Pendant ce temps, l'armée royaliste se rapprochoit de Paris en exécutant divers mouvements, dont le but étoit de rompre les communications de Condé avec l'armée des confédérés. Celle-ci, chassée de Montargis par la disette des fourrages, alla se renfermer dans Étampes. Ce fut alors que Turenne, chargé seul du commandement des troupes royales, dont l'existence avoit été de nouveau compromise par les imprudences de d'Hocquincourt, fit faire à l'armée royale un mouvement qui la plaça entre Paris et l'armée rebelle, et déploya cette belle suite de manœuvres qui accrurent encore sa réputation militaire, et le montrèrent à l'Europe comme un digne rival de Condé. Tandis qu'il assiégeoit Étampes, vaillamment défendue par Tavannes, et qu'il poursuivoit ce siége au milieu des contrariétés de toute espèce que lui suscitoit la misère profonde des peuples et de la cour[201], le duc de Lorraine, cet illustre aventurier dont nous avons déjà parlé, entra en France avec son armée vagabonde; et, laissant partout des traces horribles de son passage, vint camper auprès de Dammartin, à sept lieues de Paris. Déjà vendu à Mazarin, il feignit de passer tout à coup dans le parti des princes, qui allèrent au-devant de lui, le comblèrent de caresses, et le reçurent dans Paris même avec les plus grands honneurs. Le peuple imbécile, dont il venoit de dévaster les campagnes, l'applaudit à son entrée, en même temps que le parlement refusoit de le recevoir dans son sein, le traitant publiquement d'ennemi de l'État. Mais, également insensible aux honneurs et aux outrages, uniquement avide d'argent, il continua dans Paris même de négocier avec la cour, et, après s'être fait chèrement payer par elle sa retraite, se fit payer encore par les princes pour rester, se conduisant, dit Talon[202], «comme un bandit qui n'a ni foi ni loi, ni probité quelconque.» Turenne, que le traité conclu avec lui avoit déterminé à lever le siége d'Étampes, et dont sa trahison dérangeoit tous les plans, se conduisit avec tant de sang-froid et d'habileté dans cette circonstance périlleuse qui devoit perdre un général ordinaire, qu'au lieu de se trouver enfermé entre les deux armées ennemies, comme on en avoit formé projet, il vint lui-même assiéger le camp de l'étranger, et le força à se retirer en Flandre, suivant ses premiers engagements. On ne peut exprimer la fureur des princes et des Parisiens à cette fatale nouvelle: Condé surtout étoit consterné; il savoit trop la guerre pour ne pas avoir déjà reconnu que, dans la circonstance où il se trouvoit, elle ne pouvoit lui offrir aucune chance favorable sans un tel auxiliaire, et cette retraite sembloit anéantir toutes ses espérances.
Du reste les négociations ne lui réussissoient pas plus que les armes. Mazarin avoit su l'y engager depuis quelque temps par les conseils de Chavigni, qui sans doute étoit dès-lors livré à la cour et au ministre; et, consommé comme il l'étoit dans l'art de séduire et de tromper, on peut juger quel parti le cardinal sut tirer de ces négociations pour amuser et diviser les partis. Il est peu de spectacle plus curieux que le manége dont la cour fut alors le théâtre. Dès que Condé eut commencé à négocier, Gaston envoya aussitôt des négociateurs. Le parlement, de son côté, arrêta des remontrances; et tous d'accord sur un seul point, l'expulsion de Mazarin et l'éloignement des troupes royales, se présentoient sur tous les autres avec des intérêts entièrement opposés. Ce n'étoit des deux côtés qu'entrevues, conférences, demandes, promesses, manœuvres de toute espèce, dans lesquelles on se jouoit mutuellement; où souvent les négociateurs eux-mêmes traitoient contre les intérêts de ceux qui les avoient envoyés. Condé se présentoit avec des prétentions exorbitantes: Mazarin, sans les rejeter positivement, avoit grand soin de leur donner de la publicité pour les faire traverser par Retz et Gaston; sur les remontrances adressées par le parlement, le roi l'invitoit à lui faire une députation solennelle pour traiter de la paix concurremment avec les princes; et les princes, effrayés d'une démarche qui, de même qu'au siége de Paris, pouvoit rendre cette compagnie maîtresse des conditions du traité, traversoient, autant qu'il étoit en eux, les rapports qu'elle prétendoit se créer avec la cour. Les partisans de la guerre les aidoient dans cette manœuvre: Beaufort soulevoit la populace; les magistrats, qui n'avoient plus un Molé à leur tête, poursuivis, maltraités à la sortie de leurs séances, de jour en jour plus orageuses, n'osoient plus s'assembler; une anarchie complète régnoit dans Paris; et cependant la cour, moins traitable que jamais depuis l'éloignement du duc de Lorraine, tandis qu'elle embarrassoit tous les partis dans des piéges si adroitement tendus, profitoit du temps précieux qu'elle leur faisoit perdre pour concentrer toutes les forces dont elle pouvoit disposer, préparer des opérations militaires plus décisives, et finir la guerre d'un seul coup.
