Ces chanoines subsistèrent dans le même état jusqu'au douzième siècle; et pendant ce long espace de temps on les voit sans cesse l'objet d'une protection spéciale de la part des rois de France et des plus grands princes. Un diplôme du roi Robert, de 997, confirme les donations qui leur ont été faites, en ajoute de nouvelles, leur donne le droit de nommer leur doyen[273], de disposer de leurs prébendes. Par une charte donnée en 1035, Henri Ier se déclare le protecteur de la vénérable congrégation des chanoines de Sainte-Geneviève. Une autre charte, datée de 1040 ou environ, contient d'autres donations faites en leur faveur par Geoffroi Martel, comte d'Anjou; des bulles de divers papes confirment tous ces priviléges, etc.; mais en 1148 il se fit un changement notable dans leur administration intérieure: Eugène III, qui occupoit alors le trône pontifical, et qu'un événement fâcheux avoit forcé de se réfugier en France dès l'année précédente, étoit depuis quelque temps informé du relâchement qui existoit dans cette communauté; peut-être même pensoit-il déjà à y introduire la réforme. Une scène scandaleuse, qui se passa sous ses propres yeux, dans l'église de Sainte-Geneviève[274], le confirma dans cette résolution, que le peu de séjour qu'il fit en France l'empêcha toutefois d'exécuter lui-même. Louis-le-Jeune, entrant dans ses vues, en confia le soin à Suger, qu'il venoit de nommer régent de son royaume avant son départ pour la Terre-Sainte. Cette réforme n'eut point lieu, suivant toutes les apparences: car on voit l'année suivante (en 1148) le même pape Eugène former d'abord le projet de substituer à ces chanoines huit religieux de l'ordre de Cluni, et ensuite, vaincu par les prières et les représentations qu'ils lui firent, se contenter d'introduire dans leur maison douze chanoines de Saint-Victor[275], qui opérèrent enfin cette réforme si nécessaire. C'est ainsi que les chanoines de Sainte-Geneviève, de séculiers qu'ils étoient, devinrent réguliers.
Piganiol pense que ce fut vers cette année, et à l'occasion du changement qui survint alors dans cette abbaye, qu'elle prit le nom de Sainte-Geneviève. C'est une erreur: Jaillot cite des actes des septième et huitième siècles, dans lesquels elle est déjà désignée sous les noms de Saint-Pierre et de Sainte-Geneviève; et dès le neuvième on la trouve sous le nom seul de cette sainte. On sait qu'elle y avoit sa sépulture; et la vénération que les Parisiens avoient conservée pour cette illustre protectrice de leur ville, les miracles qui s'opéroient à son tombeau, ont dû naturellement amener très-vite un pareil changement. Il y a de nombreux exemples de ces mutations, dans lesquelles la dévotion particulière d'un peuple, même d'une classe de citoyens, a fait préférer le nom d'un patron à celui du titulaire d'une église.
La réforme se soutint parmi les chanoines de Sainte-Geneviève jusqu'à ces guerres funestes qui désolèrent les règnes de Charles VI et Charles VII, et jetèrent le désordre dans les monastères comme dans toutes les autres parties de la société. La discipline régulière fut dès-lors entièrement anéantie dans cette abbaye, et ce n'est que sous le règne de Louis XIII qu'on pensa à la rétablir. Afin d'y parvenir, ce prince, après la mort de Benjamin de Brichanteau, évêque de Laon, qui en étoit abbé, crut devoir y nommer, de son autorité et pour cette fois seulement, le cardinal de La Rochefoucauld, sous la condition qu'il y établiroit la réforme. Pour se conformer aux intentions du roi, cette Éminence ne trouva point de moyen plus efficace que d'y faire entrer, en 1624, le père Faure avec douze religieux de la réforme que ce même père venoit d'établir dans la maison de Saint-Vincent de Senlis. La réforme de Sainte-Geneviève achevée en 1625, confirmée par des lettres patentes de 1626, et par une bulle d'Urbain VIII donnée en 1634, fut entièrement consolidée, cette même année, par l'élection du père Faure comme abbé coadjuteur de cette abbaye, et supérieur général de la congrégation. C'est à cette époque qu'il faut fixer la triennalité des abbés de Sainte-Geneviève, la primatie de cette abbaye chef de l'ordre, et le titre qu'on lui a donné de chanoines réguliers de la congrégation de France.
