l'état. Cependant, chose vraiment remarquable, au milieu de tant d'attentats contre le ministre, l'autorité royale commençoit à faire sentir son ascendant; un roi majeur imposoit à ces brouillons, qui jusque-là avoient suivi aveuglément l'impulsion de leurs chefs. Ce fut donc vainement que Gaston et Gondi, qui sentoient que des arrêts étoient bien peu de chose contre une armée, essayèrent d'entraîner le parlement à lever des contributions, et à soudoyer des troupes pour s'opposer efficacement à la rentrée du cardinal. Cette proposition fut rejetée d'une voix presque unanime, comme attentatoire à l'autorité du souverain. Ainsi on reconnoissoit cette autorité et on l'outrageoit tout à la fois, par une contradiction qui confondoit ceux mêmes qui se livroient à des démarches si inconsidérées[191].
(1652.) Cependant Mazarin s'avançoit en France, protégé par son armée; et le maréchal d'Hocquincourt lui frayoit un passage, culbutant sans peine les foibles milices que les commissaires du parlement avoient rassemblées contre lui. Sur les avis qu'il recevoit de sa marche et de ses succès, le parlement continuoit à rendre des arrêts contradictoires; protestant hautement contre le retour du ministre, même après une déclaration du roi, qui faisoit connoître que ce retour étoit son ouvrage, refusant l'offre que lui faisoit Condé de ses services contre l'ennemi commun, éludant sans cesse les propositions de Gaston, qui ne cessoit de demander la création d'une force militaire imposante, et l'union avec les autres parlements. La conduite bizarre de cette compagnie jetoit le duc et Gondi dans un embarras inexprimable: le premier, plus jaloux que jamais des qualités brillantes de son illustre rival, eût préféré sans doute de continuer à flotter entre les partis; mais la nullité absolue à laquelle le réduisoient de tels arrêts ne lui montroit plus d'autre ressource que dans cette jonction avec Condé, pour laquelle il avoit une si grande répugnance: car de former lui-même une tiers-parti, de lever de son côté l'étendard de la révolte, l'idée seule l'en faisoit frémir, et toute l'éloquence de son favori, qui avoit formé le plan de ce tiers-parti[192], ne put jamais l'y déterminer.
Celui-ci étoit dans une position plus embarrassante encore, par ses engagements avec la cour, qui l'empêchoient d'entrer dans cette union déjà méditée entre le prince et le duc d'Orléans, par ses vues secrètes d'ambition qui lui rendoient Mazarin odieux et son retour insupportable, par la difficulté qu'il trouvoit à empêcher entre les deux princes un rapprochement dont la nécessité devenoit pour Gaston de jour en jour plus évidente. Il étoit impossible sans doute qu'il se tirât complétement de ce labyrinthe inextricable où la force des événements l'avoit engagé; mais il fit du moins tout ce qu'il étoit possible de faire. Prévoyant que le premier soin de Mazarin, à son retour, seroit d'empêcher sa promotion au cardinalat, il intrigua à la cour de Rome; et, profitant de l'aversion naturelle que le pontife avoit pour ce ministre, qu'il avoit connu dans sa jeunesse et dont il avoit su apprécier l'esprit intrigant et le caractère artificieux, il fit hâter sa nomination qui fut déclarée la veille même du jour où l'on reçut de la cour l'ordre qui la révoquoit. Ménageant toujours la reine pour ne pas se fermer toutes les voies au ministère, il remplissoit la promesse qu'il lui avoit faite de ne point s'unir lui-même avec Condé, et la forçoit en quelque sorte à ne pas trouver mauvais qu'il laissât Gaston suivre ce parti, le seul en effet qu'il lui fût possible de prendre. Enfin, quoique sa nouvelle dignité, dont la source étoit inconnue au plus grand nombre, offrît mille moyens à ses ennemis de calomnier ses intentions, de le présenter comme vendu à la cour et à Mazarin, il conserva la faveur du duc, parce que celui-ci connoissoit tout le mystère de cette conduite, vraiment inexplicable aux yeux du public. Pour jouer plus sûrement tant de rôles différents, Retz, (c'est ainsi que nous nommerons désormais le nouveau cardinal) affecta, dès ce moment, de n'en plus jouer aucun. Sa haute dignité ne lui permettoit plus de paroître aux séances du parlement[193]: il saisit avec joie une si favorable occasion de s'absenter entièrement de ces assemblées, qui, comme il le dit lui-même, «n'étoient plus que des cohues non-seulement ennuyeuses, mais insupportables.» Il courut pour la seconde fois se renfermer à l'archevêché; et, dans cette retraite, commandée par la plus subtile politique, conseiller secret de Gaston, qu'il dirigeoit dans ses nouveaux rapports même en évitant de les partager, il attendoit ainsi, et en quelque sorte sans danger, le moment où il pourroit reparoître sur la scène, libre d'y jouer alors le personnage qui lui sembleroit le plus convenable à ses intérêts.