Quoique Condé eût donné au parlement une parole solennelle de tenir ses troupes toujours à dix lieues de la capitale, cependant, sous prétexte que la cour, après avoir pris le même engagement, ne l'avoit pas rempli, il ne s'étoit fait aucun scrupule de violer sa promesse en s'emparant de Charenton, du pont de Neuilly et de Saint-Cloud. Après la retraite du duc de Lorraine, ce prince avoit rassemblé le gros de son armée dans ce dernier village, étendant son camp jusqu'à Surène, tandis que Turenne, renforcé par un corps de troupes considérable que le maréchal de La Ferté lui avoit amené de la Lorraine, étoit venu occuper Chevrette, à une lieue de Saint-Denis, de manière que la rivière seule séparoit les deux armées. Avec des forces si supérieures à celles de Condé, il jugea qu'il lui seroit facile de l'anéantir s'il pouvoit le placer entre l'armée royale et les murs de Paris, parce que les intelligences que la cour avoit su se procurer dans cette ville où le désordre étoit à son comble[203], lui donnoient l'assurance que jamais les portes ne s'en ouvriroient pour frayer un passage à l'armée rebelle. Pour exécuter ce grand dessein, Turenne avoit fait construire un pont de bateaux à Épinay; et le succès en eût été immanquable, si le coup d'œil perçant de Condé n'eût saisi d'abord tout son plan et reconnu le danger extrême où il alloit se trouver: car une armée double de la sienne, se partageant en deux, pouvoit tout à la fois venir d'un côté l'attaquer dans son camp, et de l'autre le tenir en échec au pont de Saint-Cloud, ce qui auroit rendu sa défaite inévitable. Il prit donc sur-le-champ la résolution de sortir d'une situation aussi périlleuse, de gagner Charenton avec sept à huit mille hommes qui lui restoient, et de s'y poster sur cette langue de terre qui fait la jonction de la Seine avec la Marne. Deux chemins y conduisoient: l'un, plus long et plus sûr, c'étoit de traverser Meudon et la plaine de Grenelle, de longer les faubourgs Saint-Germain et Saint-Marcel, pour passer ensuite la Seine à l'endroit où est l'hôpital général. Mais il auroit fallu faire remonter par Paris un pont de bateaux; et il étoit incertain que les bourgeois voulussent le permettre; alors Condé se seroit vu forcé de se replier sur le faubourg Saint-Germain, et il ne devenoit pas impossible qu'un combat ne s'y engageât avec les troupes royalistes sous les fenêtres mêmes du Luxembourg, et que Gaston, foudroyé par l'artillerie du roi dans son propre palais, ne se décidât brusquement à faire sa paix avec la cour. L'autre chemin, plus court, en passant à travers le bois de Boulogne et en défilant presque à la vue de l'ennemi, le long des faubourgs Saint-Honoré, Saint-Denis, Saint-Martin, étoit aussi plus dangereux. Ce fut ce dernier que Condé se vit forcé de suivre. Il leva son camp au milieu de la nuit, espérant, par l'activité de ses mouvements, prévenir ceux de l'ennemi; mais il avoit en tête un général qui, de même que lui, ne se laissoit pas facilement surprendre. Turenne, instruit de sa marche au moment même où son armée commençoit à s'ébranler, détache aussitôt quelques escadrons pour le harceler dans sa retraite, et ces troupes légères sont bientôt suivies de toute l'armée royale. Des hauteurs de Montfaucon, où Condé, dès le point du jour, avoit su entraîner Gaston qui paroissoit alors disposé à faire un grand effort en sa faveur, les deux princes virent les troupes confédérées s'étendant depuis Charenton, où l'avant-garde étoit déjà arrivée, jusqu'au faubourg Saint-Denis. De ce côté l'arrière-garde, plusieurs fois chargée et rompue par les escadrons royalistes, se rallioit avec peine, s'efforçant de gagner le faubourg Saint-Antoine, tandis que l'armée royale s'avançoit, développant ses rangs et se mettant en bataille dans la plaine située entre Saint-Denis et Paris. À cette vue Gaston, tremblant, court se renfermer dans son palais; et Condé, bien convaincu que la retraite est maintenant tout-à-fait impossible, fait replier son avant-garde sur le corps de bataille qui n'étoit pas encore