L'église de Sainte-Geneviève ne présente pas dans ses antiquités moins d'obscurités et d'incertitudes que son clergé. On ne peut pas assurer que l'édifice bâti par Clovis et par sainte Clotilde subsistât encore lorsqu'en 857 les Normands, qui, depuis douze ans, n'avoient pas cessé de ravager les bords de la Seine, débarquèrent dans la plaine de Paris, et mirent le feu à cette basilique, ainsi qu'à toutes les autres églises, excepté celles de Saint-Vincent et de Saint-Denis, qui furent rachetées de ces barbares à prix d'argent. Peut-être avoit-elle été déjà reconstruite au huitième siècle, en même temps que cette dernière. Ce qu'il y a de certain, c'est que les murailles de l'édifice que détruisirent les Normands subsistèrent encore en partie, quoiqu'en très-mauvais état, jusque vers l'an 1190. Elles furent alors réparées par Étienne, qui en étoit abbé; et ces réparations, dont une partie a subsisté jusque dans les derniers temps, étoient encore très-visibles sur le côté extérieur et méridional de la nef. Suivant l'abbé Lebeuf, cette partie extérieure de la carcasse étoit un débris des constructions qui existoient même du temps des barbares. Quant à tout le travail du dedans, piliers, voûtes, petites colonnades, on y reconnoissoit le caractère de l'architecture gothique du treizième siècle; mais leur disposition singulière, l'élévation des ailes et leur peu de largeur, la ceinture du sanctuaire formée en rotonde, sembloient prouver que la nouvelle église avoit été rebâtie sur les anciens fondements; et un pilier, placé près de la porte qui communiquoit avec l'église Saint-Étienne, indiquoit par son chapiteau plus ancien de deux siècles, que le sol de ce monument avoit été relevé. Les trois portiques[276] du frontispice étoient aussi du treizième siècle. Enfin les constructions de la tour qui servoit de clocher annonçoient deux époques: la partie inférieure étoit du onzième siècle, l'autre avoit été réparée[277] à la fin du quinzième, sous le règne de Charles VIII.
Lorsque les desservants de l'abbaye Sainte-Geneviève s'étoient vus menacés de la première invasion des Normands, avant de quitter leur monastère, ils avoient eu soin d'ouvrir le tombeau de leur sainte patronne, d'en enlever les reliques et de les transporter dans les terres de l'abbaye, où ils les tinrent cachées. Quand le calme fut rétabli, ils s'empressèrent de les rapporter; et chaque fois que les barbares revenoient, on emportoit de nouveau ce précieux dépôt. Ce tombeau, d'où ils avoient tiré ses ossements, étoit renfermé dans une crypte, ou chapelle souterraine qui servoit également de sépulture à saint Prudence, à saint Céran, évêques de Paris, et à plusieurs autres saints personnages morts en odeur de sainteté. Les corps de ceux-ci y furent laissés; et ce n'est que lorsqu'on eut relevé les ruines de l'ancienne voûte, calcinée par le feu des barbares, qu'on tira de terre ces sépulcres, et qu'on les rassembla dans la crypte, qui fut alors réparée. Elle fut depuis entièrement rebâtie, et extrêmement ornée par les soins du cardinal de La Rochefoucauld: la voûte en étoit soutenue par des piliers de marbre; l'on y descendoit par de beaux escaliers symétriquement placés aux deux côtés de la porte du chœur, et près d'un jubé découpé en pierre avec beaucoup de délicatesse. Dans cette chapelle souterraine, on voyoit encore le tombeau de sainte Geneviève, mais il n'y restoit plus rien de ses reliques. Depuis qu'on les en avoit tirées, elles n'étoient point sorties de la châsse qui avoit servi à les transporter; et cette châsse avoit été placée dans l'église supérieure.
La crypte contenoit cinq autres chapelles. Il y en avoit encore un grand nombre dans l'église supérieure et dans le cloître. La plupart furent détruites ou changées de forme par le cardinal de La Rochefoucauld, lorsque dans le siècle dernier il fit réparer l'église et la maison. La plus remarquable de celles qui furent conservées étoit une grande et belle chapelle située au côté méridional du cloître, et connue dans l'ancien temps sous le nom de Notre-Dame-de-la-Cuisine, parce qu'elle étoit effectivement placée auprès de la cuisine de l'abbaye. Elle avoit été construite par ce même abbé Étienne à qui l'on devoit les réparations de l'église, et portoit, depuis environ deux cents ans, le nom de Notre-Dame-de-la-Miséricorde.
C'étoit au pied de l'autel de cette chapelle que le chanoine de Sainte-Geneviève, chancelier de l'Université, donnoit le bonnet de maître-ès-arts.
CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE ET DE L'ABBAYE SAINTE-GENEVIÈVE.
TABLEAUX.
Dans la nef, quatre grands tableaux, dont trois représentoient des vœux de la ville de Paris, et le quatrième ses actions de grâces pour la convalescence de Louis XV. Ces tableaux avoient été peints par de Troy père et fils, Largillière et de Tournière.