Turenne, Mazarin et les deux princes, vont maintenant occuper sur cette scène les premiers rangs. L'arrivée du ministre à Poitiers, où résidoit alors la cour, avoit fait disparoître aussitôt tous ses concurrents. L'ambitieux Châteauneuf s'étoit vu forcé de se retirer pour aller mourir dans l'exil; et le prince Thomas étoit retombé dans la nullité la plus absolue. Mazarin, soit qu'il possédât au suprême degré l'heureux don de captiver les esprits, soit que, suivant la belle expression de Bossuet, il fût «devenu nécessaire, non-seulement par l'importance de ses services, mais encore par des malheurs où l'autorité souveraine étoit engagée,» avoit eu l'art de se rendre aussi agréable au jeune roi qu'il l'avoit jamais été à sa mère, et dirigeoit ainsi les affaires avec une puissance plus absolue peut-être qu'auparavant. Gaston, qui venoit enfin de se déclarer ouvertement pour Condé, avoit formé une petite armée, destinée, sous les ordres de Beaufort, à agir de concert avec les troupes espagnoles et françoises que Nemours amenoit de Flandre pour le service du prince[194]. Celui-ci entra en France sans éprouver la moindre résistance, parce que les troupes du roi étoient divisées; et, s'avançant jusqu'à Mantes, son dessein étoit de prendre le chemin de la Guienne, afin de renfermer la cour entre ses troupes et celles avec lesquelles manœuvroit Condé. Mais la régente ne lui en laissa pas le temps: elle avoit maintenant d'aussi fortes raisons pour revenir à Paris et y combattre l'ascendant d'une faction qui menaçoit d'entraîner tout le royaume, qu'elle en avoit eu pour le quitter avant l'arrivée du cardinal; et, laissant assez de troupes au comte d'Harcourt pour tenir Condé en échec dans la Guienne et l'empêcher d'en sortir, elle revint côtoyant la Loire, protégée par une armée inférieure en forces à celle de Nemours, et dont le commandement fut partagé entre Turenne et le maréchal d'Hocquincourt. Cette armée, après avoir repris, presque sans coup férir, la ville d'Angers, que le duc de Rohan avoit soulevée un moment en faveur du prince, s'avança jusqu'à Blois et sembla menacer Orléans. Cette ville étoit le chef-lieu de l'apanage de Gaston. Devoit-il en fermer les portes aux troupes du roi? C'étoit là une action hardie dont, en sa qualité de prince, les suites l'effrayoient[195]; et c'en étoit assez pour le faire retomber dans ses anciennes perplexités. Enfin il se décida à y envoyer Mademoiselle, sa fille aînée, pour y soutenir ses partisans contre ceux de la cour: elle partit, la tête exaltée sur la mission dont elle étoit chargée[196], et entra à Orléans par une brèche que lui ouvrirent quelques habitants, les autorités locales ayant refusé de la recevoir. La possession d'Orléans ouvroit à l'armée des frondeurs les provinces d'outre-Loire, et l'armée royale étoit encore trop foible pour s'opposer à leurs progrès; mais la mésintelligence des chefs l'empêcha de profiter de cet avantage, et sauva ainsi la cour d'un très-grand danger, Nemours voulant absolument que les deux armées réunies se rapprochassent de Condé pour lui porter secours, Beaufort, d'après les ordres secrets de Gaston et de Retz, refusant de passer la Loire et d'abandonner ainsi Paris aux entreprises de l'armée royaliste[197]. Des chefs la discorde passa aux officiers, de ceux-ci aux soldats, à un tel point que plus d'une fois les troupes des deux princes furent sur le point de se charger; et, profitant de ces divisions, l'armée du roi remontoit la Loire, mettant toujours cette rivière entre elle et l'armée des frondeurs.