sorti du premier des deux faubourgs, s'empare des barrières et de quelques foibles retranchements élevés peu de temps auparavant par les Parisiens[204], place son canon et ses troupes à l'entrée des trois principales rues[205], et attend ainsi de pied ferme l'effort de l'ennemi. Turenne, dont l'artillerie n'étoit point encore arrivée, balance d'abord à l'attaquer, et s'y détermine enfin sur l'ordre exprès qu'il en reçoit de Mazarin[206]. Tavannes, Clinchamp, Valon, Nemours sont opposés à Navailles, à Saint-Maigrin, à Turenne lui-même; Condé est partout. Tandis que des deux côtés on se prépare au combat, la reine, à genoux dans l'église des Carmélites de Saint-Denis, élève ses mains vers le Dieu des armées pour le succès de sa juste cause; le roi, suivi du cardinal et de toute sa cour, gagne les hauteurs de Charonne et de Menil-Montant, d'où ses regards embrassent tous les mouvements des deux armées; et les Parisiens, craignant également et royalistes et confédérés, ferment leurs portes et se rangent aussi comme spectateurs sur leurs murailles.
Ainsi commença ce fameux combat du faubourg Saint-Antoine, où, sur un espace très-resserré et avec un très-petit nombre de troupes, les deux généraux firent des prodiges d'habileté et de valeur, qui ajoutèrent encore un nouvel éclat à leur haute renommée. Condé surtout, attaqué par des forces supérieures dans une circonstance qui sembloit devoir être décisive, exalté par le péril extrême qu'il couroit, se surpassa lui-même, parut être au-dessus d'un mortel. Suivi d'un gros de gentilshommes et du régiment de l'Altesse, on le voyoit se porter dans tous les postes avec la rapidité de l'éclair, rétablir le combat, ramener la victoire. À chaque instant les barricades sont forcées, et, dès qu'il paroît, regagnées. Turenne lui-même, déjà parvenu jusqu'à l'abbaye Saint-Antoine, perd, à son aspect, tout le terrein dont il s'est emparé, et sa valeur tranquille est forcée de céder à ce bouillant courage. Des flots de sang coulent des deux côtés; mais les pertes de l'armée royale sont à l'instant réparées, et celles de Condé l'épuisent de moment en moment davantage. Ses plus braves officiers sont tués à ses côtés; l'ennemi étant parvenu à se loger dans les maisons qui bordent l'entrée du faubourg, ce n'est plus qu'au milieu d'un feu croisé et au travers d'une grêle de balles qu'il est possible d'arriver jusqu'aux barricades: les soldats refusent de braver une mort qui semble inévitable; leurs chefs qu'ils abandonnent s'y précipitent seuls, et sous ce feu meurtrier disputent à des bataillons entiers ces foibles retranchements[207]. C'est alors que la situation de l'armée confédérée devient à chaque instant plus critique. Gaston, tour à tour agité par la crainte et par la jalousie, n'ose sortir du Luxembourg ni prendre un parti; Retz, qui craint plus encore une victoire de Condé que sa défaite, reste tranquille à l'archevêché. C'est en vain que quelques amis du prince réunis autour du duc essaient de l'ébranler, il paroît inflexible. Cependant le danger étoit à son comble: sur tous les points où Condé ne paroissoit pas, ses troupes étoient repoussées, enfoncées; cet escadron redoutable qui l'avoit accompagné partout, qui avoit fait avec lui tant de prodiges de valeur, étoit presque entièrement détruit; le soldat, épuisé de fatigue, tomboit dans le découragement et molissoit dans sa résistance; les rues étoient encombrées de cadavres. Cependant les guichets de la porte Saint-Antoine ne s'ouvroient que pour laisser entrer les blessés; tout sembloit perdu, et la lassitude que cette résistance opiniâtre avoit aussi causée à l'ennemi retardoit seule de quelques instants cette perte assurée. Mademoiselle, dont la tête romanesque se monte à la vue des dangers que court un héros; que l'ambition et la vanité animent peut-être autant que cette noble pitié, vole au Luxembourg, se jette aux pieds de son père, emploie les larmes, les caresses, les plus ardentes supplications, parvient enfin à lui arracher l'ordre qui doit faire le salut du prince et de son armée, traverse Paris au milieu des flots d'un peuple que le spectacle déplorable de tant de morts et de mourants[208] commençoit à soulever, voit dans la Bastille même Condé qui paroît devant elle dans un affreux désordre et livré au plus grand désespoir, lui montre son ordre et fait à l'instant même ouvrir les portes. Le héros, rassuré, va préparer sa retraite, et l'effectue avec autant de sang-froid qu'il avoit montré d'ardeur dans la bataille, au moment même où Turenne, renforcé par le corps du maréchal La Ferté, se préparoit à le tourner et à l'enfermer entre son armée et les murailles de la ville. Les troupes du prince passent au milieu de Paris, gagnent les faubourgs Saint-Marceau et Saint-Victor, et, s'étendant le long de la rivière des Gobelins, mettent la Seine entre elles et l'armée royale. Cependant l'arrière-garde, qui faisoit ferme encore sur la rive droite, est inquiétée par la cavalerie ennemie: alors Mademoiselle fait pointer sur elle le canon de la Bastille; ses décharges réitérées jettent le désordre dans cette cavalerie, la forcent à regagner la campagne, et les derniers débris de l'armée du prince doivent leur salut à cette action violente et audacieuse[209].
La cour avoit compté sur une victoire plus complète, et la gloire du vaincu effaçoit presque celle du vainqueur[210]. Cependant Condé, qu'une action si brillante rendoit plus cher à ses partisans, et faisoit admirer de ceux même qui ne l'aimoient pas, voulut profiter de l'éclat qu'elle jetoit sur lui pour tenter un coup hardi qui le rendît maître absolu de Paris, où son autorité continuoit d'être foible et précaire, espérant se procurer ainsi une paix plus avantageuse, ou de nouveaux moyens de continuer la guerre. Il ne s'agissoit pas moins que de s'emparer des suffrages dans la prochaine assemblée de l'Hôtel-de-Ville, d'y faire déposer le gouverneur de Paris, le prévôt des marchands et la plupart des échevins qui lui étoient contraires, pour les remplacer par Beaufort, Broussel et autres gens à sa dévotion. Le duc d'Orléans, qu'il avoit su entraîner dans ce projet, devoit être nommé lieutenant-général du royaume; il recevoit, lui, le titre de généralissime des armées, et la ville signoit un traité avec les princes. Ce plan étoit hardi; mais, pour en rendre le succès immanquable, Condé méditoit le projet plus hardi encore, mais plus difficile, de faire sortir de Paris ce Retz dont le génie continuoit d'obséder Gaston et luttoit sans cesse contre le sien. C'étoit le matin même du jour désigné pour l'assemblée, et au moyen d'une émeute populaire secrètement préparée par ses nombreux agents, que devoit être frappé ce coup décisif. Le cardinal, saisi dans l'archevêché, d'où il affectoit toujours de ne point sortir, eût été conduit hors de la ville, avec défense d'y rentrer sous peine de la vie; Condé entraînoit ensuite à l'Hôtel-de-Ville Gaston abattu et tremblant, et, dans le premier trouble où cette violence eût jeté les esprits, il auroit pu en effet tout demander et tout obtenir. Cette manœuvre, si bien concertée, manqua par les moyens mêmes qui devoient la faire réussir. Les émissaires du prince, mêlés à la populace qu'ils avoient rassemblée dès la pointe du jour sur le Pont-Neuf et dans la place Dauphine, avoient imaginé, pour se reconnoître, de mettre des bouquets de paille à leurs chapeaux. Ce signe est remarqué et devient dans un moment celui de tous les factieux. Ils forcent tous ceux qu'ils rencontrent à l'arborer sans distinction de rang, de sexe, ni d'âge. Les esprits s'échauffent par cette manie même, la sédition s'accroît et semble s'étendre sur la ville entière. Gaston, qui en ignore l'auteur, s'imagine qu'elle est préparée contre Condé lui-même, et, malgré tous les efforts que celui-ci fait pour lui échapper, le retient au Luxembourg jusqu'à l'heure de l'assemblée. Ils s'y rendent; mais la première partie du projet manqué fait avorter l'autre. Ils trouvent à l'Hôtel-de-Ville une résistance qu'ils n'attendoient pas; on n'y parle que d'obéissance au roi, dont on vient