Pendant que toutes ces choses se passoient, la situation de Condé dans la Guienne devenoit de jour en jour plus mauvaise. C'étoit vainement que son audace et son génie luttoient, avec de misérables recrues, contre l'excellente armée du comte d'Harcourt: ses prodiges de valeur et de conduite ne faisoient que reculer une ruine qui sembloit inévitable; et, se voyant sans ressource de ce côté par la foiblesse extrême à laquelle il étoit réduit, il prévoyoit également de l'autre une perte assurée, s'il ne trouvoit un moyen d'étouffer des discordes dont l'effet eût été de détruire une armée, désormais son unique espérance. Sa présence pouvoit seule rétablir l'ordre: il se décide à partir; et, laissant le prince de Conti et la duchesse de Longueville se disputer entre eux, et fomenter dans Bordeaux d'obscures cabales, il traverse une grande partie de la France, déguisé, au travers d'une foule de dangers dont le récit a un air presque romanesque, et arrive inopinément aux avant-postes de son armée, lorsque la mésintelligence entre Beaufort et Nemours étoit parvenue au dernier degré. À son aspect, le courage du soldat est ranimé: Montargis, dont le siége avoit été décidé, puis abandonné, ouvre ses portes à la première sommation. Maître de cette ville, Condé forme le projet de surprendre l'armée royale, dont les deux chefs s'étoient séparés à cause de la disette des fourrages. Il marche pendant une nuit obscure sur une partie de cette armée cantonnée près de Bléneau, et commandée par le maréchal d'Hocquincourt, tombe sur ses quartiers, trop éloignés les uns des autres, les enlève presque sans résistance, jette le désordre et l'épouvante parmi ses troupes, et, sur le point de remporter une victoire complète, se la voit arracher par Turenne, dont les belles manœuvres sauvent l'armée royale et la cour, qu'il avoit déjà sauvées à l'attaque du pont de Gergeau[198]. Cependant ce succès, quoique imparfait, jette un si grand éclat sur les armes de Condé, qu'il croit pouvoir quitter sans danger le commandement de ses troupes[199] et se rendre à Paris, où les avis secrets de Chavigni le pressoient de venir pour déjouer, disoit-il, les intrigues de Retz, dont l'ascendant sur Gaston devenoit de jour en jour plus dangereux, et tendoit à le mettre entièrement hors de sa dépendance. Il est certain que ni le duc ni son confident ne se soucioient de le voir dans la capitale; qu'ils prirent, pour l'empêcher d'y arriver[200], des mesures que Gaston n'eut pas ensuite le courage de soutenir; et que, sans le bruit de ses exploits, qui l'avoit précédé, le prince n'eût peut-être pas trouvé les portes ouvertes pour le recevoir.
Il y entra au milieu des applaudissements de la populace, que Chavigni avoit su émouvoir en sa faveur, mais avec l'improbation unanime de tous les corps de Paris, qui ne pouvoient voir, sans en être indignés, cet air de triomphe dans un sujet qui venoit de tailler en pièces une partie de l'armée de son roi. Quoique Gaston eût avec lui toutes les apparences d'une intelligence parfaite, et affectât même de l'accompagner partout, le prince fut froidement reçu au parlement, à la chambre des comptes, à la cour des aides; partout on lui reprocha, du moins indirectement, l'état de rébellion dans lequel il sembloit persister contre l'autorité légitime, et il ne put obtenir des chambres assemblées que des arrêts nouveaux contre Mazarin: l'autorisation qu'il demandoit de lever des troupes et de l'argent lui fut refusée. Une assemblée de l'hôtel-de-ville, où il espéroit dominer, ne lui fut guère plus favorable; et, sur l'invitation qu'il lui fit d'écrire aux principales villes du royaume pour former une union avec la capitale, il fut seulement arrêté qu'il seroit fait une députation au roi pour le supplier de donner la paix à son peuple.
La cour eût pu tirer un grand parti de cette disposition des esprits, si elle ne se fût trop hâtée de manifester la ferme résolution de maintenir le cardinal contre la haine publique, qui ne cessoit de le poursuivre; mais une déclaration du roi envoyée sur ces entrefaites au parlement, par laquelle il étoit sursis à tous les arrêts rendus contre son ministre, et que la compagnie avoit ordre d'enregistrer sur-le-champ, ramena, presque malgré eux, vers le prince un grand nombre de ceux que le devoir commençoit à en éloigner. Les membres du parlement, même les plus vertueux, dominés par l'esprit de corps, ne vouloient pas que Mazarin pût se relever sur les débris de leurs arrêts. L'exemple de cette grande corporation entraîna toutes les autres; Condé entendit un cri unanime s'élever contre ce nom abhorré; et les Parisiens oublièrent un moment le rebelle pour ne voir en lui que l'ennemi du cardinal. Toutefois, malgré cette espèce de succès, il étoit loin encore de dominer dans Paris. Les honnêtes gens, las de la guerre civile, le voyoient avec d'autant plus de peine, que ses partisans essayoient de l'y faire régner par la terreur, excitant à toutes sortes de désordres cette populace qu'ils avoient soulevée. Retz aigrissoit encore ce mécontentement par toutes les intrigues qui lui étoient familières. Ainsi Condé, placé au milieu de tant d'intérêts divers, dont aucun ne s'accordoit entièrement avec les siens, ne se soutenoit réellement dans la capitale que par la haine que l'on portoit à Mazarin. Toutefois ses égards et ses déférences lui gagnèrent entièrement Gaston, qui lia enfin sa fortune à la sienne, sans renoncer toutefois à écouter les conseils du coadjuteur.