de recevoir une lettre[211], et les princes eux-mêmes sont interpellés par le maréchal de l'Hôpital, gouverneur de la ville, pour savoir s'ils ne sont pas également disposés à obéir. Ils sortent outrés de dépit, et traversant la place de Grève, où malheureusement cette populace ameutée et toujours guidée par les mêmes chefs les avoit suivis sans dessein, il leur échappe de dire assez haut pour être entendus que l'Hôtel-de-Ville est rempli de Mazarins. Cette parole imprudente, recueillie, commentée, vole dans un moment de bouche en bouche. Les émissaires de Condé croient y reconnoître le signal qu'ils attendoient depuis si long-temps, et dirigent aussitôt la fureur du peuple contre ses magistrats. La place retentit du cri d'union plusieurs fois répété; et ces clameurs sont suivies de plusieurs coups de fusils tirés par les plus furieux dans les vitres de la salle d'assemblée; les archers qui gardoient les portes ont l'imprudence d'y répondre par une décharge dont plusieurs mutins sont tués ou blessés. C'est le signal du plus horrible désordre: ces portes, que l'on a fermées, sont dans un moment ou enfoncées ou livrées aux flammes; la foule s'y précipite, et alors commence une scène de désolation, où l'on ne voit plus que des victimes et des bourreaux. On égorge dans les salles de l'Hôtel-de-Ville; ceux qui peuvent en échapper sont massacrés sur la place; quelques-uns rachètent leur vie à prix d'argent; d'autres cherchent à gagner les toits, ou à se cacher dans les coins les plus obscurs. La soif du pillage, qui se mêle à celle du sang, en fait découvrir plusieurs, et cette découverte étend et prolonge le carnage. Nul moyen de porter du secours; les rues circonvoisines étoient barricadées et gardées par ces furieux. Déjà la flamme, après avoir dévoré une partie de l'Hôtel-de-Ville, s'étend jusqu'à l'église Saint-Jean-en-Grève, et menace tout le quartier. On n'entend que des cris de fureur ou de désespoir; et c'est dans ce moment seulement que les princes sont avertis du désastre que leur imprudence a causé. Gaston épouvanté veut y envoyer Condé; il refuse, et propose Beaufort, plus accoutumé que lui à apaiser la populace. Mademoiselle s'offre d'elle-même quelques moments après, et tous les deux, non sans quelque effroi pour eux-mêmes et de longues hésitations, parviennent, vers minuit, jusqu'au théâtre de cette horrible boucherie, qui étoit cessée lorsqu'ils y arrivèrent. Ils entrèrent dans l'Hôtel-de-Ville et mirent en sûreté ceux qui s'y étoient cachés. Leur dévouement trop tardif n'eut pas d'autre effet.
Il n'y a point de preuves certaines que Condé fût l'auteur de ce massacre; et quoique ce soit un préjugé fâcheux contre lui que l'indifférence avec laquelle il en reçut la nouvelle, et le refus qu'il fit d'aller arrêter le mal, son caractère, que l'on trouve toujours noble et généreux, même au milieu de ses plus grandes erreurs, semble repousser jusqu'au soupçon d'un crime où il y auroit eu autant de bassesse que d'atrocité. Il n'en est pas moins vrai qu'il en fut accusé, et que ce malheureux événement acheva de ruiner entièrement ses affaires: à l'admiration qu'avoient inspirée ses exploits succéda tout à coup l'horreur profonde que l'on éprouve pour les tyrans. Comme eux, Condé régna dans Paris, par la terreur. Les citoyens consternés, se renfermèrent chez eux; le parlement et l'Hôtel-de-Ville restèrent presque déserts; et au milieu d'un petit nombre de magistrats, ou vendus à son parti, ou subjugués par la crainte, le prince put impunément faire les changements qu'il avoit projetés. Beaufort fut gouverneur de Paris, Broussel, prévôt des marchands. Cependant la misère du peuple étoit à son comble[212]; une soldatesque effrénée ravageoit la campagne; et leurs chefs, pour la retenir dans une cause injuste, étoient forcés de fermer les yeux sur ses excès; la famine commençoit à se faire sentir dans la ville; tout enfin annonçoit une révolution prochaine, qui, pour être un peu retardée par l'effet de ces mesures tyranniques, n'en paroissoit pas moins inévitable.
En effet Paris, depuis cette époque jusqu'à la fin de ces malheureux troubles, présente l'image de la plus horrible confusion. Retz, réveillé tout à coup par cette scène sanglante, de l'espèce de sécurité dans laquelle il sembloit plongé, instruit peut-être du danger qu'il avoit couru, sortit de sa retraite, et reparut avec un appareil formidable[213], prêt à disputer à Condé cette puissance absolue qu'il sembloit s'arroger, déclamant contre les horreurs qui venoient de se passer, et attirant ainsi vers lui tous ceux qui gémissoient de la nouvelle tyrannie. Avec les intérêts les plus opposés, les deux princes, affectant l'union la plus parfaite, se faisoient donner par le parlement ces titres de lieutenant général du royaume et de généralissime des armées qu'ils avoient tant ambitionnés; mais les arrêts de cette compagnie, reçus maintenant avec mépris dans la France entière, tournés en ridicule dans Paris même, étoient cassés sur-le-champ par des arrêts de la cour, qui en faisoient voir toute l'absurdité[214]. Gaston demandoit de l'argent pour lever des troupes; et d'après ses demandes, on ordonnoit des impôts que tout le monde refusoit de payer. Il fut résolu de former un conseil pour la nouvelle autorité qu'on venoit d'établir: dans cette formation, des disputes sur les préséances donnèrent lieu à des scènes ou tragiques ou scandaleuses; Nemours provoqua Beaufort à un duel, dont il fut lui-même la victime[215]; Condé donna un soufflet au comte de Rieux, qui le lui rendit[216]. C'est ainsi que, de jour en jour, le parti des princes perdoit de son autorité et de sa considération. D'un autre côté la cour n'étoit guère moins embarrassée: elle savoit que Fuensaldagne et le duc de Lorraine s'apprêtoient à rentrer en France pour soutenir de nouveau les rebelles; et forcée de quitter les environs de Paris, elle ne savoit où se retirer. Turenne releva seul les courages abattus, et détermina le roi à se réfugier, non en Bourgogne, comme Mazarin en avoit donné le conseil pusillanime, mais seulement à Pontoise, tandis que, portant son armée du côté de Compiègne, il alloit observer la marche de l'ennemi. Toutefois la correspondance n'en continuoit pas moins entre le roi et le parlement; et, dans ces rapports entre le maître et les sujets, le renvoi de Mazarin étoit le seul prétexte qu'ils donnassent du refus d'obéissance à ses ordres. Pour les pousser à bout, le jeune prince promet et annonce le départ prochain de son ministre: aussitôt Condé, qui craint avec raison un piége caché sous cette promesse, se réunit à Gaston pour la décréditer comme une ruse nouvelle du cardinal; et tous les deux déclarent en plein parlement ne pouvoir désarmer que l'ennemi de l'état ne soit hors du royaume. Cette déclaration rompt toutes les communications entre le roi et cette compagnie: elle a même l'audace de rappeler ses députés, qui avoient reçu l'ordre de se rendre au lieu où la cour résidoit. Alors le monarque, déployant enfin le caractère trop long-temps méconnu de l'autorité souveraine, rend un arrêt par lequel il transfère à Pontoise le parlement de Paris, interdisant à ses membres tout acte de leur juridiction jusqu'à ce qu'ils y fussent réunis.
Quatorze à quinze d'entre eux trouvèrent le moyen de sortir de la ville sous divers déguisements, et de se rendre à Pontoise, où ils furent installés par Molé. Le parlement de Paris ne manqua pas de rendre sur-le-champ un arrêt qui déclaroit nul et illégitime le nouveau parlement: celui-ci lui répondit par un arrêt non moins violent, et sans doute mieux fondé, puisqu'il étoit soutenu de l'autorité royale. Au milieu de ces débats entre les deux parlements, Mazarin préparoit la scène qui devoit enfin terminer cette guerre funeste et scandaleuse. En gagnant du temps, en opposant sans cesse les uns aux autres tous les intérêts, toutes les passions, il avoit allumé entre ses ennemis des méfiances que rien ne pouvoit guérir, des haines que rien ne pouvoit calmer. Réduits, par leurs discordes intestines, au dernier état de foiblesse, les rebelles ne trouvoient un reste de force que dans la haine commune qu'ils lui portoient, et dans l'union apparente qu'elle produisoit entre eux. Il résolut de leur enlever cette dernière ressource; et son éloignement de la cour, si fâcheux pour lui dans un temps où les partis divers étoient dans toute leur vigueur, devenoit maintenant un coup de la plus adroite politique. La mort subite du duc de Bouillon[217], dont les talents supérieurs, l'ambition, l'activité pouvoient seuls l'inquiéter pendant sa retraite momentanée, acheva de le décider. Jamais comédie ne fut jouée avec plus d'adresse et de naturel. Le parlement de Pontoise, d'accord avec le cardinal et la régente, demanda son expulsion dans des termes non moins énergiques que celui de Paris. Mazarin lui-même pria le roi à mains jointes de le laisser partir; et après avoir établi dans le ministère un ordre tel que personne ne pût avoir la pensée d'envahir une place qu'il ne quittoit que pour quelques instants, il sortit de France une seconde fois, le 19 août, et se retira à Sedan, d'où il continua de conduire toutes les affaires.
Ce qu'il avoit prévu ne manqua pas d'arriver: ce départ acheva très-rapidement la révolution déjà commencée dans les esprits. Dès que la nouvelle en fut répandue à Paris, le parlement entier montra ouvertement la ferme résolution de se soumettre à un monarque qui daignoit faire les premiers pas, et engagea les princes à accéder à son acte de soumission. Jamais ils ne s'étoient trouvés dans une position plus embarrassante; et cet exil de Mazarin, si long-temps le prétexte de leur révolte, étoit en effet l'événement le plus fâcheux qui pût alors leur arriver. N'osant se compromettre par un refus, ils feignirent d'entrer dans les vues de la compagnie, mais avec des restrictions qui leur laissoient en effet la faculté d'accepter ou de refuser, se proposant intérieurement de combattre encore, et d'obtenir du succès de leurs armes une paix telle qu'ils la vouloient avoir. La cour, se fortifiant de plus en plus de la foiblesse de ses ennemis, tint ferme, et ne voulut entendre de leur part aucunes conditions particulières. Condé, dont les avances et les propositions avoient été plus mal reçues que celles de Gaston, essaya de nouveau d'agiter le parlement; mais il n'inspiroit plus la même terreur: on osa le contredire; et l'acte de soumission fut arrêté.
Ce fut pour les princes une nécessité d'y souscrire; mais ils le firent purement par politique: car dans ce moment même ils attendoient le duc de Lorraine, qui rentroit en France de concert avec Fuensaldagne, et que l'or de l'Espagne avoit entièrement gagné à leur parti. Tous les deux y vinrent en effet, chacun avec une armée; mais les ruses politiques de Mazarin déterminèrent le général espagnol à se retirer[218], et les belles opérations militaires de Turenne paralysant tous les efforts du prince lorrain, et de Condé réunis[219], portèrent ainsi le dernier coup à la faction chancelante de celui-ci. Retz alors voyant que la paix étoit inévitable, que tout y tendoit invinciblement, fait prendre à Gaston le seul parti qui fût convenable dans la situation désespérée des choses, celui d'essayer de se rendre l'arbitre de cette paix tant souhaitée, et de se donner tout le mérite du retour du roi dans sa capitale. Il se charge de cette mission délicate, et qui, dans la circonstance où il se trouvoit, n'étoit pas sans danger pour lui, part pour Compiègne à la tête d'une députation du clergé, y est reçu mieux qu'il n'espéroit[220], mais ne réussit point dans l'objet de son voyage. La cour, qui, quelques mois auparavant, eût accepté ses propositions avec empressement, se voyoit actuellement dans une situation à pouvoir reconquérir ses droits, sans grâces ni conditions; elles furent donc refusées, jusqu'à celle que faisoit le duc d'Orléans de se retirer à Blois, pourvu qu'une amnistie honorable assurât son état, celui des princes et de leurs partisans; et ce furent les amis du cardinal, Servien, Le Tellier, Ondeley, qui, se méfiant de la facilité de la reine, empêchèrent le succès de cette négociation.